mardi 8 mars 2011

L’étoile de Serge

Je rentre tout juste de Paris, où j’allais entre autres choses interviewer Serge Doubrovsky. Je suis arrivée chez lui vendredi à 17 heures, et en suis partie à 21 heures ou presque. Pendant trois heures et plus, nous avons généreusement et copieusement discuté. De son dernier roman, bien sûr, mais aussi de mon propre manuscrit sur l’ensemble de son œuvre romanesque. L’auteur devenu lecteur de sa lectrice devenue auteure sur sa lecture. Complexité des rapports bien doubrovskienne, sans doute, et qui n’était pas pour me déplaire.
Il m’a posé de solides questions sur mon texte, qu’il avait lu si attentivement qu’il en avait repéré les coquilles, et avec lequel il était, par moments, en désaccord. Serge et moi, nous ne lisons pas toujours Doubrovsky de la même façon.
J’aurais pu finir par me dire (et je me disais), après trois heures à parler ainsi dans cet appartement qui me semblait si familier tellement les mots me l’avaient bien décrit : « ma fille, tu es en train de vivre un des sommets de ta vie intellectuelle, de ta vie de chercheur, de lectrice »… mais nous n’en sommes pas restés là. Et si je n’ai pas fini de m’émerveiller devant le fait que j’ai pu passer ce moment privilégié avec le monsieur sur les livres duquel j’avais trimé pendant sept ans, il y a quand même eu cet après, dont décidément je garderai toujours la trace, la marque.
Nous en sommes à la fin de notre entretien et Serge me dit qu’à moi qui ai été plongée à ce point dans ses livres, il voudrait montrer certaines choses… Photos de sa jeunesse, de lui à toutes les époques, et de ceux qui lui ont inspiré les personnages de ses livres, ceux dont les alter-egos de papier sont devenus pour moi de vieux amis…
Nous nous dirigeons vers son bureau. Près de la fenêtre, sa machine à écrire qu’il a conservée parce qu’il a besoin, dit-il, d’entendre le crépitement des mots, cette musique-là que l’ordinateur ne sait pas imiter (je l’écoute et je pense à ces pianos électriques Clavinova qui font semblant de reproduire la touche d’un véritable piano, qui coûtent une fortune et qui, m’a dit J.L., un ami pianiste, y échouent lamentablement).
A côté du bureau, le carton rempli de documents et de souvenirs dont il s’est servi pour écrire Un homme de passage, livre somme où l’écrivain tout à la fois solde ses contes et réussit à tout renouveler, à tout éclairer d’une lumière nouvelle…
Cette chemise en carton qu’il ouvre devant moi, d’où il extrait quelques papiers du temps de l’Occupation.
Et voilà qu'il en sort une petite chose, qu'il me la montre.
Ma gorge se serre. Je dois me retenir de pleurer. Elle est beaucoup plus petite que je ne l’aurais cru. D’un jaune presque doré. Des fils noirs y sont encore accrochés, car elle a été portée, cousue sur la poitrine de celui qu’elle n’a pas réussi à condamner, qui se tient là à côté de moi, bien vivant, et pour qui j’ai tant d’affection. Les quatre lettres du mot qui aurait dû le condamner sont inscrites dessus selon une calligraphie qu’on dirait d’écolier sage. Cela la rend encore plus repoussante. Je n’arrive pas à croire ce que je vois, ce que je touche. Une étoile jaune. Une vraie.
Tout mon être a voulu s’élancer vers Serge Doubrovsky à ce moment-là et peu m’importait la littérature.
Le surlendemain, lors d’un dîner en famille chez lui, en dégustant les délicieux plats turcs concoctés par son épouse, il m’a expliqué que cette étoile jaune, en plus de la porter, il fallait la payer avec des tickets-vêtements. Il fallait presque dire merci, quoi.
Il a ajouté que même à son âge, il ne l’a toujours pas avalé. Tu parles. Dix vies ne suffiraient pas. Et j’ai eu envie de lui dire, mais je n'ai pas osé : « Je serai incapable de l’avaler, moi aussi, toute ma vie, je te le promets, et je m’assurerai que tout le monde le sache, et je transmettrai à mon enfant mon incapacité à avaler l’existence de l’étoile jaune, la tienne et toutes les autres, et ainsi de suite de génération en génération d'Abdelmoumen. Chez nous, je m'y engage, tant que j'aurai mon mot à dire personne, jamais, ne pourra l’avaler. »
C’est tout ce que j’arrive à en dire aujourd’hui, rentrée chez moi, le cœur encore serré comme un poing.

1 commentaire:

  1. Je serai , jusqu'à la fin de ma vie, reconnaissante à mon Père d'avoir mis dans les mains de mes 14 ans, les livres-témoignages de Gilbert Renault, alias colonel Rémy : "vie et mort d'un réseau" et surtout 'Mais le temple fut bâtii."

    RépondreSupprimer