mercredi 18 janvier 2012

Écrire violent


Le seul et ardent désir, jamais formulé, mais toujours vivace, de ceux qui aiment d’amour le roman policier, c’est qu’un jour, peut-être, l’énigme ne sera pas totalement résolue et qu’il sera impossible de revenir au quotidien. L’âme ne retrouvera plus son corps. 
(Pierre Boileau et Thomas Narcejac, Le roman policier, éd. originale – Payot, 1964.)



Dans un roman intitulé Lunar Park, Bret Easton Ellis met en scène un narrateur qui porte le même nom que lui et qui, comme lui, est l’auteur de fictions à succès où la décadence le dispute à la violence : le héros comme le véritable auteur ont signé Less Than Zero, Glamorama, American Psycho, etc. Mais Lunar Park n’est pas un roman autobiographique, du moins pas tout à fait, puisqu’après un unique premier chapitre pseudo-réaliste dans lequel "Bret Easton Ellis" raconte sa montée fulgurante et destructrice au sommet des lettres américaines et de la culture pop en général, sa consommation effrénée d’alcool et de drogues et les effets pervers qu’a pu avoir le succès de ses romans (notamment des meurtres réels perpétrés par un forcené disant s’être inspiré du très violent, de l’insoutenable mais brillant American Psycho), Lunar Park bascule dans le fantastique. Malgré sa confession initiale, ses regrets et ses tentatives de rachat, tous les démons des romans de "Bret Easton Ellis" viennent le hanter, quittant leurs homes-fictions pour venir détruire sa vie et celle de ceux qu’il aime. Brillante réflexion sur les conséquences de l’écriture violente, sa réception, mais plus encore ses motivations, c’est Lunar Park qui, le premier, m’a fait découvrir une hypothèse qui nuançait jusqu’à les rendre caduques toutes celles que j’avais lues de la part des théoriciens du roman policier ou du roman noir : on écrit violent non pas simplement pour évacuer ses propres pulsions violentes, pour donner un exutoire à la violence enfouie en soi, non. Dire les choses ainsi serait simpliste, réducteur. Il y aurait, plutôt, ceci : on écrit violent poussé par nos peurs les plus insoutenables, ou par le plus dévorant, le plus terrifiant sentiment de « culpabilité ontologique ». Dans ce roman où sont disséminées les références à Hamlet, le héros "B.E. Ellis" est terrorisé par son père défunt, qui lui envoie des messages depuis l’au-delà, courriels macabres assortis de vidéos montrant sa propre mort, et qui ont pour but de montrer au fils ingrat sa culpabilité éternelle envers le père. Ainsi, hanté dans sa vie quotidienne (et menacé de mort) par les créatures qu’il a créées (dont le personnage du meurtrier misogyne, sadique, et complètement dément d’American Psycho),  le narrateur confesse qu’il a écrit son ouvrage le plus violent (et celui qui l’a lancé au sommet des lettres mondiales tout en lui attirant ennuis, boycotts, menaces, etc.) dans un état de peur panique, contrôlé et téléguidé par une frayeur qui a dominé toute sa vie : la crainte de son père. Autrement dit, plus grande la peur, plus inimaginables, violents et plus gore les meurtres.


I closed my eyes again. I did not want to go back to that book. It had been about my father (his rage, his obsession with status, his loneliness), whom I had transformed into a fictional serial killer, and I was not about to put myself through that experience again – of visiting either Robert Ellis or Patrick Bateman. I had moved past the casual carnage that was so prevalent in the books I’d conceived in my twenties, past the severed heads and the soup made of blood and woman vaginally penetrated with her own rib. Exploring that kind of violence had been “interesting” and “exciting” and I was all “metaphorical” anyway – at least to me at that moment in my life, when I was young and pissed off and had not yet grasped my own mortality, a time when physical pain and real suffering held no meaning for me. I was “transgressive” and the book was really about “style” and there was no point now in reliving the crimes of Patrick Bateman and the horror they’d inspired. Sitting in my office in front of Kimball, I realized that at various times I had fantasized about this exact moment. This was the moment that detractors of the book had warned me about: if anything happened to anyone as a result of the publication of this novel, Bret Easton Ellis was to blame. (p. 121-122)

J’avais lu mille fois (et entendu), au sujet du couple auteur-narrateur dans le cadre du thriller, du suspense, du policier, du noir, de l’horreur, plutôt ce type d’analyse : l’auteur défoule ses pulsions violentes, le lecteur exorcise ou catharsise sa peur – et le tout toujours formulé un peu comme si tout ce beau monde était au courant du jeu, restait en contrôle, ne passait jamais à deux doigts de perdre pied. Bret Easton Ellis est le premier à avoir semé le doute et ébranlé cette « évidence » : la peur n’est pas forcément là où on le croit, et elle n’est pas forcément aussi circonscriptible, aussi contrôlable qu’on le dit. Ce que dit Bret Easton Ellis à travers son narrateur fait appel, à mon sens, à quelque chose de bien plus profond : on écrit violent pour libérer/oublier/rendre familière/mater/encadrer sa propre trouille, destinant le tout à un interlocuteur qui en devient le témoin. On écrit violent pour faire partager notre propre terreur par le biais de la violence, et peut-être pour trouver une forme d’absolution auprès d’un lecteur qui cherche à voir sa propre peur éprouvée avant d’être muselée et de refermer, rassuré, le livre dont il est convaincu qu’il la contient, qu’il les contient toutes -- aux deux sens du mot "contenir" : le livre de violence, qui renferme tous les effrois, et qui les enferme, les (dé)limite.
Cette double question de la terreur et de la culpabilité qui poussent à  écrire violent est également soulevée et longuement développée par James Ellroy. Héritier direct de Dashiell Hammett et de Chandler, il a signé certains des plus grands romans noirs de la littérature américaine contemporaine : Le Dahlia noir, L.A. Confidential… Mais surtout, il a largement rendu publique, puis développé dans un livre autobiographique intitulé My Dark Places, la mort violente de sa mère en 1958 -- meurtre jamais résolu -- et ce qu’il perçoit des conséquences de ce traumatisme sur l’ensemble de sa vie et tout particulièrement sur son œuvre d’écrivain.
My Dark Places est une curieuse autobiographie d’auteur, un livre à la structure étrange mais étrangement appropriée à son objet, qui alterne les chapitres "confessions" et les chapitres d'une froideur clinique, narrés à la troisième personne, montés comme un rapport de police d’autant plus glaçant que cette fois, il s’agit de la mort violente et véritable de la véritable mère de l’auteur, assassinée et "dompée" dans les buissons près d’une école d'El Monte. Un livre d’autant plus intéressant que la tentative par James Ellroy de résoudre (plus de trente ans après les faits et avec l'aide d'un enquêteur retraité) le mystère du meurtre de sa mère échoue, et que demeure l’insoluble, l’informulable, l’intenable, l’inbouclable, l’inromançable qui l’ont fait, lui, James Ellroy, le grand ficeleur d’intrigues policières d’une complexité étourdissante mais où, toujours, et qu’elle soit cachée, fatale, tragique, sombrissime, la conclusion comporte la clé du mystère ou du moins l'identité du/des coupables. Dans My Dark Places, il est dit entre les lignes et parfois dans le texte que tout le déchaînement de violence des romans de James Ellroy n’est que le reflet de la violence faite à sa mère, objet de tous les cauchemars et fantasmes de l’enfant ou du jeune homme qui n’était pas encore romancier... La violence faite à la mère déclinée ou plutôt réinventée sur tous les tons dans les fantasmes et bientôt, dans des romans, pour tenter de donner forme à ce qui n’a pas pu être vu et qui par là même terrifie. Dans My Dark Places il est question, comme dans Lunar Park, de la place qu’occupe, chez l’écrivain de la violence, la peur du passé mêlée d’un sentiment de culpabilité qui a quelque chose de tragique (celle de l’enfant face à l’un de ses parents, qui persiste parfois jusqu'à devenir une peur enfantine parasitant le cœur d’un adulte en pleine force de l’âge).
Ellroy écrit pour rétablir un ordre dans le chaos en écrivant le chaos. Là où dans la vraie vie il n’y a qu'aléatoire et désordre, là où rien ne se résout et surtout pas le meurtre de sa mère, se tient cachée la matière de romans qui disent l'aléatoire et le désordre sur des centaines et des centaines de pages, et les victimes qu'ils font et les folies qu’ils engendrent, nourrissent et soutiennent, et les violences qu’ils bercent. Des romans dont l’âme peut revenir, d’où l’âme peut revenir, pour retrouver un corps torturé et marqué par la peur mais néanmoins vivant.

Et moi ?


Dead people belong to the live people who claim them most obsessively.
James Ellroy, My Dark Places


Je ne m’étendrai pas ici sur ma vie personnelle ou sur mes propres « peurs enfantines», ce n’est pas le lieu et les souvenirs que je pourrais avoir à partager impliquent aussi des gens qui ont droit à leur vie privée. Et puis ça n'a pas de réel intérêt. Je parlerai plutôt d’un autre type de trouille, d’un autre type de culpabilité, d’un autre type d’âme et d’un autre type de corps trépassé envolé disparu. Je veux parler de ce que j’ai fait du corps évaporé et de l’âme envolée d’une amie défunte, disparue en pleine trentaine, sacrifiée par ses propres mains à des démons, des chagrins et des peurs qu’elle a emportés avec elle, comme tous ses secrets, et qui en ce qui me concerne n’ont encore rien perdu de leur opacité. De ma manière de gérer la terreur et la culpabilité qu’ont fait naître en moi la réalité inassimilable de sa mort. Deuil, tristesse, heures de larmes et de boyaux noués qui vous surprennent quand vous vous y attendiez le moins, même des années après, cela, je m’y préparais. Mais la peur, la panique, la vraie et profonde trouille qui s’étend et s’étale dans votre vie comme une vague capricieuse, parfois submergeant et parfois se retirant quelque peu mais toujours là, la terreur profonde, la crainte d’une nouvelle disparition, d’une autre perte, celle de votre moitié, celle d’un(e) autre ami(e), celle de votre enfant  (mots insupportables que l’on peine à écrire et qu’on voudrait voir ne plus exister)… la vôtre.  


Au fond de moi, à l’état latent, il y a « la chose ». La chose, c’est M. Hyde vampirisant le docteur Jeckyll ; c’est la bête ; c’est l’être obscur, pétri de violence aveugle ; c’est la nature reprenant ses droits. À la limite, c’est mon cadavre et, plus spécialement, mon cadavre assassiné. La mort brutale et volontairement infligée symbolise mieux que toute autre image le passage de la conscience à la non-conscience, de l’humain au non-humain. (Boileau-Narcejac)

Le roman que m’a inspiré le décès de cette amie, qui n’est ni un roman sur elle, ni une biographie romancée, ni une autofiction, est d’une violence inédite -- du moins en ce qui me concerne. Ce roman qui est non pas le portrait de l’amie disparue mais bien le portrait des conséquences d’une disparition, raconte par la violence des faits la violence profonde du deuil. La violence radicale des disparitions. Il fait parler la mort qui est impolie, malapprise, indélicate et tout simplement pas très convenable et à force de lui donner la parole, il tente de l’apprivoiser, de la rendre non pas sympathique, mais au moins aimable. Il essaie de lui donner une voix. Je suppute déjà qu’il sera mal interprété par certains, qui y verront une sorte de biographie déplacée et qui trouveront la narratrice franchement désagréable – mais comme c’est en quelque sorte la mort qui parle…
Je relis de temps en temps le manuscrit, pour me rassurer et me demander si je l’assume, si je le trouve d’une qualité respectable, si je n’ai pas à trop en rougir, en attendant les réactions de quelques lecteurs-clefs… Mais si je me rassure en effet sur le fait que, pour le meilleur et pour le pire, j’assume ce que j’ai écrit, je me fiche surtout à moi-même, chaque fois, une indécrottable trouille. Je me relis et j’ai peur. Peur devant l’étalage de ma propre peur transformée en ces deux cents pages dont la violence ne me semble pas seulement venir des meurtres ellisiens qui s’y trouvent, ou de la noirceur lynchéenne de l’intrigue, ou de la complexité abdelmouménienne de l’ensemble – j’y reconnais bien mes lubies et modèles, que j’espère avoir réitérés dans le cadre d’un texte qui marquerait une progression pour le mieux par rapport au précedent… Non, la violence de ce manuscrit vient surtout d’ailleurs, et aujourd’hui encore j’ai du mal à dire d’où, exactement. J’ai du mal à comprendre pourquoi, chaque fois que je referme le document, je tremble de tous mes membres. Je n’en sais rien encore sinon, à la lumière de mes lectures obsessionnelles des dernières semaines (Ellis à répétition et Ellroy dans la boulimie), que toute la violence de ces pages – violence dont j’ai encore du mal à définir la nature exacte en dehors des scènes «graphiques » qui ont aussi quelque chose d’absurde – est le portrait le plus juste que j’aie vu de mon propre effroi.
Je viens d’écrire violent pour la première fois de ma vie et cela a donné  un roman-miroir qui est le reflet sanglant, cruel, et fidèle comme jamais, du visage de son auteure terrorisée.
Entre le désir ardent de voir ce livre publié et la crainte que m'inspire ma propre créature que j'ai soudain envie de cacher -- d'enfouir dans un tiroir, d'enterrer dans la corbeille de mon ordinateur, de retirer des mains de tous ceux à qui je l'ai confiée, de faire disparaître, vite, sans laisser aucune trace, manuscricide parfait --, entre l'envie de partager et la peur de   mes propres mots, chaque matin au réveil, chaque soir au coucher, encore et toujours, mon coeur endeuillé balance.

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