mercredi 9 mai 2018

Solitaires et solidaires (sur le droit d'auteur au Canada)


Un écrivain travaille solitairement, est jugé dans la solitude, surtout se juge lui-même dans la solitude. Cela n'est pas bon, ni sain. Pour peu qu'il soit normalement constitué, un jour vient toujours où il a besoin du visage humain, de la chaleur d'une collectivité. 
Albert Camus

*

Voici le texte que j'ai lu hier devant le comité de la Chambre des communes qui procède à l’examen de la Loi sur le droit d’auteur, aux côtés d'autres artistes de la Commission de Coalition pour la culture et les médias. De nombreux acteurs du monde de la culture au Québec ont pris le micro. L'accumulation de ces témoignages était accablante. Un pays qui laisse crever sa culture est un pays moribond. (Mention spéciale à l'auteur-compositeur-interprète Pierre Lapointe, enflammé, qui a galvanisé la petite foule qui se trouvait dans cette grande salle de conférence d'hôtel montréalais éclairée aux néons. )

Je m’appelle Mélikah Abdelmoumen, je suis écrivaine, chercheuse, éditrice, enseignante. Je fais tous ces métiers, à la pige, pour compléter les revenus quasi absents tirés de mes livres, qui sont au nombre de neuf, dont deux publiés en France, dont un a pourtant gagné le prix du Salon du livre du Saguenay, et dont un autre a pourtant été finaliste au Prix littéraire des collégiens...
Un exemple concret? (Et en cela je ressemble à un grand nombre d’écrivains d’ici, qui ne font pour autant pas partie des plus « mal pris » …)
Mon dernier livre, qui connaît un bon succès et une bonne reconnaissance, m'a coûté cinq ans de travail.
Si j'en vends 1 000 (j'aurais de la chance, c'est un sacré bon chiffre au Québec), j'obtiendrai un revenu de moins de 2 500 dollars, pour cinq ans de travail. 
Ce livre a une visée pédagogique et sociale, puisque c'est un récit qui lutte contre l'exclusion, la xénophobie et la discrimination sociale, issu de mon expérience de l'immigration en France et défendant ce que je pense être les valeurs dont le Canada se dit le fier représentant.
Mon seul espoir d’en tirer assez de revenus pour trouver le temps d'en écrire un autre est qu'il se retrouve au sein de programmes d'enseignement, en tout ou en partie, et diffusé au maximum...
Mais justement, le fait qu'il soit propice à l'enseignement sera précisément la raison qui fera que je n’en tirerai aucun revenu[1].
... À moins que le gouvernement ne rectifie la situation.
Pour ce faire, il doit redéfinir le terme « éducation » de l’article 29 de la Loi, pour mettre fin à l’utilisation abusive des œuvres.
Avec cette modification, les écrivains comme moi pourront enfin recommencer à obtenir des redevances significatives, versées par des sociétés de gestion collective comme Copibec.
En tant que chargée de cours à l'UQAM, je déclare scrupuleusement les copies que je fais de chaque texte que j'enseigne, parce que sans ce matériau qui a coûté temps, sueur et travail aux écrivains, je n'aurais tout simplement pas de matière à transmettre.
Les étudiants à qui je l'ai expliqué ont réagi favorablement, considérant qu'il en allait de la survie non seulement des écrivains qu'ils lisaient, mais du cœur même de leurs études...
J'aimerais que dans sa révision de la loi à l'étude, le gouvernement ait le courage de ne pas trahir ces citoyens en devenir, à qui nous tentons d'enseigner la valeur du travail intellectuel et le respect du travail d'autrui.
Bref, d’en faire des citoyens responsables et respectueux des valeurs que notre société est censée défendre.
Je vous remercie, et vous souhaite une bonne soirée.


***Pour en savoir plus: https://www.uneq.qc.ca/2018/05/08/examen-loi-sur-le-droit-auteur-ce-quil-faut-savoir/







[1] Puisqu'il pourra être soumis à l'article 29, selon lequel "l'utilisation équitable d'une oeuvre ou de tout autre objet du droit d'auteur aux fins d'étude privée, de recherche, d'éducation, de parodie ou de satire ne constitue pas une violation du droit d'auteur", sans que des balises claires soient apportées à la définition des termes "équitable" ou "éducation". Cette clause qui a permis l’utilisation abusive d’œuvres a occasionné pour le milieu de l’édition et les créateurs des pertes de revenus estimées à 30 millions de dollars.


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