dimanche 10 avril 2011

Fast-thinkers et langues de putes


J’ai d’abord pensé que ce qui me choquait était une arrogance bien française, une ignorance affichée sans complexe qui ne s’entend qu’ici, un truc très parisiano-parisien, une de ces choses qui font que oui, il faut bien le dire, parfois, la France et moi, ça fait deux, comme on dit au Québec.
Mais après mûre réflexion, je me rends compte que c’est plus compliqué. Il y a certes une manière bien française de gérer et de donner en spectacle son ignorance, arrogante et percluse de mauvaise foi, dans ce pays où on préférerait parfois crever que dire « je ne sais pas », où l’on préférerait parfois être torturé des heures que de dire « j’avoue ne pas savoir et j’en suis gêné car je devrais savoir », où on préfère parfois dire « je ne sais pas et je vais quand même vous dire mon opinion là-dessus, avec tellement d’humour fielleux que vous en oublierez que je ne sais pas de quoi je parle »… Comme il y a aussi la manière québécoise d’afficher et de médiatiser l’ignorance, qui témoigne d’une naïveté tout aussi inquiétante, quelque chose comme l’ignorance de sa propre ignorance, avec une absence totale de mauvaise foi. Quelque chose comme l’ignorance qui débarque ingénument, sans se rendre compte du scandale, avec une jovialité de boîte à surprise…
Bref, j’en arrive à déterrer la hache de guerre non pas pour m’attaquer à l’arrogance à la française, mais à l’ignorance toute-puissante et médiatisée telle qu’elle m’a toujours fait grimper dans les rideaux, qu’il s’agisse de ceux de mon petit appartement montréalais du Mile-End il y a quelques années, ou de ceux de mon appartement actuel du génial quartier de la périphérie lyonnaise que j’habite désormais, les Gratte Ciel (amis Québécois, entendez non pas gratte-ciel à la nord américaine post-1967 mais bien agglomération toute construire et dessinée autour du style art-déco, style années 30!!! Magnifico!)
La hache de guerre mélikienne dormait un peu dans son petit tombeau depuis que j’avais quitté le Québec. L’immigration, ça vous force à vous battre avec autre chose, à vous débattre plutôt, comme vous n’auriez jamais imaginé avoir à le faire de votre vie. Et l’immigration, c’est aussi, je crois, cette chose qui vous force à développer une discipline de fer pour apprendre à faire le tri, quand une chose de votre pays d’adoption vous choque ou vous heurte, entre ce qui tient du trait national, et ce qui tient de la bêtise universelle.
Je suis désolée de le dire, mais l’épisode du Masque et la Plume où il a été question du dernier roman d’un auteur que je connais plutôt pas mal, Serge Doubrovsky, appartient à tout ça à la fois : tout ce qui m’énerve de la France (France que par ailleurs j’aime, que j’ai même adoptée, ce qui signifie que je ne suis ni complaisante ni particulièrement mal disposée à son égard), tout ce qui m’énerve des médias, tout ce qui m’énerve de ce que Bourdieu appelait les fast-thinkers, tout ce qui m’énerve des modes, des vogues, de la transformation de la culture en produit de consommation qui se rapproche du fastfood, et dont, n’en déplaise à quelques francophones que je connais (Français comme Québécois), les Américains sont loin d’avoir le monopole.
Quelques exemples tirés presque au hasard parmi la montagne de conneries proférées pendant cet épisode honni ? Of course. Je les dois entre autres à Serge D. (les exemples), car il faut bien que quelqu’un, quelque part, pointe les énormités.
Dès l’ouverture du segment, ça commence bien : énorme faute factuelle, du genre qu’un collégien aurait pu éviter en allant consulter le Robert. Serge Doubrovsky aurait inventé le terme « autofiction » il y a trente ans dans son roman  Un amour de soi (ici, bruit de buzzer de jeu télévisé, BZZZZZZZZZZZZZ ! WRONG !) Le premier collégien qui prépare un devoir vous dira que c’est en 1977, dans le prière d'insérer de Fils, que le mot est d’abord apparu.
La bande de zozos quasi interchangeables déguisés en intellos (qu’il s’agisse de défendre ou de descendre le roman, ils disent autant d’énormités les uns que les autres) enchaîne illico avec une autre phrase qui a dû faire frémir dans sa tombe Roland Barthes, qui a déjà fait partie des chroniqueurs de l’émission (eh oui, on en braillerait de regret, on se dit qu’on est né à la mauvaise époque quand on est moi) : « Un homme de passage. Gros roman. 550 pages… Ah non ! C’est une horreur, il ne faut plus faire ça ! Mais oh! » (Faire quoi ? Ecrire autre chose que des Oui-oui ?, même pour ceux dont c’est le métier de lire et de parler de livres? Même eux ne veulent plus qu'on les force à lire?)
Et ce n’est pas fini. Quiconque a fait la moindre recherche, ne serait-ce que sur Wikipédia, sait pertinemment que la chose dont le personnage-narrateur de tous les romans de Serge Doubrovsky ne s’est pas remis – non seulement il en fait état dans tous ses romans, mais Un homme de passage est l’affirmation finale de la blessure qui a fait l’homme, jusqu’à ses 82 ans aujourd’hui –, c’est l’expérience de la Shoah, l’étoile jaune portée sur la poitrine comme du métal incandescent, les 9 mois terrés dans une cave sans avoir même le droit d’ouvrir les rideaux pour mettre le nez à la fenêtre et voir la vie qui continue pour les autres… Et comment nos grands intellectuels parisiens du Masque et la Plume résument-ils le centre du roman et de l’œuvre d’un des plus importants romanciers, critiques, théoriciens de la littérature et du théâtre de notre temps? Par sa dernière apparition télévisée marquante. Ce qui résume l'ensemble de l'oeuvre de Serge Doubrovsky et encore davantage son dernier livre c'est que, tel que vu à la tivi, il ne s’est jamais remis du suicide de sa femme, Ilse, qui était au centre de son roman Le livre brisé, le seul à avoir connu un grand succès médiatique au  sale et irrésistible petit parfum de scandale. Scandale qui a été lancé par ce grand intellectuel, Bernard Pivot, lors d'une émission d'Apostrophes, cette autre grande messe pour le fast-food culturel déguisé en littérature. (A ce sujet je ne peux m’empêcher de citer Philippe Lejeune : "il y a du vrai dans la roublarde fausse naïveté du « Ah! vous écrivez... ». A « Apostrophes », le texte (ce qui est écrit) et l’écriture (le fait d’écrire) ont tendance à disparaître. Il est plus payant de montrer une riche et séduisante personnalité que de penser à l’auteur d’une œuvre. Il faut ressembler à son livre, le mimer, le parler, l’être. Vous devenez votre propre homme-sandwich. Inutile de vous souvenir de ce que fut réellement votre travail : un travail bien fait efface ses traces. Impossible d’alléguer qu’on écrit justement pour dire autre chose que ce qui passe par les moyens ordinaires. Dangereux de pontifier. Un seul impératif : viser la transparence.")

Enfin, je vais essayer de ne pas salir mon écran d’ordinateur en parlant trop longtemps de celle que j’appellerai Nelly Nunuche, grande prêtresse de la McDoculture, qui commence son laïus en disant qu’elle n’a pas lu le livre en entier mais qu’elle va tout de même nous dire pourquoi il est mauvais et surtout comment elle, petite journaliste tombée avec la dernière pluie des modes littéraires parisiennes, va dire à Serge Doubrovsky (82 ans, une vie et une carrière à se pencher sur la question), comment il aurait dû écrire son livre.
D’abord, évidemment, il aurait dû faire plus court.
Ensuite, il est juif, il aime les femmes et son livre se passe à New York. Il a donc copié Philip Roth. Il faudrait éviter, car cela fait de Serge Doubrovsky un « Philip Roth aux petits pieds »(!!!)
Il ne passerait ses 550 pages qu’à parler des minettes de 20 ans qu’il voudrait "se taper". En effet, le thème de l’attrait irrésistible du narrateur, à une époque de sa vie, pour les trop jeunes femmes, occupe environ un dixième de ce roman, et comme elle n’en a lu que ça, dix pour cent, la Nelly Nunuche, elle est forcément passée à côté du fait qu’Un homme de passage est un roman sur ce que c’est que de survivre à la Shoah; ce que c’est que d’être Juif en France par rapport à être Juif aux Etats-Unis; ce que c’est que de connaître un amour paisible et réciproque au moment où l’on croyait avoir un pied dans la tombe; ce que c’est que voir la mort approcher lorsque l’on est écrivain et que les livres, tout compte fait, ne feront survivre que le personnage alors que l’homme, lui, n’aura de vie posthume que dans le cœur de ceux qui l’ont aimé; ce que c’est que d’avoir donné naissance à un genre littéraire qui a fini par vous échapper, tombé aux mains d’ignares comme Nelly Nunuche...
Et ces rares pages parcourues, elle devait avoir les yeux fermés, se regarder le nombril, ou les ongles, ou son minois fielleux de petite journaliste parisienne au moment de les "lire". Oui, le livre s'ouvre sur un grand départ, puisque le narrateur quitte son appartement et fait ses adieux à New York (ville où il a enseigné plus de 40 ans) parce qu’il prend sa retraite et rapatrie tout à Paris où il passait depuis toujours une année sur deux. Oui, en faisant ses cartons, il revient sur toute une existence d’homme et de professeur, sur une expérience de la judéité sur deux continents différents, questionnant la capacité de la littérature à donner ou non un sens et un prolongement à la vie...  Mais ce n'est pas, chère Nelly Nunuche, parce que « la femme, les enfants sont partis et que l’appartement est devenu trop grand pour lui et qu’il emballe ses bibelots et que chacun lui rappelle un truc et qu’on s’en lasse, ça fait  tellement procédé ! » (Au secours, ma hache de guerre frétille.)
Je passe sur ce que cela a pu me faire d’entendre ces joyeux lurons s’époumoner fièrement sur le fait « qu’il y a toutes ces pages sans ponctuation, là, où il y a des blancs, on n’y comprend rien. Mais pour quoi faire ? Pourquoi ne pas écrire comme tout le monde? » (ceci après l’aveu de n’avoir jamais lu un seul des autres livres de l’auteur, pas UN SEUL). Là, c’était tout simplement trop pour moi. Désolée, amis Français qui m’ont tout de même bien fait réfléchir en me disant que c’est justement cette mauvaise foi qui rend l’émission drôle. Je n’arrive pas à rigoler. Im a simply not amused. Pas plus qu’au Québec, lorsqu'il y a quelques années, la seule et unique émission littéraire télévisée qui avait survécu avait été annulée dans sa forme « classique » ("c’est trop difficile pour les téléspectateurs, il n’y a pas assez de divertissement dedans") et confiée à un couple de vétérinaires parce que le public les trouvait sympas et qu’ils avaient eu un succès monstre avec leur émission précédente, sur les animaux de compagnie. On m’avait d’ailleurs trouvée sacrément effrontée, lorsque lors d’un cocktail, les deux vétérinaires me furent présentés et qu’après les avoir entendus me dire « Nous sommes vétérinaires mais nous adorons les livres, nous serons donc tout à fait comme des poissons dans l’eau à notre nouvelle émission littéraire », je leur avais répondu, avec ce parler québécois qui me revient toujours quand je suis en colère : « Ouain, pis moi, j’aime beaucoup les animaux… j’pense que j’vais aller en opérer une coupl’. J’vais être trrrrès à l’aise devant une table d’opération. J’adore les chats. »
C'est peut-être vrai, je suis peut-être dépourvue de tout sens de l’humour. Je suis peut-être une femme bien morose. Mais je n'y peux rien, la bêtise, ça ne me fait pas rire.

mardi 22 mars 2011

On peut sortir la fille du Québec, mais pas le Québec de la fille...

Depuis quelque temps, j’étais convaincue que ma québécitude s’était un peu assoupie. Normal, je suppose : faire des racines ici, me fabriquer de nouvelles attaches, a nécessité que j’oublie un peu le Québec en moi, et toute l’histoire qui vient avec… histoire compliquée puisque je suis, pour citer l’expression du père d’un ami, une « Québécoise de souk » et qu’il arrivait souvent, notamment dans le cadre de mon travail d’écrivain, que l’on se fasse un devoir de me le rappeler.
Quoi qu’il en soit, ces derniers temps, le Québec en moi s’était tu, il se tenait tranquille, il ne se sentait plus jamais interpellé, par qui ou quoi que ce soit. Normal, je suppose : j’en ai avais assez d’être ici, dans tous les domaines, la « Québécoise de service », assez d’être invitée, reçue, lue, perçue, pour et par ça. C’est que mon Québec intérieur, le vrai, il faut le dire, n’a pas été souvent sollicité ici pour ce qu’il est - c'est-à-dire une part de mon identité parmi mille autres. Le Québec qu’on cherche le plus souvent, ici, à aller chercher chez moi et à faire découvrir aux compatriotes Français curieux, c’est un Québec de carte postale et de conte de fées givré, un Québec que je n’ai jamais vu de ma vie, pas même en rêve (car il faut vraiment être non-Québécois pour aller s’imaginer un truc pareil !)
Tout ça pour dire que les circonstances de la vie et le besoin de vivre mon exil en France de manière plus « constructive » comme on dit, et sans avoir toujours au fond de la gorge le sentiment douloureux de mon altérité, ont eu pour conséquence de me voir moins fréquenter les événements littéraires où le Québec, à travers moi, était représenté comme un riche exotisme à découvrir, ou à mieux connaître parce que méconnu (à cause du conte de fées givré).  
Je pensais que ça ne me manquait pas. Je pensais avoir réglé un problème. Je me demandais non pas forcément si j’étais encore québécoise, mais en quoi j’étais encore québécoise.
Dimanche dernier, au café de La Coupole, à Paris, invitée par l’Association Femmes-Monde et l’Académie des Lettres du Québec à une rencontre autour des femmes auteurs de chez nous, j’ai tout compris. Tout m’est revenu : la nature de ma québécitude (profondément liée à une certaine conception de la/ma féminité), la complicité avec les collègues de chez nous, et surtout une sorte d’équilibre intérieur dans l’exil.
Pour  la petite Abdelmoumen, bientôt 39 ans, auteur de 5 romans dont au moins 3 sont restés plutôt obscurs, vous imaginez ce que ça a pu être d’arriver là, à Paris, dans cette salle chargée d’histoire, et de voir les adorables et brillantissimes Annie Richard et Georgiana Colvile (les deux têtes de Femmes-Monde sur lesquelles il y aurait un roman à écrire) m’accueillir comme une sorte de reine, aux côtés de Lise Gauvin (ex-directrice de thèse qui a avec moi des attentions maternelles auxquelles je suis très sensible,) avant de voir venir vers moi, grand sourire, main tendue, nulle autre que Madeleine Monette, au visage si parfait qu’on aurait envie d’illico sortir une caméra pour tourner un film dont elle serait l’héroïne (je la vois à la place de Madeleine Sologne dans L’éternel retour de Cocteau et Delannoy, ou dans un Clouzot, ou un Godard).
Mais je n’avais encore rien vu. Pour cette sorte de « conférence lecture » à trois, je me trouvais à côté des deux plus grandes dames de la littérature québécoise, celles dont j’ai enseigné les livres, des Intouchables, du genre si on m’avait dit un jour que j’allais me retrouver avec mon verre de vin rouge à lire mes textes et à parler de mon métier comme elles, à côté d’elles, je n’y aurais pas cru… Nulles autres que Marie-Claire Blais et Denise Desautels… et assis là, juste en face de moi, non, c’est bien lui, ce n’est pas une illusion, Naïm Kattan… ne me demandez pas comment j’ai fait pour garder ma contenance, je ne le sais pas. Ce doit être parce que je suis une femme québécoise et que toutes ces années en France ne m’ont pas enlevé ce réflexe incontrôlable de ce que j’appellerais la « convivialité égalitaire » même avec les plus grands des plus grands, ce « front tout le tour de la tête », ce culot gentil. (Pour les amis Français : avoir du front tout le tour de la tête, en québécois, c’est être bien culotté. Si vous ne savez pas qui sont les auteurs dont je parle, Monette, Blais, Desautels, Kattan, c'est très très mal, faites des recherches sur Internet tout de suite ou je vous tire les oreilles!)
Je ne sais pas exactement par où commencer pour dire tout ce que cela m’a fait d’être là, et tout ce qui s’y est passé. Je peux déjà décrire les deux Grandes Dames aux côté desquelles j’étais assise, et la teneur de leur grandeur qui avait à voir non pas seulement avec la célébrité ou la reconnaissance dont elles jouissent à juste titre, mais avec cette classe, cette infinie délicatesse avec moi, la petite collègue inconnue, cette écoute méditative des textes que j’ai lus et des idées que je tentais d’avancer, cette manière de me faire sentir, au moment de prendre à leur tour la parole, qu’elles m’avaient bien écoutée, qu’elles voyaient ce que je voulais dire, que nous étions faites du même bois… Bois de rose pour Marie-Claire, tout en délicatesse et en discrétion, bois d’ébène pour Denise et sa manière de rendre lumineuse la noirceur… et moi, me demanderez-vous ? Genre bois un peu vert d’érable de Tunisie ? Peu importe!
Ce qui importe, c’est elles et notre rencontre avec ces organisateurs et ce public qui a reçu en pleine gueule et avec le sourire ce que c’est que d’être une femme auteur du Québec… et moi qui l’ai reçu en pleine gueule avec eux, moi qui à force de distance et d’exil l’avais un peu oublié. Comment dire, par ricochet, en voyant Denise et Marie-Claire, en les écoutant surtout, ce que je serai toujours mais qui n’a pas tellement encore sa place ici, en France, m’est revenu ; en écoutant Lise Gauvin parler du rôle des femmes dans le monde littéraire québécois, et entendant tous ces échanges avec un public qui n’avait pas peur de se faire « brasser » (entre autres par votre toute dévouée qui est connue pour ne jamais ménager les Français, et encore moins depuis qu’elle les aime), m’est apparue d’abord sous les yeux, puis au fond de moi pour s’y déployer comme une fleur, une part de mon essence : cette manière si particulière, à la fois sérieuse et désinvolte, engagée et insouciante, convaincue et légère, que nous avons de vivre ce qui est au yeux de tout ce qui n’est pas le Québec une double minorité, celle de femme et de Québécoise.
Du coup, c’est simple, je récidive bientôt, puisqu’une librairie lyonnaise parle de peut-être me recevoir fin juin dans le cadre d'une fête en l’honneur du Québec et que j’ai fort envie d’y aller non pas tant pour faire la Québécoise de service que pour faire encore un peu de cet affectueux brasse-Français dont j’ai la spécialité… et puis pour ne pas laisser mourir le Québec en moi, celui y qui reste obstinément logé, lové, sans rancune même si je l’ai quitté.

p.s. L’Association Femmes-Mondes, à découvrir absolument, se réunit un dimanche par mois à la Coupole, à Paris. On peut trouver les infos sur leur site (http://femmesmonde.com/) mais je m’assurerai de les afficher ici tous les mois.

 P.S.2: Je n'ai pas oublié le texte promis sur Le Masque et la plume... à suivre dans les prochains jours!


jeudi 3 mars 2011

La fille des Nineties

Mon ami Stéphane M. a lu les pages du roman que je suis en train d’écrire, un roman fantastique policier lyrico je ne sais quoi de légère anticipation qui se passe dans le monde de la musique pop. L’une de ses questions était : quelle musique écoutait ton héroïne dans les terrible nineties ? Quelle musique écoutais-tu, toi, dans les terrible nineties ? Sous-entendu : cette période de grand désert dans la culture pop, chose avec laquelle je n’étais pas loin d’être tout à fait d’accord… Il m’a fallu plusieurs jours pour réussir à me défaire de cette impression, pour retrouver la mémoire (Stéph étant plus jeune que moi, il a je crois vécu les années 90 comme j'ai vécu les années 80, un truc flou et un peu vide et pénible comme l'adolescence, où musicalement on ne se rappelle que du plus consensuel parce qu'on était encore trop jeune et trop ado pour connaître autre chose que le consensuel ou le contraire de...) Quoi qu'il en soit, sa question m'a troublée: où étais-je dans les "terrible nineties", au juste, musicalement et culturellement?
Moi qui ai toujours eu besoin, quelles que soient les époques, d’une trame sonore à mon existence, je n’arrivais à extraire des méandres de mon passé que mon éternel Tom Waits (lui, il ne compte pas, j’écoute au moins une chanson de lui tous les jours depuis 1977) ou la guimauve des années 80 que mes amis et moi écoutions… Et, de fil en aiguille, il s’est passé un truc : je me suis rappelé qu'en bonne rebelle sans cause, dans les années 80, je n’écoutais pas que Boy George et Michael Jackson, moi, mesdames et messieurs. Je me targuais d’être « alterno » comme on disait, et j’écoutais l’émission de radio underground québécoise de Claude Rajotte (« I’m Claude Rajotte, and you’re not », disait-il toujours, vous vous rappelez ?) Je crois que parfois je me forçais un peu, pour ne pas être comme tout le monde, à aimer Love and Rockets, the Smiths, the Cure, The Sugarcubes, The Sex Pistols et tutti quanti… mais ils m’ont formé l’oreille, tout comme Jackson, Madonna et Prince, et quand les « terrible nineties » sont arrivées, que je ne me souciais plus tant d’être « alterno » ou pas, mes oreilles de jeune femme en plein cœur de la vingtaine étaient prêtes à tout recevoir, le pire comme le meilleur, et à y faire leur propre tri.
En faisant des recherches sur le Net pour essayer de retrouver ma mémoire des nineties, en commençant pas l’inoubliable "Closer" des Nine Inch Nails (rattachés à ce souvenir: Pierre-Yves T., Ian L. et Martin D., avec qui je sortais danser comme une endiablée au Café Campus, rue Prince-Arthur), j’ai donc ouvert la boîte à souvenirs et ils se sont mis à en bondir comme des chevaux enragés. C’était incroyable, chaque chanson et chaque artiste avait son époque, son moment, une personne qui lui était rattachée, une saveur, une odeur, la teneur d’une lumière montréalaise d’été, le froid gris d’un voyage hivernal sur les autoroutes entre Montréal et Toronto, des soirées dans les salons des appartements d’amis, avec trop de vin et l’exaltation d’avoir notre propre chez-nous, notre propre maison, loin des parents trouble-fête. Beck et l’album "Odelay", c’est une soirée avec Caroline J. où nous étions revenues de son spectacle comme sonnées, abasourdies, presque tristes, tellement en cessant de jouer Beck nous avait arrachées à un moment unique. Cake, Jewel, Fiona Apple, ce sont d’innombrables moments avec Marie Hélène P. du temps où nous voulions faire du cinéma ensemble mais où, plutôt, nous faisions notre cinéma ensemble (« on scénait », quoi – les Québécois comprendront – sur la rue Saint-Denis en robes d’été lolitesques)… Marie Hélène en fait pour de vrai, maintenant, du cinéma. Moi, je continue de m’en faire. C’est ainsi. "Lovefool" des Cardigans et "Kissing You" de Des’ree, c’est ma période « Romeo + Juliet » de Baz Luhrman, que je suis allée voir tous les jours au cinéma pendant deux semaines ou peut-être même trois, histoire de me consoler d’une histoire d’amour malheureuse mais surtout, de comprendre comment on faisait un grand film qui soit en même temps complètement inédit, totalement en avance sur son temps. Tori Amos, "Silent all These Years", c’est une soirée de spectacle mémorable avec Julie L., cette fois c’était moi qui la consolais d’une histoire d’amour malheureuse, et qui regardais Tori au piano en rêvassant à un certain Bob qui se reconnaîtra peut-être s’il lit ceci… Mon premier grand amour. Tori Amos, c’était cette femme qui incarnait tous mes malaises, tous mes mal-être, qui les nommait, en faisait de la poésie, qui n’avait peur de rien en matière de musique pop, qui pouvait aller du plus lyrique au plus trash en passant par le plus essssspérimental et toujours avec un égal culot… Je me souviens de sa chanson « Icicle », sur la masturbation, de « Past The Mission » où sa voix est soutenue par celle, tellement veloutée qu’elle en devient envoûtante, de Trent Reznor…
Mon ami Stéphane avec ses questions de lecteur très attentif m’a permis un voyage salvateur en ce début 2011 un peu sportif : j’ai reçu au visage, comme une vague, celle que j’ai été en des années déterminantes de ma vie, celle qui dans le tumulte de la vingtaine a sans doute guidé son navire de manière bien incertaine, allant dans tous les sens, faisant n’importe quoi et se jetant sous les rouleaux, mais celle qui n’en a pas moins fait de moi ce que je suis. Avant de vivre en France et de ne plus avoir peur des Français (je les aime, même, maintenant), avant de devenir mère - moi à qui ça ne devait jamais arriver-, avant de finir et même de commencer une thèse qui m’a bouffée pendant sept ans, avant d’approcher de la quarantaine avec une sérénité que je ne croyais pas possible, j’étais la fille des nineties qui vivait sa vie comme une mosaïque de chansons pop-rock. Ces jours-ci, j’avoue que je m’attendris aussi sur elle. Elle était un peu perdue, mais elle en a vu, des choses… et entendu, surtout.

lundi 21 février 2011

Un peu de sérieux...

Je m’arrache les cheveux à essayer de rédiger la dernière chose que j’écrirai sur Serge Doubrovsky, un court texte de présentation de son dernier roman servant d’introduction à un entretien placé à la fin de mon livre sur lui qui paraîtra en mai. Ensuite il sera temps de passer à autre chose, d’écrire sur d’autres œuvres.
Il reste qu’après plus de sept ans en sa compagnie, devant cet ultime effort de lectrice-commentatrice, je me retrouve comme sans mots.
Moi qui ai toujours tenté de séparer autant que faire se peut « Serge » le narrateur, Serge le scripteur, Serge l’écrivain, moi qui ai défendu parfois avec colère la nécessité de ne pas oublier cette distinction, je me retrouve aujourd’hui, devant cet ultime roman d’un homme que désormais je connais « personnellement », dans une position imprévue : désemparée devant les derniers mots du livre,
si vous voulez fermer les yeux gommer l’absurde de notre condition terraquée et terrassante libre à vous c’est votre droit même si je ne la partage pas je respecte votre croyance mais vous devez respecter mon incroyance qu’aucune de vos religions n’a respectée pendons l’infidèle brûlons l’hérétique moi je ne cherche pas à vous imposer mes vues je hais l’athéisme d’Etat à la Staline mais devant la mort qui me guette approche j’ai mes certitudes une foi une anti-foi inébranlable quand je mourrai aucune différence entre un chien ou en cheval qui crève et un homme qui crame pas d’âme qui s’envole au ciel des mammifères faits de la même matière qui se décompose et se désagrège sous la terre mais tant que je suis en vie je sens la vie qui coule en moi chaque matin quand je me réveille à 82 ans comme à 20 ans je sens le même jaillissement le même appétit qui me propulse vers toi Elisabeth toi et ma sœur et mes filles je crois EN TOI avant ma disparition finale tu as irradié joie et bonheur dans ma vieillesse jusqu’au bout jusqu’au terme continue à faire cliqueter tes clés dans mes serrures longtemps le plus longtemps possible ouvre la porte dans l’embrasure APPARAIS tends vers moi tes lèves si belles que mon âge ne rebute pas laisse-moi humer l’odeur de ta joue si douce la fragrance de ta vie j’espère j’attends encore et encore ton APPARITION et puis après
ENDLÖSUNG
VERNIGHTUNG
DISPARITION

parce que je me rends compte que si ses livres m’accompagneront toute ma vie comme de vieux amis, il faudra bien faire face au fait que Serge n’est pas éternel et que j’ai, à côté de l’admiration pour l’œuvre, une affection profonde pour l’homme.
Il a donné dans un entretien récent une clef : « Un homme de passage », le titre de son dernier roman, a deux sens. L’homme qui passe comme on dit « il est passé par là », le temps d’une vie dans l’Histoire, mais aussi l’homme qui est un passeur : passeur d’une histoire et passeur d’un passage dans l’Histoire. Dans les deux cas, dans les deux sens, un cadeau qu’il m’a fait et qui a fait de moi une autre lectrice, une autre auteure, une autre femme.

dimanche 20 février 2011

à la demande de quelques-uns...

Depuis le temps que mes amis me demandent de tenter l'expérience blog... Alors voilà, je me lance, je vais essayer. Aucune idée de ce que cela donnera, de ma capacité à maîtriser l'instrument et de la qualité (ou de l'intérêt) de l'usage que j'en ferai... Qui vivra verra!

à bientôt, donc

M.