jeudi 19 septembre 2013

Jours d'expulsion - se pardonner (Histoires de Roms 11)


Jeudi 19 septembre. Il est 8h08. Mon petit garçon crie dans mes bras, dans le vestibule, chez nous. Il ne veut pas aller à l'école. Il sait qu'aujourd'hui, pour la première fois, je ne viendrai pas le chercher à midi pour qu'il vienne manger à la maison. Il va vivre sa première journée complète d'écolier, de "grand". Il n'a pas encore tout à fait quatre ans, il a peur. Il se braque, il refuse que je le console, il n'arrive pas à se calmer, il est en colère, il est en larmes, je suis déjà sérieusement entamée par une sorte de gros rhume ou de grippe insidieuse et de le voir comme ça me demande tout ce qu'il me reste de forces. Ne pas m'énerver, ne pas lui montrer ma tristesse, ne pas lui montrer que j'ai mal de le voir avoir peur, être forte. Qu'il puisse s'appuyer sur moi. Ressaisis-toi, arrête de faire la gamine, c'est toi la mère. 

J'essaie de le raisonner, de rester calme. Nous allons être trop en retard alors je prends ses seize kilos dans mes bras et je décide de le porter jusque là-bas, à la fois pour gagner du temps et pour le serrer un peu contre moi. Mon téléphone portable, dans ma poche, sonne au moins huit fois. J'arrive tant bien que mal, tout en tenant le petit qui donne du fil à retordre à mes vertèbres pas franchement solides solides, à attraper l'appareil pour consulter l'afficheur. C'est Fabian. Il a appelé huit fois. Il n'a pas laissé de message. Ensuite Anaïs, qui elle en a laissé un, mais je n'ai qu'une main de libre et mon autre bras faiblit sous le poids de mon fils, qui pleure toujours.

Si je prends le message je néglige mon fils qui a absolument besoin de moi présente, disponible, concentrée pendant les dix prochaines minutes. Si je ne prends pas le message... si c'est grave... S'il est arrivé malheur à Clara, qui sort tout juste d'une semaine d'hospitalisation?

Pas le temps de penser. Monter les marches de l'école. Laisser le petit à la maîtresse. Il ne pleure plus mais me boude. Je lui dis que je l'aime et que ça ira. Il me croit, je pense, mais il veut me montrer qu'il est fâché contre moi. Je sors de l'école le cœur serré et au bord de la défaillance à cause de ce maudit virus, je pense que j'ai de la fièvre.

Je prends le message d'Anaïs. Fabian et Clara, avec tous leurs collègues du squat chez Rita, ont été expulsés ce matin. Elle va me rappeler avant de commencer le boulot à 9h.

Je rentre chez moi. Je renifle et j'éternue et je craque. Je m'effondre. Je n'ai pas la force de les rappeler. Je ne sais pas quoi leur dire. Je voudrais me cacher sous la couette. Sous le lit. Sous le parquet. Je voudrais ne pas m'en vouloir de ne pas pouvoir. Et je m'en veux de me dire ça.

Les dix derniers jours ont été durs. Mardi soir dernier, trois heures d'attente avec Clara chez le Dr. Z., un généraliste extraordinaire qui a accepté de devenir son médecin traitant et de la prendre en charge. Les problèmes devenaient trop nombreux et ingérables. Il fallait des analyses, des tonnes de tests, il fallait avoir l'heure juste. Fini les soins-sparadraps et le colmatage de fortune. Clara et moi sommes reparties de chez lui avec ordre de nous présenter le lendemain aux urgences, munies d'une lettre détaillée qu'il avait préparée pour le médecin de garde. Nous avions peur, mais nous savions que nous n'avions plus le choix.

Mercredi soir, premier essai, L'hôpital Médical D. Un hôpital militaire. Il nous a été conseillé par le Dr Z. parce qu'on y est bien soigné et qu'il y a moins d'attente qu'aux urgences normales. Clara a l'A.M.E. (l'aide médicale d'état) mais pas l'assurance maladie "classique", du moins pas encore. Ils ne peuvent pas accepter son dossier. Ils sont désolés. Et nous aussi. Nous venons de faire un trajet interminable en transport en commun, elle presque incapable de tenir debout, le corps meurtri de partout. 

Nous repartons vers les autres urgences, les normales, les pas militaires, celles où nous savons que nous attendrons des heures. 

Nous nous y traînons - enfin, elle, Clara, s'y traîne. Mais elle ne se plaint pas. Avoir trop mal pour se supporter, jour après jour, se gaver de médicaments, n'importe lesquels, ceux qu'on trouve, pour au moins atténuer la douleur, tous les jours, depuis des années, elle connaît. Elle met sa vie en danger en gobant n'importe quel antidouleur pour s'acheter une heure ou deux sans souffrance. C'est l'enfer.

Je passerai six heures aux urgences avec elle. Jusqu'à ce que le médecin de garde et son équipe (qui auront pris grand soin d'elle et l'auront traitée avec beaucoup, beaucoup d'égards toute la soirée) décident de la garder pour la nuit, avant de l'envoyer dans un hôpital cardiologique. Bilan, en plus de son éventration abdominale inopérable : diabète, problèmes de tension, de cholestérol, infection aux reins.

En rentrant, j'écrirai à un ami, Christian, avec qui j'ai le projet de transformer ce blog en livre avec photos, que j'aurais aimé qu'il soit là pour voir ce moment étrange et beau, pour le "capturer" avec sa caméra comme les mots semblent impuissants à le faire. Les six heures à attendre, le drôle de calme, la nuit qui tombe, les infirmières qui vont et viennent et qui au passage vous sourient, vous assurent que c'est bientôt fini, le médecin de garde seul pour une quinzaine de patients mais ne se défait pas de son calme olympien, et Clara qui s'est endormie sur son brancard, qui ronfle comme un bébé, ses ongles peints, ses barrettes en forme de papillons, sa coquetterie qui me touche, sa main dans la mienne. Son sourire quand elle émerge un moment et que je lui dis "dors, dors, je suis là, repose-toi"...

Elle est sortie de l'hôpital lundi. Je l'ai emmenée à la pharmacie pour récupérer sa panoplie de médicaments. Il a fallu que nous achetions un "semainier", que nous "organisions" les comprimés dans les petites cases, tellement c'était compliqué, tellement il ne fallait pas qu'elle se trompe dans les prises, tellement il fallait que ce soit fini, pour toujours fini, les histoires de je me gave de médicaments je les prends n'importe comment, j'ai mal, je n'en peux plus, je m'en fous, je veux que ça arrête.

Mardi, elle allait mieux, elle prenait sagement ses comprimés, Fabian et elle avaient bon espoir de pouvoir rester jusqu'à la trêve hivernale au squat chez Rita. Chez eux.

Mercredi, nous nous reparlions et ça allait moins bien: leur fille, D., et ses deux bébés, là-bas, en Roumanie, ont de gros problèmes. Au téléphone, Fabian, entendant que je suis enrhumée comme pas permis, me disait "repose-toi. J'espère que c'est pas grave. Te pup dulce". 

Et ce matin, en plein chaos, avec mon fils que depuis dix jours je néglige, comme mon mari, comme mon boulot, avec la fièvre, avec les cris, le téléphone qui sonne à répétition et moi qui ne peux pas répondre. Moi qui ai peur. Moi qui ai honte.

Moi qui ne saurai pas, avant d'avoir Anaïs au téléphone une fois le petit casé à l'école et d'être rentrée, me pardonner d'être à court. D'énergie. De forces. De courage. De volonté. 

Anaïs me somme de prendre une journée pour respirer. Elle leur a parlé. Ils se sont calmés. Ils cherchent un nouveau point de chute et en général, les jours d'expulsion, c'est toujours pareil: nous cherchons, nous angoissons, et Fabian nous rappelle, ragaillardi, pour nous dire d'arrêter de nous casser la tête, qu'il a trouvé ce qu'il leur faut (mieux que nous aurions jamais su le faire). 

Nous nous réservons un moment ce week-end pour aller les voir, eux, Fabian et Clara, mais pour aussi aller rendre visite à V. et à ses six enfants qui dormaient aux dernières nouvelles sous un périph', à la famille que suit Nicki, à cette fille de 15 ans qui a accouché d'une petite fille handicapée...

Je n'arrive ni à me reposer, ni à travailler, ni à les appeler (pour pleurer plus qu'eux et leur donner le cafard? non, aujourd'hui, je serais un poids, c'est pas le moment d'emmerder le monde avec mes états d'âme de fille privilégiée). Alors j'écris. J'écris parce que je me dis que ce blog doit aussi servir à ça, à dire ce que c'est que le "militantisme", "l'engagement" ces jours où on se sent dépourvu, pris de court, ces jours où on se trouve pris dans une spirale très moche. 

Décrire ce que c'est que d'en avoir ras-le-bol, de se casser le nez sur ses propres limites, et de s'en vouloir d'avoir envie de se le pardonner. 

Voilà le téléphone qui sonne de nouveau. C'est Fabian. Sans blague. Et comme écrire redonne des forces, haut les cœurs!, je vais répondre.

dimanche 1 septembre 2013

Revenir (Histoires de Roms 10)


Vaulx-en-Velin: un camp de Roms ravagé par un incendie


Le feu s'est déclaré en début d'après-midi dans un des campements roms de Vaulx-en-Velin de 2000m2. Quatre blessés légers sont à déplorer et 300 à 400 personnes seraient à reloger. Le maire en appelle au préfet.
  •  Vers 15h30, le sinistre était maîtrisé. © Christian Conxicoeur, France 3 Rhône Alpes
© Christian Conxicoeur, France 3 Rhône Alpes.
 
 
*
 
Je suis rentrée d'un mois de retrouvailles avec Montréal le jour où le camp de Vaux-en-Velin (Lyon) a brûlé.


 
Je suis rentrée pleine de crainte parce que je savais que leur situation ici ne se serait pas améliorée, pleine d'espoir parce que Christian (québécois comme moi, grand voyageur, photographe follement doué)  et moi avons désormais le projet de transformer ce blog en livre illustré dans lequel ses photos viendraient dire ce que les mots ne peuvent qu'échouer  à dire. Pendant que je survolais l'océan, la belle V. et ses six enfants fuyaient les flammes.
 
D'ailleurs, tous nos amis, à Anaïs et moi, de l'ex-terrain de la rue Léon Blum ont vu leur cabane partir en fumée, sans exception. D. était en train de "faire les poubelles" quand tout ça est arrivé. Il n'a pas eu le temps de récupérer le violon que nous lui avions donné pour remplacer celui qu'un bulldozer avait détruit, et qui était devenu une sorte de symbole d'espoir un peu cucul mais sacrément important pour nous. Parti en fumée. Je vous le jure. On croirait un roman mais c'est la bête et conne vérité.
 
Le nouveau violon de D. a cramé tout comme le chien de la petite A., 12 ans, l'une des filles de V., qui a dormi ce soir-là à deux pas de son corps carbonisé. V. a raconté l'incendie à Anaïs, comment elle faisait la sieste avec son bébé d'un an, comment elle a juste eu le temps de l'attraper par les bras avant de courir, courir, courir, avec derrière ses cinq autres enfants et son mari, R.. Personne n'est mort, mais aujourd'hui ils vivent cachés sous un périph', crevant de faim et de soif, avec d'autres familles. Plusieurs d'entre elles ont de jeunes enfants et n'ont pourtant pas été relogées.
  
Sur un site d'infos annonçant la nouvelle de l'incendie, dans les commentaires, un homme avait écrit: "Merci à celui qui a foutu le feu."
 
 
*


Je suis allée rendre visite à Clara et Fabian dès que je l'ai pu. Ils allaient bien même si nous avons encore beaucoup à faire pour la santé de Clara (et que nous sommes toujours aussi inquiets: comment la sortir de là alors qu'elle vit une vie aussi incertaine, aussi instable?)

Ils étaient depuis plus de deux mois accueillis par une bande d'anars battants et généreux, avec d'autres familles roms et des tas de gens différents, dans un squat très bien organisé. Leur situation, à tous, était prise en mains par deux avocats bénévoles. On leur avait attribué une chambre privée avec l'eau, l'électricité, un lit. Ils l'avaient aménagée et avaient quelque chose comme le sentiment d'être enfin de nouveau chez eux, même s'il n'y avait pas la possibilité de voir les choses à long terme ou de faire des projets. C'était comme lorsque je les ai connus  en décembre 2012, et que Fabian leur avait construit une cabane incroyablement élaborée et décorée par les soins de Clara, où ils logeaient depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, et qui a été écrasée par un bulldozer avec toutes leurs affaires. Avant qu'ils ne se réfugient dans un squat qui a brûlé quelques semaines plus tard, puis un gymnase, puis un autre squat, puis celui où ils sont actuellement.

Les avocats qui luttaient pour prolonger le séjour des habitants du "Squat Chez Rita" n'ont pas réussi à le faire davantage. Tout le monde doit quitter les lieux lundi matin. Ils auraient été traités avec déférence par les gens du commissariat venus leur annoncer la nouvelle.

Parmi eux, Fabian m'apprend qu'il y a deux familles françaises dont les parents travaillent mais ne gagnent pas assez pour louer ne serait-ce qu'un studio où loger eux-mêmes et leurs enfants. Ces parents vont travailler tous les matins comme des "gens normaux" et le soir, ils rentrent retrouver leur famille dans un squat du 7e arrondissement de Lyon.

Chaque fois que j'y suis allée, l'ambiance était chaleureuse, les habitants souriants, le café chaud, l'eau fraîche, les rires francs.

Je suis partie ce jour-là avec un cadeau de la part de Fabian et Clara, que j'ai voulu refuser mais qu'on m'a forcée à prendre (je venais de refuser la mini machine à laver qu'une dame du quartier avait donnée à Fabian pour qu'il la revende). Un gigantesque rôti de porc congelé, calé dans le panier de mon vélo (il leur avait été offert par une commerçante du coin qui les aime bien), je suis rentrée avec une boule d'angoisse au ventre. Je ne sais pas exactement pourquoi. Pourtant nous étions si heureux de nous revoir, Clara et moi avec force larmes et câlineries qui faisaient rire Fabian, et ce dernier à coups de blagues et de taquineries. Peut-être parce que nos moments de joie sont comme des perles, des fleurs magnifiques qui poussent dans un tas de fumier, et que nous le savons tous trois?

*

Quelques jours après mon retour, je suis allée voir une amie. Avant de me rendre chez elle, je devais m'arrêter à un tabac. J'en ai trouvé un sur une place lyonnaise prisée par les touristes. Pas le moindre bout de clôture ou de poteau pour attacher mon vélo. Devant le tabac, assis à même le sol, un homme rom d'une trentaine d'années, en larmes, tenait une pancarte sur laquelle il était écrit: "J'ai quatre enfants, je suis prêt à travailler. Aidez-moi. Merci." Nous nous sommes regardés. Je ne sais pas qui de nous deux a parlé en premier. Je sais seulement qu'il m'a proposé de surveiller mon vélo pendant que j'allais acheter des clopes, et que je ai dit qu'en sortant je viendrais le voir pour que nous discutions et pour lui donner toute la monnaie que je pouvais.

Je suis ressortie du tabac avec quelques euros. Je l'ai remercié pour le vélo. Je me suis assise à ses côtés sur le pavé. Je lui ai donné l'argent et nous avons discuté. J'ai essayé de savoir où sa famille et lui ont trouvé refuge. Ce n'est guère mieux que pour V. et ses enfants sous le périph'. Ceux du jeune homme étaient scolarisés mais avec toutes les ruptures qui ont déjà eu lieu dans leur courte vie, l'idée a fini par être abandonnée.

Je lui ai remis l'argent que j'avais gardé pour lui. Je lui ai dit que j'étais désolée de ne pas pouvoir faire mieux. Qu'ils ne sont pas aussi seuls qu'ils le croient. Qu'il y a plein de gens comme moi, des concitoyens volontaires et convaincus. Il m'a pris la main et s'est mis à l'embrasser, à l'inonder de larmes. Je lui ai dit:  "Non, il ne faut pas, je vous en prie... Ou alors vous me laissez faire pareil!" Et alors je lui ai saisi la main, moi aussi, et je l'ai embrassée, et nous nous sommes mis à rire.

Je suis remontée sur mon vélo et je lui ai envoyé un baiser volant. Nous riions tous deux, lui entre ses larmes et moi retenant les miennes.

J'entendais en boucle les paroles des gens lorsque j'étais entrée dans le tabac, quelques minutes plus tôt, des personnes qui discutaient et qui se disaient convaincues que j'étais une pauvre c... qui se ferait piquer son vélo et qui l'aurait bien cherché, et que c'était tant mieux.

*

Anaïs et moi sommes maintenant accompagnées dans nos efforts par mon amie Nicki, qui s'investit avec le même mélange de passion et d'inquiétude que nous.

Il y a quelques jours, nous avons passé une soirée ensemble toutes les trois, histoire de faire le point, de se soutenir, de s'encourager, de se raconter, de rager, et même de rire (pour ne pas pleurer).

Nicki aide une famille qu'elle croisait tous les jours en allant travailler, avec qui elle a discuté, à qui elle a apporté du soutien, une femme, son mari et leurs deux enfants à qui elle tient désormais comme à la prunelle de ses yeux. Pour eux, tous les jours, elle prend du temps, leur apporte de quoi manger, des vêtements, de la compagnie, elle se heurte pour eux à l'administration française kafkaïenne, elle s'arrache les cheveux et passe des millions d'appels qui tournent en rond dans un système qui ne semble pas tourner rond. Elle nous raconte comment dans les services on se la renvoie comme une balle, lui disant toujours que c'est l'autre qui a la réponse à sa question. Parfois cela est fait de manière courtoise, avec une conscience de l'absurdité de la situation, parfois cela est fait avec ma méchanceté crasse des ignorants.

Sur mon balcon, elle nous raconte tout ça, et le fait que son amie B. et sa famille n'ont, eux non plus, pas été relogés depuis l'incendie de Vaulx-en Velin, et ce malgré qu'un de leurs enfants ait moins de trois ans. Une des personnes (polie, bienveillante, apparemment de bonne volonté) qu'elle a appelées lui a répondu qu'il se pourrait qu'ils aient tout simplement été oubliés sur les listes. Depuis c'est le festival des démarches administratives qui ne mènent nulle part et qui donnent à Nicki envie de hurler.

En attendant, B., son mari et leurs deux petits dorment "à la belle étoile"...

*

Entre les rires et la colère, Anaïs, Nicki et moi savons qu'il faut tenir bon, même si le "problème rom" est d'une complexité et d'une énormité qui nous dépasse davantage à mesure que nous avons l'impression de mieux le connaître.

C'est qu'en fait, ce n'est pas le "problème rom" qui nous intéresse. Ce sont les gens que nous croisons et l'horreur de leur condition, dans une société riche qui (oui, traitez-nous d'idéalistes, nous nous en moquons magistralement) a tous les moyens, TOUS LES MOYENS, de soutenir et d'élever à des conditions humaines, et dignes, tous ses démunis.

Nous sommes trois rêveuses enragées, trois filles déterminées jusqu'à l'entêtement, et le regard de celui qui se moquerait de nous ne nous fait plus ni chaud ni froid.

Nous sommes trois drôles de dames devant un océan, les pieds bien solidement plantés dans le sable, criant "en gaaaaaarde!" en brandissant nos petites cuillères.

Les vagues n'ont qu'à bien se tenir.
 

mercredi 24 juillet 2013

"Roma Stories" - in English!


Quelques-uns des étudiants de Mme Kelly McConnell, que je rencontrerai ce jeudi à Dartmouth College (au New Hampshire) dans le cadre d'une conférence sur mes "Histoires de Roms", ont accepté de relever le défi, et de traduire en anglais mon plus récent billet, "Et vous, votre dossier, il est comment?". Je reproduis donc ici intégralement, et avec la plus grande admiration, le superbe travail de Teddy, Emma, Dario, Nicolas et Anabelle.

Many thanks to you all! Au plaisir de faire votre connaissance très bientôt!

 

***

In France since 2009, Clara and Fabian have lived from one squat to the next, in homes and in gymnasiums, and even in the basement of churches and in huts in slums. However, they say that it is paradise next to the life they led in Romania.

She is 38, and he is 34.

Fabian loves chocolate so much that he knows all of the different brands, flavors, and varieties of chocolate bars sold at Carrefour, even their prices.

Clara has a serious problem with her weight, which would require dieting over the course of several months and a complete reassessment of her everyday health. She has an inoperable abdominal hernia as a result of this weight problem and the fact that her lungs and heart are ruined from cigarettes and many years in the streets. Her life expectancy is dwindling, especially if nothing changes.

In Romanian, if I understand correctly, “morcov” is a carrot, “multumesc” means thank you, “tigari” are cigarettes, and “te pup dulce” translates to I kiss you tenderly.

Clara does not put up with the fact that Fabian is not clean-shaven.

Clara and Fabian occasionally lie to me when I call them to ask how they are and if they have enough to eat, in order to not worry me and to not ask for too much.

Clara does not like being told what to do. When, for example, we scold her because she smokes despite what the doctor has told her, we get it thrown right back in our faces, in the form of jokes and a stream of mockeries. This makes Fabian fall over laughing.

When I have photocopies to make or a train to catch and am lacking a bit of change, Clara always has some. She buries it in my hand in a domineering way, suggesting to me that there is no chance I refuse. Likewise for Fabian with cigarettes, no question that I reject those that he offers me. It would be insulting.

Fabian loves to make us laugh, Anaïs, Phillipe and me, playing the role of a guy who, in the relationship, claims to be the decision maker even though deep down, everyone knows that it’s his wife who calls the shots. Clara and him, laughing, love to reenact the scene of the ugly stepmother and the poor guy who has fallen in love with her.

Fabian was not born Roma. For three years, he worked as a mechanic in Romania repairing fancy cars. The company that employed him shut down and fired everyone. He thus went from being a good employee, capable of paying his taxes and of reimbursing his monthly bank loans, to… a social reject, a pariah. He recounted everything to me, one day. He said: “In order to get the bank to stop harassing me over there, I adopted a Romanian name, one that you know – that of Clara. But I am not Roma. I became Roma by marriage.” By way of love and necessity. Since then, I have often thought about this life as a non-Roma Roma and about what that choice signifies.

Clara is as affectionate as me. When we see each other, we spend a lot of time holding each other’s hands, cuddling, playing with one another’s hair, wiping each other’s tears – tears of laughter or sadness, or of anger. When we walk down the road together, it’s always arm-in-arm, like a funny couple.

Fabian doesn’t like that I walk through the rain in summer dresses or that I might catch a cold. Whenever we’ve spent a moment in a park talking together, and whenever a storm hits just as I have to leave, it is out of the question that I return home without letting him lend me his jacket.

Clara adores gardening and disco balls. She entrusted me with two of them, so that I might store them at my house. A thing that someone offered her in Romania. We will install them in her first real apartment, she told me, and we will have a big party. I brought them back to my house, smiling. It was without a doubt the first time in my life that I regarded disco balls with any sort of tenderness.

Fabian is more enamored with freedom than anyone I’ve ever encountered. Those times when he is welcomed into a gymnasium or a hostel with dozens of other people, those periods when he must share a large common room with a group of other homeless people, Romas and non-Romas alike, he suffocates – it is as if he is going to burn out. But when he finds a plot of land where he can build a home for them, in the way that he alone knows how to build them, a home that will then be decorated by Clara with love, he suddenly seems ten years younger, and becomes a trickster, mischievous like an adolescent.

Clara doesn’t often listen to the advice of doctors. She resists them; they annoy her when they’re too restrictive, she laughs at them and talks about their orders and prescriptions with a cranky and sarcastic tone, as if to say “keep talking, you don’t understand anything anyway.” She has a little rebellious side that tends to be self-destructive when one tells her too directly that she doesn’t do everything she could to prevent a disaster.

Since meeting Fabian, his dialogue on the possibility of finding work and one day earning a decent living in the building trades he excels in has changed. The weariness has settled in. He’s sort of in the process of giving up. I try to snap him out of it. I tell myself that I have only known them for ten months and that he and Clara had to have other phases of dejection, that I must hold on for two when he no longer wants to hold on at all.

Clara is fed up with being sick and suffering, and when Anaïs’ doctor, who agreed to take care of her, quite firmly explained that she might outright die, right now, if she didn’t change her life, she burst into tears and began to be very afraid. But, when we saw her a few days later, she had faced her fears by “choosing” casualness and rebellion. Anaïs and I almost argued with her because we learned (thanks to Fabian’s confidences and because we have started to get to know her better) that she was continuing to smoke like a chimney and that she often exceeded the dose of medication prescribed by countless prescriptions. Antibiotics that knock a person out, anti-inflammatory drugs that mess with the stomach, painkillers that aren’t effective anymore, paracetamol that’s become a kind of useless, but reassuring candy... She is caught in this spiral, too. She has had enough. She wants to send everyone packing.

Clara and Fabian have been on the margins of society for so long that by learning more about them, I realize that, even if we share the same dreams and the same hopes, I tend to forget that the means I propose to them to bring them closer to their dreams are completely inappropriate to their reality. That they’re too stupidly and naively related to my own dreams.

They force me to confront my own fixed, programmed notion of commitment, typical of the Western privileged person that I am. Fabian and Clara, whom I appreciate more as I discover them, and of whom I learn to love what some would call "flaws" - which are actually the marks of their irreducible and radical alterity, those that we discover when we befriend anyone we choose to truly discover, and not try at all costs to make them fit the image we first had of them. Like them with me, I guess. Our respective characters, with all their roughness, appear little by little.

My relationship with Fabian and Clara is starting to change. It brings to mind that phrase that, as an adolescent, I loved to shout like a tenacious refrain at the adults who wanted to force their help on me—and for whom “helping me” also meant making me conform to their point of view: “It’s not help if I never asked for it or wanted it!” They make me question everything, starting with the perception that I had held until now of my own commitment (engagement) to them and other Roma whom I met and whom I have yet to meet. They take me to this difficult frontier, the one where the naïve conception of the cause for which you fight is replaced by the reality of faces, of bodies, of emotions and of stories of people who have to be no less human, no less imperfect, no less indomitable or disobedient than you give yourself the right to be.

I am discovering that Clara, Fabian and I have radically different backgrounds, but, it seems to me, incredibly similarly temperaments. That which could, in the eyes of some, make them "difficult cases", wells up empathy from the bottom of my heart because, without ever having known a quarter of the difficulties they have experienced, I have experienced plenty of rejection and severity (sometimes completely justified, sometimes stubborn and unjust, as life sometimes goes) because I am like them. I was always a difficult case. As the years past, I learnt to adapt while remaining fiercely attached to the preservation of the “less suitable” areas of my dossier.

Clara and Fabian were not accepted to the residential clinic that Anaïs, Philippe, and I tried to place them in. We mounted the best possible case, with the help of people from Doctors of the World (Médecins du monde), who were extraordinary, effective and generous. But Clara’s pathology is rare and necessitates long-term care that the residential clinic couldn’t offer. Also, and maybe most importantly, the “case” of Clara and Fabian resembled the text I have just written. It is complex. It presents some areas of shadow and others of light, contains both risks and treasures, never presents a guarantee of “social” success or of successful integration (God, how they love that word in France! I had never even heard it before I came here!).

I don’t doubt that Clara and Fabian tried their hardest to conform to what they thought was expected of them during the evaluation interview. I don’t doubt that the people running the residential clinic had valid reasons to decide that they could not admit the couple.

I don’t doubt that the strict, obligatory, and necessary supervision over all of the residential patients terrorized Fabian and Clara when it was explained to them. And that their fierce need for freedom and independence did everything but reassure the people who met with them to discuss their potential medical care.

I received the bad news without bitterness. Since then, I’ve gone through dejection, fear, worry, unease, and a terrible feeling of inadequacy and guilt.

So I wrote this column to put my ideas in order and put a name to the disorder of reality. The unexpected complexity of political engagement. Recognizing it. Facing it.

And I will face my pain soon or maybe tomorrow, when I visit Clara and Fabian to say goodbye before returning to Montreal for a month, buy them a coffee, bring them a couple little treats, break the bad news to them…and face their reaction, without hiding myself and without any prevarication.

***

P.S. There is good news, however: we found the man whose violin was destroyed by a bulldozer. Anaïs was thus able to return the instrument that a marvelous woman, nicknamed “Blue Light,” brought to us after having waited for over an hour in traffic jams. The man was overjoyed and made all of the necessary repairs himself. He’s even made others jealous: one of his neighbors, an elderly man who plays the violin as well, asked Anaïs if, by chance, she couldn’t get her hands on another violin, even a damaged one, even if it needed to be repaired…Accordingly, the request has been made…if you happen to have any leads…

 

 

vendredi 12 juillet 2013

Et vous, votre dossier, il est comment? (Histoires de Roms 9)


Clara et Fabian vivent de squat en squat, de foyer en gymnase, de sous-sol d'église en cabane de bidonville, en France, depuis 2009. Ils disent que c'est le paradis à côté de la vie qu'ils menaient en Roumanie. 

Elle a 38 ans, et lui 34.

Fabian aime tant le chocolat qu'il connaît par coeur les différentes marques, variétés et déclinaisons des tablettes vendues chez Carrefour, ainsi que leurs prix.

Clara a un problème de surpoids majeur, qui nécessiterait une cure amaigrissante "encadrée" de plusieurs mois et une révision complète de son hygiène de vie générale. Elle a une éventration abdominale inopérable en raison de ce problème de poids, et à cause du fait que ses poumons et son coeur sont bousillés par la cigarette et les années dans la rue. Son espérance de vie est pourrie, surtout si rien ne change.

En roumain, si j'ai bien compris, "morcov" veut dire carotte, "multumesc" veut dire merci,  "tigari" veut dire cigarette, "te pup dulce" veut dire je t'embrasse tendrement.

Clara ne supporte pas que Fabian ne soit pas rasé de près.

Clara et Fabian  me mentent parfois lorsque je les appelle pour leur demander si ça va et s’ils ont à manger, pour ne pas m’inquiéter et pour ne pas "trop demander".

Clara n'aime pas qu'on lui dise quoi faire. Lorsque par exemple, on la gronde parce qu’elle fume malgré ce que lui a dit le médecin, on s’en prend plein la tronche, sous forme de blagues et de taquineries en rafale. Ça fait mourir de rire Fabian. 

Lorsque j'ai des photocopies à faire ou le métro à prendre et qu'il me manque un peu de monnaie, Clara en a toujours. Elle me l'enfouit dans la main d'un air autoritaire, me signifiant qu'il n'est pas question que je refuse. Idem pour Fabian et les cigarettes: pas question que je refuse celles qu'il m'offre. Ce serait l'insulter.

Fabian aime nous faire rire, Anaïs, Philippe et moi, en jouant le rôle du mec qui, dans le couple, prétend être le patron alors qu'au fond, tous savent que c'est sa femme qui commande. Clara et lui aiment nous refaire encore et encore, hilares, la scène de la marâtre et du pauvre bougre qui en est tombé amoureux.

Fabian n’est pas né Rom. Il a travaillé trois ans comme mécanicien, en Roumanie à réparer  des voitures de luxe. La société qui l'employait a fermé et a viré tout le monde. Il est donc passé d'être un bon salarié capable de payer ses factures et de rembourser tous les mois son prêt bancaire à... un laissé pour compte, un paria. Il m'a tout raconté, un jour. Il m'a dit: "Pour que la banque arrête de me harceler là-bas, j'ai pris un nom rom, celui que tu connais, celui de Clara. Mais je ne suis pas rom. Je suis devenu rom par alliance. " Par amour et par nécessité. Depuis, je pense souvent à sa vie de Rom non-rom et à tout ce que ce choix signifie.


Clara est aussi câline que moi. Lorsque nous nous voyons, nous passons beaucoup de temps à nous tenir la main, à nous serrer l'une contre l'autre, à caresser les cheveux l'une de l'autre, à essuyer les larmes l'une de l'autre (de rire ou de tristesse, ou de colère). Lorsque nous marchons ensemble dans la rue, c'est toujours bras-dessus, bras-dessous, comme un drôle de couple. 



Fabian ne supporte pas que je marche sous la pluie en robe d’été ou que je prenne froid. Lorsque nous avons passé un moment ensemble au parc, à discuter, et qu'un orage se déclare juste au moment où je dois partir, il est hors de question que je rentre chez moi sans accepter qu’il me prête sa veste.

Clara adore l'horticulture et les boules disco à facettes. Elle m'en a d'ailleurs confié deux, pour que je les entrepose chez moi. Un truc qu'on lui a offert en Roumanie. Nous les installerons dans son premier vrai appartement, m'a-t-elle dit, et nous ferons une grande fête. Je les ai ramenées à la maison en souriant. C'était sans doute la première fois de ma vie que je regardais des boules disco avec quelque chose comme de la tendresse.

Fabian est l'une des personnes les plus éprises de liberté que j'aie connues. Ces moments où ils ont été accueillis avec des dizaines d'autres personnes dans un gymnase ou un foyer, ces périodes où ils partagent une grande pièce de vie avec un groupe d'autres sans abris, roms comme non-roms, il étouffe, on dirait qu'il va s'éteindre. Mais quand il trouve un terrain où il peut leur construire une maisonnette comme lui seul sait les bâtir, maisonnette qui sera amoureusement décorée par Clara, il rajeunit soudain de dix ans et devient ricaneur, espiègle comme un adolescent.

Clara n'écoute pas souvent les conseils des médecins, elle leur résiste, ils l'énervent quand ils sont trop contraignants, elle se rit d'eux et parle de leurs injonctions sur un ton grognon et moqueur, l'air de dire cause toujours, tu n'as rien compris. Elle a un petit côté rebelle qui tend vers l'autodestruction lorsqu'on lui dit de manière un peu trop directe qu'elle ne fait pas tout ce qu'elle pourrait faire pour prévenir la catastrophe.

Depuis que je connais Fabian, son discours sur l'éventualité de travailler et de gagner correctement sa vie un jour, dans les métiers du bâtiment où il excelle, a changé. Une lassitude s'est installée. Il est un peu en train de baisser les bras. J'essaie de le secouer. Je me dis que je ne les connais que depuis une dizaine de mois, Clara et lui, qu'il a dû avoir d'autres phases d'abattement. Qu'il faut que je m'accroche pour deux lorsqu'il n'a plus envie de s'accrocher.

Clara en a marre de souffrir et d'être malade et lorsque le médecin d'Anaïs, qui a accepté de la prendre en charge, lui a, assez fermement, fait comprendre qu'elle risquait carrément de mourir, là, maintenant, si elle ne se prenait pas en main, elle a fondu en larmes et s'est mise à avoir très peur. Mais lorsque nous l'avons vue quelques jours après, elle avait "choisi", pour pallier la peur, la désinvolture et la révolte. Anaïs et moi avons failli nous disputer avec elle parce que nous avions compris (grâce aux confidences de Fabian et parce que nous commençons à la connaître) qu'elle continuait à fumer comme une cheminée et qu'elle dépassait souvent la dose de médicaments prescrite par ses innombrables ordonnances. Les antibiotiques qui assomment, les anti-inflammatoires qui bousillent le ventre, les antidouleurs qui ne font plus effet, le paracétamol qui est devenu une sorte de bonbon inutile mais rassurant... Elle est prise dans cette spirale-là, aussi. Elle en a ras-le-bol. Elle a envie de tout envoyer bouler. 

Clara et Fabian sont depuis si longtemps en marge de la société qu'en apprenant à mieux les connaître, je me rends compte que si nous partageons les mêmes rêves et les mêmes espoirs, j'ai tendance à oublier que les moyens que je leur propose parfois pour s'en approcher sont complètement inadaptés à leur réalité. Qu'ils sont trop bêtement et naïvement appropriés à la mienne.

Ils me forcent à regarder en face ma propre notion figée, programmée, typique de la privilégiée occidentale que je suis, de l'engagement. Fabian et Clara, que j'apprécie davantage à mesure que je les découvre, et dont j'apprends à aimer ce que certains appelleraient les "défauts"  - qui ne sont en fait que les marques de leur irréductible et radicale altérité, celles qu'on découvre lorsque l'on se lie d'amitié avec n'importe quelle personne que l'on choisit de découvrir vraiment, et non de vouloir à tout prix faire coller à l'image que l'on s'est d'abord faite d'elle. Comme eux avec moi, je suppose. Nos caractères respectifs, avec toutes leurs aspérités, apparaissent peu à peu au grand jour.

Fabian et Clara, avec qui ma relation est en train de changer, font revenir à mon esprit, comme un refrain tenace, cette phrase que j'aimais bien, à l'adolescence, crier à la tête des certains adultes qui voulaient m'aider de force - et pour qui "m'aider" voulait aussi dire m'amener à me conformer à leur point de vue: "Ce n'est pas de l'aide si je ne t'ai rien demandé et que je n'en veux pas!" Ils ébranlent tout, à commencer par la perception que j'avais jusqu'ici de mon engagement auprès d'eux-mêmes et des autres Roms que j'ai connus et que je vais connaître; ils m'amènent à cette frontière difficile, celle où l'image d'Epinal de la cause pour laquelle vous vous battez est remplacée par la réalité des visages, des corps, des tempéraments et des histoires de personnes qui n'ont à être ni moins humaines, ni moins imparfaites, ni moins indomptables ou indociles que vous-mêmes vous donnez le droit de l'être.

Je découvre que Clara, Fabian et moi sommes radicalement différents par nos histoires, mais, me semble-t-il, incroyablement semblables par le tempérament. Ce qui pourrait, aux yeux de certains, faire d'eux "des cas difficiles", vient chercher mon empathie jusqu'au fond du ventre parce que sans jamais avoir connu le quart des difficultés qu'ils ont connues, j'ai rencontré beaucoup de rejets et de sévérité (parfois tout à fait justifiés, parfois butés et injustes, ainsi va la vie) parce que je suis comme eux. J'ai toujours été un cas difficile. Avec les années, j'ai su à la fois m'adapter, et demeurer farouchement attachée à la préservation des zones "pas convenables" de mon "dossier".

Clara et Fabian n'ont pas été acceptés à la clinique-résidence où nous tentions de les faire entrer, Anaïs, Philippe et moi. Nous avons monté le meilleur dossier possible, avec l'aide des gens de Médecins du Monde, qui ont été extraordinaires, efficaces, et généreux. Mais la pathologie de Clara est rare et nécessite des soins à long terme qui ne correspondent pas à ce que la clinique-résidence est en mesure d'offrir. Et aussi, et peut-être surtout, le "cas" de Clara et Fabian ressemble au texte que je viens d'écrire. Il est complexe. Il présente des zones d'ombres et d'autres de lumière, recèle des risques et des trésors, ne présente aucune garantie de réussite "sociale", de succès dans l'intégration (Dieu qu'ils aiment ce mot, en France! je ne l'ai jamais autant entendu que depuis que je vis ici!) 

Je ne doute pas que Clara et Fabian ont fait de leur mieux pour correspondre à ce qu'il imaginaient être attendu d'eux lors de l'entretien d'évaluation. Je ne doute pas que les personnes qui dirigent la clinique-résidence avaient des raisons valables de décider qu'il n'était pas possible de les accueillir. 

Je ne doute pas que l'encadrement strict, obligatoire et nécessaire pour tous les patients-résidents de cet établissement ait terrorisé Fabian et Clara lorsqu'il leur a été exposé. Et que ce besoin farouche de liberté, d'indépendance de mes amis a tout sauf rassuré les gens qui les recevaient pour discuter d'un éventuel accompagnement.

J'ai appris la mauvaise nouvelle sans rancoeur. Depuis, je suis passée par l'abattement, la peur, l'inquiétude, le malaise, et un terrible sentiment d'insuffisance et de culpabilité.

Alors j'ai écrit ce billet pour mettre mes idées en ordre et nommer le désordre de la réalité. La complexité jusqu'ici insoupçonnée de ce geste, l'engagement. La reconnaître. L'affronter.

Comme j'affronterai, tout à l'heure ou demain, ma peine, au moment de voir Clara et Fabian pour leur dire au revoir avant de partir un mois à Montréal, leur payer un café, leur apporter quelques gâteries, leur annoncer la mauvaise nouvelle... et faire face à leur réaction, sans me dérober, sans faux-fuyant.


***

p.s. Une bonne nouvelle, toutefois: nous avons retrouvé l'homme dont le violon avait été détruit par un bulldozer. Anaïs a donc pu lui remettre l'instrument qu'une merveilleuse dame   surnommée "blue light" était venue nous porter après avoir fait plus d'une heure de route dans les bouchons de circulation. Il est ravi et a lui-même effectué toutes les réparations nécessaires. Il a même fait des jaloux: un de ses voisins, un vieillard qui en joue aussi, a demandé à Anaïs si, à tout hasard, elle ne pouvait pas mettre la main sur un autre violon, même abîmé, même nécessitant des réparations... Du coup, l'appel est lancé... si d'aventure vous aviez une piste...


*** 
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mercredi 29 mai 2013

60/170 (Histoires de Roms 8)


« A midi, les corps ont été rendus aux familles, un moment de recueillement a eu lieu avant leurs départs en Roumanie où ils pourront enterrer leur proches. Cela a été un moment très difficile, très très douloureux pour les familles,  vous vous en doutez (et pour nous aussi ...) […]cela l'avait été dans le gymnase où elles étaient depuis l'incendie. Vous vous rendez compte dans un gymnase sans aucune intimité pour retrouver un peu de tendresse ...  190 personnes, des lits de camp collés les uns aux autres, avec plein de jeunes enfants, des bébés, un enfant est né la semaine dernière qui pleurait toutes les nuits, comme beaucoup d'autres  ... et pas que les enfants !
Et cet après après-midi, [est affiché] le nom  des personnes qui seront dans le dispositif ANDATU et qui seront hébergées à la caserne ***. 60 personnes sur 170.  […]Les familles rejetées sont complètement anéanties, certaines avaient fait de gros efforts pour faire scolariser leurs enfants. … toutes vivent cela comme une injustice, et cela est une injustice inqualifiable.
Demain matin 60 personnes auront un logement, et 110 personnes seront jetées à la rue avec la fermeture du gymnase. […]
Donc demain mercredi après-midi, il n’y aura pas d’atelier peinture. »
Message de Gilberte Renard de l’association C.L.A.S.S.E.S., hier soir - extraits

*

Ce sera un billet étrange, porté par la colère et l’inquiétude. Pendant quelques lignes, le découragement n’empêchera pas les mots de s’aligner. Le temps de témoigner, de dire, l’abattement restera en retrait. Mais je sais qu’il m’attend sagement, tapi derrière le point final de ce chapitre, prêt à s’abattre sur moi, justement. Qu’il y aura sans doute quelques jours de retrait pendant lesquels je tenterai de retrouver le courage d’y croire.

Ce sera un chapitre consacré à la description de moments suspendus dans le gymnase, ces moments où, contre toute logique, un pernicieux sentiment de sécurité, une impression de répit, une ombre d’espoir s’installent. Enième sursis depuis qu’en décembre 2012 les Roms sont entrés dans ma vie, pour reprendre l’expression si juste de Gilberte. Je devrais donc savoir qu’il faudrait que j'aie toujours un rejet, une désillusion, une expulsion d’avance sur le réel. Que je cesse de m’attacher aux moments présents. Mais le moyen de le faire ?

Ma plus récente visite, c’était dimanche. Je ne savais pas encore que c’était la dernière. Oui, je me suis comme attachée au sentiment éprouvé au moment d’entrer dans le gymnase, celui où l’on voit les couchettes, les gens allongés ici et là, ceux qui sont assis à des tables et qui discutent doucement, ceux qui sont dans la cour en train de fumer des cigarettes, les enfants qui courent et jouent, ceux qui demandent de quoi dessiner, les sourires bienveillants et les regards vigilants des agents de sécurité et des pompiers, l’accueil des bénévoles… Oui, je l’avoue, de me rendre compte que c’était, dimanche, la dernière fois, me déchire.

*

J’arrive et je discute un moment avec M., celui que nous appelons tous « le patron », en charge d’eux avec la charmante V. Il s’occupe de l’accueil et de tenir les registres des entrées et sorties. Les gens ici l’apprécient. Il me raconte que V. et lui ont procédé, à la demande des autorités, au recensement de tous les occupants du gymnase, décrivant pour chaque famille la situation, le nombre d’enfants scolarisés, de bébés, l’état de santé des uns et des autres, et ainsi de suite. Il espère que d’ici quelques jours, une bonne partie de ces gens sera relogée et se verra proposer des solutions à long terme. A côté de lui est assis un jeune homme rom dont je ne connais pas le nom. Ils ont une discussion enflammée à laquelle ils me convient. Le jeune homme parle de l’injustice que c’est de se voir catégorisé, enfermé dans un stéréotype simplement parce que comme dans tout groupe humain, il y a toutes sortes de gens, dont des personnes peu recommandables. Il me parle de lui, de ses projets. Son français est excellent. Son regard à la fois enflammé et doux. Souriant, M. lui dit: « c’est ce que je te disais tout à l’heure, si tous ces gens apprenaient un peu à vous connaître, ils seraient bien honteux de leurs préjugés. Et ils vous apprécieraient à votre juste valeur. Il faudrait leur imposer à tous quelques heures de service auprès de vous. Histoire de leur ouvrir les yeux. »
Ce matin, je ne sais pas si ce jeune homme rom fait partie des 60, ou des 110.

*

Là-bas, Philippe et le petit sont entourés d’enfants. Ensemble, ils lisent des histoires. Les enfants sont assis en cercle autour de mon mari. Mon fils se tient debout à côté de son père et commente, explique pour eux ces histoires qu’il connaît par cœur puisqu’il s’agit de livres à lui qu'il a tenus à apporter aujourd'hui. La séance est joyeuse et animée, les questions et les exclamations fusent dans tous les sens. Le petit S. aux yeux de velours, 9 ans bientôt 40, est dans le groupe. Depuis l’incendie, Philippe me dit avoir remarqué que son regard a changé. Que quelque chose s’est durci, ou plutôt que quelque chose s’est perdu. Quelque chose comme la candeur. S. est ce petit qui adore l’école et qui (comme bien d’autres enfants du gymnase) a continué d’y aller tous les jours même au lendemain du drame, même si c’était à l’autre bout de la ville. 
Ses parents, sa sœur, son petit frère et lui-même font partie des 60.

*

En attendant que le bureau de consultation improvisé de Médecins du monde ouvre et que je puisse y accompagner Clara, dont le ventre la fait terriblement souffrir, nous sortons toutes les deux dans la cour arrière et nous asseyons sur un banc pour fumer des cigarettes avec deux dames. L’une d’entre elles a quatre enfants. Elle rêve de trouver une situation normale ici et de leur offrir une stabilité. Quatre enfants scolarisés, ça devrait être suffisant, comme dossier, pour qu’elle ne se retrouve pas bredouille après la fermeture du gymnase, non ? Je lui réponds qu’il me semble que oui mais que je ne sais pas, bien sûr. Que j’espère. Je demande de ses nouvelles à la femme assise à côté d’elle. Avec dans le sourire cette lumière que je n’oublierai jamais, à la fois rieuse et triste, avec cet air qui semble dire je-suis-fichue-et-je-le-sais, elle me répond :  "Moi, je n’ai pas d’enfants."
Je leur dis que je suis désolée et que même si je n’ai pas de véritable solution à leur proposer, nous sommes beaucoup plus nombreux que je ne l’aurais cru à nous soucier d’eux. Qu’au moins en esprit, ils ne sont pas seuls… Même si ces bonnes pensées et ces bonnes volontés citoyennes qui veulent se battre pour eux et les soutenir se sentent parfois bien impuissantes. Elles me sourient et ont ce regard qu’ont chaque fois les Roms à qui je dis cela. Ce sourire qui dit quelque chose comme "Merci de me considérer."
Ce matin, je ne sais pas si ces deux femmes, et les quatre enfants de la première, font partie des 60 ou des 110. Mais je sais que toutes les familles d'enfants scolarisés n’ont pas été retenues.

*

Et à la fin de cette dernière visite au gymnase où je n’ai pas su m’empêcher d’espérer, j’ai accompagné Clara dans le cabinet improvisé de Médecins du monde. Et là, j’ai vu, de mes yeux, sous les mains délicates et attentionnés du médecin, ses organes se déplacer dans son ventre, comme un bébé dans celui d’une femme enceinte de 9 mois. Depuis, je me suis occupée de lui faire fabriquer sur mesure une ceinture abdominale qui devrait être une sorte de salvation temporaire (grâce au généreux don d’une grande amie de Montréal, délicieuse et merveilleuse A.), ceinture qui sera prête dans une semaine. Et je dois l’accompagner à long terme, mettre en place un suivi médical sérieux. Tous les médecins qu’elle a vus et avec qui j’ai parlé, tous les professionnels que j’ai vus l’examiner, y compris l’excellente et bienveillante orthopédiste à qui nous avons commandé la ceinture hier, ont eu le même regard. Ce regard, je commence à savoir ce qu’il signifie : si les choses restent telles qu’elles sont depuis qu’elle est arrivée ici en 2009, Clara est en danger. De mort.

Depuis hier soir, je le sais, Clara et Fabian ne font pas partie des 60.


*

Ça y est. Je le vois. L’abattement. Il est là. Juste là. Il m’attend, patient, de l’autre côté de ce point final.

*




p.s. Plusieurs lecteurs de ce blog m’ont demandé comment ils pouvaient aider à changer les choses, dans le cadre par exemple d’une action concertée. Il va de soi que si les réponses à ces questions étaient à portée de main, tous ces militants associatifs que j’ai rencontrés et qui oeuvrent pour les roms ou pour les démunis en général depuis des années m’en auraient fait part… Evidemment si je peux, via ce blog, relayer des messages ou informations je le ferai. En attendant, il faut faire ce que j’ai fait, je pense : ouvrir les yeux sur sa commune, son quartier, son village. Regarder qui sont et comment vivent ces gens qui ont besoin d’aide, ces démunis qui sont nos concitoyens (qu’ils soient roms ou pas, d’ailleurs). Tenter de savoir quelles sont les structures qui œuvrent pour les aider et voir comment, dans quelle mesure l’on peut les assister ou les consulter. Et puis aller rendre visite à ces personnes, se comporter en voisins. Tenter de savoir ce qu’il leur faut et en fonction de ses moyens, de son temps, de son énergie, leur apporter quelques denrées, un peu de soutien… les traiter comme des Hommes.

Et ici, maintenant, briser le silence, combattre l’ignorance et les préjugés, chaque fois que c’est possible.

P.S. ce billet est également disponible sur Mediapart, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/290513/60170-histoires-de-roms-8