dimanche 9 décembre 2012

Anaïs







(Histoires de Roms - prologue)

Nous rentrons, en voiture, d'acheter un sapin de Noël. Moi qui, c'est connu, suis loin d'être une fan de cette fête, j'essaie quand même de parler à mon fils des valeurs qu'elle est censée représenter... Je me dis que j'y crois à ce "détail" près qu'elles ne devraient ni être réservées à cette seule période de l'année, ni se limiter à être répétées machinalement, sans conviction, ou inscrites sur des cartes de voeux moches que personne ne lit.

Le petit sapin attaché dans le siège du passager à côté de notre fils, nous passons à côté d'un bidonville. Pas d'autre mot. Un bidonville, à côté de chez moi. En France.

Sur un trottoir, à côté des dix mille voitures qui passent à toute vitesse avec leur coffre plein de guirlandes et de zigouigouis colorés et kitsch et sans ménagements pour celles qu'elles frôlent de trop près, une petite fille en sweat-shirt rose, gelée, aide une femme à sortir des sacs du coffre de sa voiture. La femme lui tient la main avec affection, protectrice.

La femme, je la reconnais, c'est Anais, une amie que j'estime beaucoup.

Anaïs nous présente la petite fille. Je lui dis que je suis enchantée de la connaître, et je lui présente à mon tour mon mari et mon fils. Ses yeux s'illuminent devant cette simple politesse. Evidemment, on ne doit pas souvent la traiter comme un être humain, même au Pays des droits de l'homme. Anaïs nous dit, avec son sourire d'ange: "C'est là, derrière cette clôture, qu'atterrissent toutes les fringues que tu me donnes." La petite fille a froid. "Rentre", lui dit Anaïs, j'arrive.

Rentre, ça veut dire dans une maison de fortune construite avec quatre planches recyclées, sans eau et sans électricité.

Alors fuck Noël. FUCK NOËL.  Si vous ne pleurez plus en voyant des choses comme celles-là pile le jour où vous avez côtoyé l’hystérie des achats de sapins et de cadeaux. Fuck Noël si de voir de telles choses précisément le jour où vous avez acheté un sapin au milieu d'une foule agressive et harassée (ou n'importe quel autre jour d'ailleurs) ne vous donne pas envie de dire : "Anaïs, emmène-moi avec toi la prochaine fois! Je veux faire plus que de donner des vieilles fringues!"

(Et, à Anaïs, merci.)

mardi 7 août 2012

Ceci n'est pas "un texte de femme écrivain sur la maternité"


Je ne sais plus ce que les faits divers glaçants me faisaient avant d’être le parent de quelqu’un. Je ne le sais plus et je suppose que cela veut dire qu’ils ne me faisaient aucun effet particulier, excessif ou anormal. Qu’un fait divers, aussi glaçant soit-il, restait pour moi un fait divers, un hochet agité au nez du public voyeur, déguisé en véritable information, servant le plus souvent à le maintenir en tant que spectateur passif, puéril, subissant le monde et sa laideur en tant que strict récepteur, en tant que strict réceptacle. Le fait divers, machine à détourner l’attention de ceux qui pourraient devenir de véritables citoyens, servant à les distraire de ce qu’il compte vraiment de savoir, servant à les paralyser de peur.

Avant de devenir le parent de quelqu’un, je recevais les faits divers comme une citoyenne et intellectuelle qui a beaucoup lu sur les médias. Maintenant, je suis schizée : l’intellectuelle-citoyenne continue de poser son regard acéré sur la chose, de l’étudier et d’en parler et de méditer, mais il y a l’autre en moi, la mère, qui devant le moindre fait divers concernant (j’allais écrire « mettant en scène ») l’enfant de quelqu’un, perd complètement la boule et plonge dans des abysses d’angoisse et de terreur proprement intenables.

Je vous voir venir mais je vous arrête net dans votre élan. Ceci n’est pas un texte de femme sur la maternité. Ce que je tente de décrire ici ne concerne pas que les femmes, que les mères. La capacité à perdre tout sens des réalités, des proportions, tout bon sens, devant les faits divers glaçants concernant des enfants n’a rien à voir avec la capacité d’avoir un utérus fonctionnel qu’on a choisi de faire fonctionner. N’essayez pas de m’entraîner sur la pente de l’écriture-femme-maternité ou sur celle de la réflexion des rapports entre la capacité physiologique de procréer et celle de créer. Pas question. Je suis fâchée depuis longtemps avec ce genre de théorie et de toute manière ce n’est pas cela dont je veux parler ici. Ce que j’essaie de décrire, cette maladie du fait divers dans lequel on se fait aspirer comme dans un vortex, n’a rien à voir avec le fait d’être mère qui a porté en son sein un enfant. Une mère adoptive, un père, un couple du même sexe ou un couple hétérosexuel peuvent devenir des parents allergiques aux faits divers. Ce n’est qu’une question de structure interne. La parentalité active une chose qui dormait là, chez certains types d’humain, elle l’active de manière particulièrement violente, elle est le pire catalyseur car elle est l’ultime risque, la mise en danger la plus extrême. Ou l’une des. Après tout, peut-être le catalyseur peut-il venir d’autre chose. Je ne saurais en parler. Je sais seulement que chez moi, c’est la parentalité qui a ouvert la porte de la cellule où je tenais, tant bien que mal, mes démons endormis. Je ne sais pas si c’est le cas du père de mon enfant. Il me l’a laissé entendre, par quelques indices, murmurés du bout des lèvres et comme en ayant peur d’être entendu (par moi, et même par ses propres oreilles). Je n’ai pas osé le questionner. Je lui ferai lire ce texte. Il me pousse depuis un moment à écrire sur ces questions mais je refuse, car j’ai juré de ne jamais parler, dans mes écrits, de notre enfant. « Soit, me répond-il, mais tu as le droit de parler de toi, de ces choses dont on devrait parler beaucoup plus ouvertement, dont tu aurais aimé qu’on te parle avant, pour y être mieux préparée. »

Dont acte.

Je ne sais combien nous sommes à vivre cela. À éprouver, tous les jours, et particulièrement à l’occasion de faits divers glaçants concernant des enfants, la mesure de la perte dont on sait qu’elle nous tuerait. De ces choses-là, comme de bien d’autres choses rudes qui ont rapport avec le fait d’être la mère, le parent de quelqu’un, personne ne parle jamais, c’est vrai. Sauf ceux qui ont perdu, les vrais désastrés, qui ont traversé l’enfer et qui en témoignent. Ces auteurs pour lesquels j’ai une estime et une admiration sans bornes et que je crains désormais de lire. Désormais non pas que je sais (ce serait leur faire injure que d’écrire une chose pareille), mais que je suppute en connaissance de cause, pour ainsi dire.

On devient parent et on n’a encore rien perdu, on appartient à ce que j’appellerais « un certain profil psychologique », et voilà. Il est trop tard pour revenir en arrière. On se retrouve, sans que personne n’ait crié gare, seul avec ses démons déchaînés, avec ces monstres sortis de sous le lit et de tous nos placards qui exigent désormais d’avoir une place dans notre quotidien et d’être gérés au jour le jour, comme un chien fidèle, énervant. Un chien faussement placide avec des yeux eaux dormantes et des canines comme des petits couteaux de tueur en série. Dire que ces monstres tirent leur pouvoir de l’amour le plus inconditionnel, le plus gratuit, le plus entier, le plus total qui se puisse imaginer! 

Non, on ne vous dit pas tout, et surtout pas ces choses-là, tout occupé qu'on est à vous faire avaler aveuglément la nécessité de vous reproduire sans vous poser de questions, sans faire préalablement le recensement de vos monstres au placard dormants. Sans vraiment choisir.

Moi, je savais sans savoir. Je sentais. Je me connaissais assez et je savais, pour mes monstres. J'ai choisi après avoir longtemps douté, longtemps attendu. Je ne regrette rien. Je referais tout pareil. Et aujourd'hui, j'apprends.

Dans un film qui est sans doute l’œuvre la plus fine que j’aie vue sur la parentalité (et en l’occurrence sur les rapports mère-fils), J’ai tué ma mère, du réalisateur québécois Xavier Dolan, à un moment particulièrement tendu de leur relation, un adolescent hurle à sa mère, après une engueulade et avant de la quitter pour prendre le bus qui l’emmènera vers un pensionnat où il ne veut pas aller : « Tu ferais quoi si je mourais aujourd’hui, hein !? »

La mère, une fois qu’il n’est plus à portée de sa voix, chuchotant presque, appuyée contre sa voiture, seule dans le parking tout noir, défaite, belle, répond à celui qui ne peut pas l’entendre : « Je mourrais demain. »


mercredi 18 juillet 2012

Autof' & Me...

En attendant la publication des actes du colloque Cultures et autofictions de Cerisy, en guise de "teaser" ,le début du texte que je viens d'y lire. Mille mercis à Isabelle Grell et à Arnaud Genon, qui m'y ont invitée.


Mon ennemie préférée – l’autofiction jouée, déjouée, rejouée


Petite fille, dans mon lit le soir ou parfois même dans le jardin de notre appartement montréalais, en cachette ou en faisant semblant de jouer à des jeux normaux, j’inventais jusqu’à m’en donner le tournis. Tempête sous un crâne, qui m’isolait des autres, qui m’isolera toujours. Je sais que ça avait déjà commencé lorsque j’étais à l’école maternelle, donc à 5 ans (au Québec, c’est à cet âge que nous y entrons). Qu’à 5 ans j’avais déjà bien de l’entraînement en matière d’affabulation. Je ne savais pas même écrire, mais il m’arrivait d’inventer des histoires. La légende familiale veut que ces histoires aient été transcrites par mon père, illustrées par moi et photocopiées par ma mère pour l’édification de tous (et pour tester la patience familiale, sans doute). Je n’en ai pas vraiment de souvenir ou plutôt, je ne sais pas si les souvenirs que j’en ai sont réels ou s’ils se sont immiscés dans ma mémoire à force d’entendre décliner ce chapitre de mon roman familial.
Petite fille, à 5, 6, 7, 9 ou 10 ans, bien avant les premiers ateliers d’écriture, les études de lettres, les nouvelles et les romans, j’échafaudais en cachette des scènes où je corrigeais la matière de ma vie. Ces romans d’enfant commençaient par un embryon, un nœud de départ, une petite chose vraie qui le plus souvent prenait la forme d’une frustration. Un petit garçon qui s’appelait Benny, par exemple, à la maternelle, un petit dur à qui il manquait une ou deux dents, qui avait les genoux tout éraflés et des bleus sur les bras à force de bouger dans tous les sens et de se battre avec tout le monde, un petit blond dont encore aujourd’hui je me rappelle parfaitement les traits, Benny le bad boy pas beau, Benny qui ne voulait rien savoir de moi non pas parce que j’étais le vilain canard, mais seulement parce que j’étais une fille et que nous avions 5 ans. Pour Benny, toutes les filles étaient des petits canards, peut-être pas vilains, mais totalement dénués d’intérêt. Dans les versions successives de l’histoire qui allait occuper la séance d’échafaudage de fantasmes du soir, une image, une scène, était décidée d’avance : Benny, dans la cour d’école, une fois tout le monde parti, seul avec moi, me prenant la main et m’avouant qu’il sait, pour moi, qu’il sait que je suis seule et pas comme les autres, et surtout pas comme les autres petites filles, ces petites princesses blondes et  ennuyeuses, embullées. Benny me prenant par la main jusqu’au bout de la rue au soleil couchant, comme dans les Temps Modernes de Chaplin.
D’accord. Mais comment expliquer le fait que Benny et moi, 5 ans, nous retrouvions ainsi, au soleil couchant, tout seuls dans la cour d’école, sans surveillance ? Par quelles péripéties avions nous pu passer ?
Je ne vous dis pas, au fil des versions qui allaient suivre – parfois une bonne vingtaine et ce jusqu’à ce que le sommeil prenne la petite fille par surprise –, tout ce à quoi j’avais recours et toutes les combinaisons que j’essayais pour que le climax final prenne toute la force, toute la puissance d’émotion que je lui avais pressenties lorsqu’il m’était d’abord apparu. Mes parents et ceux de Benny, les profs et tous les autres élèves morts dans un terrible tremblement de terre dont mon petit voyou charmant et moi étions seuls survivants (et alors là, il faudrait ne pas oublier  de repenser le décor de la scène finale, ajouter des lézardes dans les murs de l’école de brique rouge ou des crevasses dans l’asphalte de la cour et des rues)… Ou nos parents, professeurs et collègues dévorés par des zombis… ou perdus dans une quatrième dimension… Bref, la scène, revue, corrigée, reformulée, démontée et remontée, jusqu’à ce que l’endormissement la transforme en trip psychédélique délirant et que je lâche enfin prise, que je retrouve mon corps, mon lit, mes draps, et la réalité au réveil, où mes parents étaient bien vivants et, à l’école, Benny toujours aussi indifférent, aussi peu repentant, Benny ne se rendant pas compte de tout ce qui lui était arrivé la nuit précédente, du travail effréné de la fabuleuse machine à ourdir qui l’avait pris dans ses engrenages.
Bien sûr, je ne prenais pas la mesure de ce que j’étais en train de faire, et de la place que cette activité allait finir par occuper dans ma vie. C’était naturel, personne ne me l’avait appris ou expliqué, personne ne m’avait jamais confié faire de même. Personne pour me dire si c’était normal, inquiétant, recommandable ou prometteur. Et je ne me posais pas de questions. J’étais comme ça. Ma vie était faite de cela autant que du reste. Ma vie réelle où je ne contrôlais rien, ma vie inventée où je compensais, où je palliais, mais toujours, et même si petite, avec le souci d’une cohérence interne, d’une sorte de réalisme dans la fantaisie.
Ces séances, auxquelles je n’avais plus repensé depuis une éternité, me sont revenues, à la faveur de l’écriture de ce texte qui s’est élevé sur les restes de mon rapport tordu à l’autofiction, l’autofiction tant lue, tant étudiée, pratiquée, détournée et fuie. L’autofiction dont je voudrais me débarrasser, mais que certains voient toujours et partout et parfois même là où elle n’est pas, hallucinée et collée à tort et à travers sur mes œuvres par le regard obsédé, parfois malveillant, souvent candide, ou ignorant, de l’autre… L’autofiction qui m’a parfois donné envie de disparaître de ce que j’écris, de m’absenter absolument de mes propres textes comme si, même dans la fiction même la plus fictionnelle, c’était possible !
L’autofiction jouée, déjoué, rejouée, tenace, collée à mes basques depuis qu’on m’a, une toute première fois, dit que c’était ainsi qu’on appelait le type de roman que j’étais en train d’écrire. L’autofiction accrochée au bord de ma robe par les dents, comme un petit caniche que j’ai envie de chasser à coups de pieds mais qui m’émeut toujours avec ses grands yeux globuleux que je voudrais parfois voir crevés par un chat impitoyable. Qu’elle me lâche, cette pratique littéraire dont à force de l’avoir étudiée, jusqu’à en faire le sujet d’une thèse de doctorat obsessionnelle et un livre, je ne sais même plus comment la définir, si elle existe, et si j’ai bien quelque chose à en dire, de son existence ou de sa non existence, finalement.
Elle est entrée dans ma vie à la faveur d’un malentendu et n’a plus voulu en sortir. Elle, grande victime de ses détracteurs, demoiselle en détresse défendue becs et ongles pas ses défenseurs, elle comme frappée de malédiction, seule accusée de narcissisme alors que la fiction ou la lecture ne le sont pas moins, narcissiques et centrées sur soi. Elle, féminine, se débattant sous les coups de la misogynie. Elle, main tendue vers un autre qui trop souvent ne veut pas savoir qu’elle lui parle, qu’elle parle de lui. Elle, qui m’a valu tant de problèmes et à laquelle j’en veux encore, mais que je continuerai toujours de défendre, surtout lorsqu’écrite par les autres. L’autofiction, mon ennemie préférée.

dimanche 3 juin 2012

Cousins de personne (la France, le Québec et les "francophonies")


Ici/Là-bas, le 3 juin 2012.


Chère France -- surtout la littéraire,

Tu  sais que je t’aime de plus en plus et d’un amour de plus en plus solide, de plus en plus lucide, de plus en plus "juste", un de ces amours profonds et véritables qui ne peuvent se construire que sur le mince fil qui à la fois sépare et unit admirations et déceptions, révélations et désillusions. Autrement dit, toi et moi, c’est pour la vie.

Eh bien, ma toute chère, il est grand temps que je te dise un truc : je ne suis pas ta petite cousine. Je ne suis la cousine de personne. Et mes compatriotes/collègues québécois et moi en avons sérieusement ras-le-bol que tu ne l’entendes pas.

Tiens, ton concept des "littératures francophones", par exemple. Je ne parlerai pas au nom des autres cultures que tu classes dans cette catégorie hexagocentriste et un peu débile (excuse-moi, mais il faut bien le dire), car ce serait la légitimer, cette catégorie stupide alors que toi, chère amie, tu es la seule à ne pas voir combien elle l’est, stupide, débile et hexagocentrique – un peu comme on dirait égocentrique, oui,  je le fais exprès, tu me connais de mieux en mieux... Mais je peux au moins te parler, sans trop craindre de me tromper, de cette "littérature francophone" qu’est la littérature du Québec, et à laquelle, pardonne-moi, tu ne comprends foutre rien. J’irais même jusqu’à dire que la plupart du temps, tu la méconnais avec une désinvolture qui ne t’honore pas spécialement. Cette littérature québécoise, tu poses sur elle un regard  tout tissé de préjugés, préjugés qui te font croire à tort que ton attendrissement touristique et ta curiosité  de voyagiste ne sont pas profondément énervants. Et puis cette idée que la littérature québécoise est un bloc monolithique et uni, que nous écrivons tous dans la même langue qui n’est pas vraiment du français, sur les mêmes sujets sauvages, bucoliques et érabliers. Cette idée monolithique que tu te fais de la littérature  de chez moi, chère amie France, procède aussi de cet état d’esprit qui te fait me demander si souvent -- sans la moindre malice oui oui je le sais maintenant et c’est pour ça que je te réponds si patiemment -- Pourquoi je n’ai pas un accent plus marqué ? si je l’ai perdu en vivant ici ou bien ? et quel est ce prodige qui fait que tu me comprends parfaitement quand je t’écris ou que je te parle – tout en me trouvant un peu spéciale, tout de même, dans ma manière de dire raisonner construire les choses et les discours ?

Vois-tu, chère Françounette, la littérature québécoise est faite de tant de continents, de tant de mouvances différentes (quel que soit le genre concerné, poésie, roman, essai), que si tu les découvrais, tu en tomberais de ton fauteuil à pompons et à fioritures, direct sur le cul. Tiens, prenons le roman, pour parler du domaine que je connais le mieux mais auquel il ne faudrait surtout pas te limiter si tu te bouges enfin un peu le popotin. Il y a, simplement dans le monde éditorial, de quoi te faire, de jalousie, bouffer toutes les pages de ton Monde des livres de la semaine. Il y a le résolument expérimental où se croisent l’ombre de Joyce, le rire de Céline, la folie de Novarina, le joual, la poésie, les novlangues, et j’en passe ; il y a le bucolique trash ultra-contemporain, "l'école de la tchén'ssâ" (http://oreilletendue.com/2012/05/19/histoire-de-la-litterature-quebecoise-contemporaine-101/), il y a un roman que tu considérerais plus "classique", dans une langue finement ciselée qui, non, tu vois, ne t’est pas exclusivement réservée ; il y a ce polar ou ce noir déjantés, grinçants, écrits dans un style laconique ou aquinien (Hubert Aquin, un de nos immenses écrivains, que tu devrais avoir honte de ne pas connaître ; cache-toi, vilaine !)… et tant d’autres mouvances encore. Pour employer une de tes expressions, il y a à boire et à manger. Mais voilà, fermeture ou paresse, tu fais la fine bouche, tu lèves le nez, dans un réflexe qui est vraiment tout toi et que j’ai appris à bien connaître après sept ans à te pratiquer. Les "littératures francophones", très bien, mais à trois conditions :

seulement dans des collections ou chez des éditeurs "spécialisés" ;

et seulement si  

A : elles permettent un voyage exotique au pays que tu préfères imaginer derrière le nom « Québec » par exemple
                                                                         OU
B : elles t’imitent tant et si bien qu’elles pourraient faire croire qu’elles ont l’honneur de venir de chez toi.

C’est sans doute pour cela que toute la littérature québécoise qui n’entre dans aucune de ces deux catégories ne pourrait réellement attirer ton attention, et donc trouver sa juste place chez toi, que si on te faisait croire qu’il s’agissait de littérature étrangère traduite de l’anglais ou d’une autre langue. Car ça, tu adores. L’altérité, quel délice, à condition qu’elle ne vienne pas se mêler de marcher sur tes plates-bandes ou de jouer dans ta cour, ce que tu crois être ton domaine réservé, la langue française. Mais la langue française, avec toutes les inflexions, toutes les torsions, toutes les transgressions et toutes les trahisons qui font qu’elle devient littérature, ne t’appartient pas, et sans vouloir te faire de peine, tu n’es pas vraiment sa représentante la plus dynamique. Ça sent quand même un peu la poussière, chez toi, et le renfermé.

Alors, je vais essayer de te sauver, avec l’aide de quelques collègues et amis. Car en réalité, il suffit d’une équation toute simple, je le sais maintenant que je te connais :

Ne pas te demander ton avis (tu adores qu'on te brasse la cage comme on dit chez nous)
+
te donner une liste de lectures bien choisies
+
faire une propagande acharnée et impitoyable
=
avènement d’un printemps littéraire québécois chez toi
(SURTOUT, SURTOUT pas "printemps érable littéraire",
n’essaie même pas ça ne marchera pas, fatigante).


Je vois, dans ma boule de cristal, un groupe de personnes, association ou organisme, qui te prend d’assaut pour t’ouvrir les yeux, qui s’insinue partout et qui prend la parole pour te parler du Québec mais aussi de toi-même, des infiltrés dans tes facs, tes salons littéraires et tes librairies, qui au passage saccagent tous ces lieux de "promotion" de notre littérature si ridiculement conçus par des gens de chez toi qui pensent qu’il suffit de flanquer un auteur ou poète québécois de deux boîtes de sirop d’érable et d’accrocher derrière lui un dessin de poêle à bois, de paysage neigeux d’antan, de vieille sagouine portant un châle improbable, pour se dire intéressé à notre culture.

Car c’est peut-être bien ça qu’il faudra, je te le dis à toi qui es si fascinée par la révolte étudiante qui secoue actuellement toute la société québécoise : une autre révolte québécoise, un autre mouvement, celui-là littéraire, quelque chose comme la révolution littéraire des cousins de personne.

Toi, France chérie, je ne te demande pas ton avis, je sais que dans ce genre de situation, il n’y a qu’une manière de t’amener à consacrer une réelle et authentique attention à ce qui se situe un peu loin de ton nombril : te rentrer dedans, te foncer en pleine poire.

Mais à mes collègues et compatriotes je lance l’appel, dans notre patois touchant qui te fait tant sourire : "Heille, les tchums du Québec, si je lance c’te machine-là, vous êtes-tu game ?"

Je m’en vais y réfléchir. Tu en entendras peut-être bientôt parler, ma petite Franchouchounette.

Allez, à plus. Je pense à toi et je t’aime autant que je te malmène !


M. (ta Québécoise à grande gueule préférée)
p.s. Oh, allez, souris un peu, ce n’est rien... qu’un peu de provoc' taquine,  entre cousines...

jeudi 24 mai 2012

Une invitation à parler du Québec.


J'ai été invitée à parler du Québec par Aline Voisembert, pour le blog tenu par elle-même et trois autres militants du Parti Socialiste (France), le bien nommé "A boulets roses".

J'ai essayé de faire au mieux... J'espère avoir été à la hauteur... 


(Merci, Aline, de ton soutien! Mes compatriotes apprécieront!)

dimanche 22 avril 2012

22 avril -- These Boots Are Made For Walkin'


Ce soir vous penserez « elle est là, assise devant nous sur son canapé, dans le magnifique quartier des Gratte-Ciel, à Villeurbanne, en périphérie lyonnaise, heureuse d’y être et de suivre avec nous le déroulement du premier tour des présidentielles, d’attendre avec nous de voir ce qu’il adviendra de ce pays qui est en quelque sorte devenu le sien », et vous aurez raison. Vous aurez raison mais en votre compagnie, à vous mes amis d’ici, un excellent verre de rouge à la main, je vous dirai qu’une part de moi a mal d’être en France aujourd’hui et qu’en fait, là, assise devant vous et le cœur gros, je marche.

Je marche à Montréal, dans les rues de la ville où j’ai grandi et que j’aime avec la nostalgie du premier grand amour.

Je marche à Montréal le cœur gros comme une maison du Mile-End avec ses escaliers en colimaçon qui épatent tous les Européens.

Je marche à Montréal, vêtue de mon unique veste rouge.

Je marche à Montréal et je revois les rues que j’ai sillonnées pendant 33 ans à travers un kaléidoscope chimérique où se mélangent les cerisiers en fleurs de la Place d’Armes, les commerces de la rue St-Viateur, la largeur de la rue Saint-Denis, la pente vertigineuse de la Main et mon petit appartement de l'avenue de l’Esplanade, ultime chez-moi Montréalais.

Je marche à Montréal avec Annie D. et Pierre-Luc L., qu’il y a deux semaines je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam, et qui à la faveur d’un de mes fameux coups de gueule facebookiens ont décidé de créer une page où tous les étudiants et diplômés québécois puissent dévoiler, sans honte, leur endettement, leur niveau d’études, et la réalité que c’est de commencer sa vie professionnelle avec un boulet qui vous suivra pendant parfois 20 ou 30 ans… 600 membres en moins de deux semaines… et l’histoire d’une génération sacrifiée, depuis longtemps résignée à en faire les frais, mais incapable de se dire que ses petits frères et petites sœurs devront porter le même fardeau – et encore moins une version exponentielle de.

Je marche avec mon ami Eric D., complice depuis quelques années dans l’art de rire des pires horreurs et avec qui, ces dernières semaines, il n’est tout simplement plus possible d’être baveux et ricaneurs. Avec Eric, on continue de se donner des nouvelles, mais on ne rigole plus.

Je marche avec ce jeune homme au visage ensanglanté dont la photo nous a tous déchirés le cœur, ce garçon que je ne connais pas et qui est devenu le symbole de la répression policière inédite exercée par les dirigeants mon pays à l'encontre de sa jeunesse.

Je marche avec Anne-Renée C. et Julien L. et tous mes anciens étudiants de l’U de M. Je marche avec les deux Jean-Marc, avec Patrick P. avec Julien V. et les autres collègues étudiants croisés pendant mes études, retrouvés à la faveur de ces événements qui nous sidèrent tous.

Je marche avec Bertrand L., Patrick B. Sophy B., Tony T. et tous les autres collègues écrivains qui ont eu envie de s’engager et de lutter malgré les moqueries cyniques de certains selon qui la littérature n’a pas à se mêler d’engagement. Je marche avec Jean B., que je connais à peine et que je n’ai croisé que de rares fois, mais que je vois donner sans compter pour une génération qui n’est pas la sienne, donner éperdument. Et que je n’en entende pas un me dire du mal de lui ou je lui dévisse la tête. 

Je marche avec Gabriel N.-D. qui n’a rien à envier à Daniel Cohn-Bendit, Gabriel N.-D. version subdued de Dany, mais pas moins incassable pour autant.

Et je marche sur le mépris de Jean C. et de Line B. et je piétine leur suffisance stupide et je piaffe d’impatience à l’idée que mes compatriotes et moi les virions tous comme les malpropres qu’ils sont, leur montrions que ce genre de connerie peut bien être en train de tracer sa route en Europe tant qu’elle veut mais qu’au Québec NON, NON, monsieur, ce n’était pas du tout prévu, pas dans nos plans, pas dans nos projets ni ceux des jeunes qui depuis deux mois et demi sont dans la rue déterminés dignes indélogeables et forts de toute une vie à grandir sur un territoire où on n’accepte pas ça, un dernier bastion où quelqu’un comme Marine Le Pen ou son affreux de père n’auraient même pas le droit de diriger un parti politique, où Claude Guéant et Brice Hortefeux auraient depuis longtemps perdu leur poste, où on conspue tellement l’arrogance crasse des dirigeants à la Sarkozy qu’on est prêt à se faire jeter en taule pour le dire haut et fort…

Sarkozy… Le Pen… ah ouais… Je suis chez eux. Sur mon canapé. Avec mes amis. Qui attendent de savoir si eux aussi, ce soir, pourront commencer à penser qu’ils se sont réapproprié leur pays.

Et à force de leur raconter ce qui se passe chez moi, de partager avec eux l’attente des premiers résultats qui leur diront si la France recommencera enfin à se ressembler à elle-même, je me rends compte que tous, nous assis ici et bientôt debout dans les rues si ces présidentielles reproduisent le cauchemar de 2002, vous avec vos carrés rouges dans les rues de Montréal, Québec, Trois-Rivières, nous marchons ensemble.

Et les autocrates à talonnettes comme les roitelets frisouillés n’ont qu’à se tenir, qu’à se le tenir pour dit : tous autant que nous sommes, nous marchons, droit sur eux.


******
P.S., quatre jours après: 
J'ai envie d'ajouter, en ce 26 avril, quelques jours après, pour mes compatriotes québécois, surtout, car Jean B. a raison de dire qu'il faut absolument appeler au calme : ne lâchons rien, rien de rien, mais faisons-nous entendre avec la dignité et l'éloquence dont la bête à deux têtes est dépourvue. Ne lui donnons pas de quoi justifier sa violence. OK? 
These Boots Are Made For Walkin' -- NOT Kickin'!!