mercredi 29 mai 2013

60/170 (Histoires de Roms 8)


« A midi, les corps ont été rendus aux familles, un moment de recueillement a eu lieu avant leurs départs en Roumanie où ils pourront enterrer leur proches. Cela a été un moment très difficile, très très douloureux pour les familles,  vous vous en doutez (et pour nous aussi ...) […]cela l'avait été dans le gymnase où elles étaient depuis l'incendie. Vous vous rendez compte dans un gymnase sans aucune intimité pour retrouver un peu de tendresse ...  190 personnes, des lits de camp collés les uns aux autres, avec plein de jeunes enfants, des bébés, un enfant est né la semaine dernière qui pleurait toutes les nuits, comme beaucoup d'autres  ... et pas que les enfants !
Et cet après après-midi, [est affiché] le nom  des personnes qui seront dans le dispositif ANDATU et qui seront hébergées à la caserne ***. 60 personnes sur 170.  […]Les familles rejetées sont complètement anéanties, certaines avaient fait de gros efforts pour faire scolariser leurs enfants. … toutes vivent cela comme une injustice, et cela est une injustice inqualifiable.
Demain matin 60 personnes auront un logement, et 110 personnes seront jetées à la rue avec la fermeture du gymnase. […]
Donc demain mercredi après-midi, il n’y aura pas d’atelier peinture. »
Message de Gilberte Renard de l’association C.L.A.S.S.E.S., hier soir - extraits

*

Ce sera un billet étrange, porté par la colère et l’inquiétude. Pendant quelques lignes, le découragement n’empêchera pas les mots de s’aligner. Le temps de témoigner, de dire, l’abattement restera en retrait. Mais je sais qu’il m’attend sagement, tapi derrière le point final de ce chapitre, prêt à s’abattre sur moi, justement. Qu’il y aura sans doute quelques jours de retrait pendant lesquels je tenterai de retrouver le courage d’y croire.

Ce sera un chapitre consacré à la description de moments suspendus dans le gymnase, ces moments où, contre toute logique, un pernicieux sentiment de sécurité, une impression de répit, une ombre d’espoir s’installent. Enième sursis depuis qu’en décembre 2012 les Roms sont entrés dans ma vie, pour reprendre l’expression si juste de Gilberte. Je devrais donc savoir qu’il faudrait que j'aie toujours un rejet, une désillusion, une expulsion d’avance sur le réel. Que je cesse de m’attacher aux moments présents. Mais le moyen de le faire ?

Ma plus récente visite, c’était dimanche. Je ne savais pas encore que c’était la dernière. Oui, je me suis comme attachée au sentiment éprouvé au moment d’entrer dans le gymnase, celui où l’on voit les couchettes, les gens allongés ici et là, ceux qui sont assis à des tables et qui discutent doucement, ceux qui sont dans la cour en train de fumer des cigarettes, les enfants qui courent et jouent, ceux qui demandent de quoi dessiner, les sourires bienveillants et les regards vigilants des agents de sécurité et des pompiers, l’accueil des bénévoles… Oui, je l’avoue, de me rendre compte que c’était, dimanche, la dernière fois, me déchire.

*

J’arrive et je discute un moment avec M., celui que nous appelons tous « le patron », en charge d’eux avec la charmante V. Il s’occupe de l’accueil et de tenir les registres des entrées et sorties. Les gens ici l’apprécient. Il me raconte que V. et lui ont procédé, à la demande des autorités, au recensement de tous les occupants du gymnase, décrivant pour chaque famille la situation, le nombre d’enfants scolarisés, de bébés, l’état de santé des uns et des autres, et ainsi de suite. Il espère que d’ici quelques jours, une bonne partie de ces gens sera relogée et se verra proposer des solutions à long terme. A côté de lui est assis un jeune homme rom dont je ne connais pas le nom. Ils ont une discussion enflammée à laquelle ils me convient. Le jeune homme parle de l’injustice que c’est de se voir catégorisé, enfermé dans un stéréotype simplement parce que comme dans tout groupe humain, il y a toutes sortes de gens, dont des personnes peu recommandables. Il me parle de lui, de ses projets. Son français est excellent. Son regard à la fois enflammé et doux. Souriant, M. lui dit: « c’est ce que je te disais tout à l’heure, si tous ces gens apprenaient un peu à vous connaître, ils seraient bien honteux de leurs préjugés. Et ils vous apprécieraient à votre juste valeur. Il faudrait leur imposer à tous quelques heures de service auprès de vous. Histoire de leur ouvrir les yeux. »
Ce matin, je ne sais pas si ce jeune homme rom fait partie des 60, ou des 110.

*

Là-bas, Philippe et le petit sont entourés d’enfants. Ensemble, ils lisent des histoires. Les enfants sont assis en cercle autour de mon mari. Mon fils se tient debout à côté de son père et commente, explique pour eux ces histoires qu’il connaît par cœur puisqu’il s’agit de livres à lui qu'il a tenus à apporter aujourd'hui. La séance est joyeuse et animée, les questions et les exclamations fusent dans tous les sens. Le petit S. aux yeux de velours, 9 ans bientôt 40, est dans le groupe. Depuis l’incendie, Philippe me dit avoir remarqué que son regard a changé. Que quelque chose s’est durci, ou plutôt que quelque chose s’est perdu. Quelque chose comme la candeur. S. est ce petit qui adore l’école et qui (comme bien d’autres enfants du gymnase) a continué d’y aller tous les jours même au lendemain du drame, même si c’était à l’autre bout de la ville. 
Ses parents, sa sœur, son petit frère et lui-même font partie des 60.

*

En attendant que le bureau de consultation improvisé de Médecins du monde ouvre et que je puisse y accompagner Clara, dont le ventre la fait terriblement souffrir, nous sortons toutes les deux dans la cour arrière et nous asseyons sur un banc pour fumer des cigarettes avec deux dames. L’une d’entre elles a quatre enfants. Elle rêve de trouver une situation normale ici et de leur offrir une stabilité. Quatre enfants scolarisés, ça devrait être suffisant, comme dossier, pour qu’elle ne se retrouve pas bredouille après la fermeture du gymnase, non ? Je lui réponds qu’il me semble que oui mais que je ne sais pas, bien sûr. Que j’espère. Je demande de ses nouvelles à la femme assise à côté d’elle. Avec dans le sourire cette lumière que je n’oublierai jamais, à la fois rieuse et triste, avec cet air qui semble dire je-suis-fichue-et-je-le-sais, elle me répond :  "Moi, je n’ai pas d’enfants."
Je leur dis que je suis désolée et que même si je n’ai pas de véritable solution à leur proposer, nous sommes beaucoup plus nombreux que je ne l’aurais cru à nous soucier d’eux. Qu’au moins en esprit, ils ne sont pas seuls… Même si ces bonnes pensées et ces bonnes volontés citoyennes qui veulent se battre pour eux et les soutenir se sentent parfois bien impuissantes. Elles me sourient et ont ce regard qu’ont chaque fois les Roms à qui je dis cela. Ce sourire qui dit quelque chose comme "Merci de me considérer."
Ce matin, je ne sais pas si ces deux femmes, et les quatre enfants de la première, font partie des 60 ou des 110. Mais je sais que toutes les familles d'enfants scolarisés n’ont pas été retenues.

*

Et à la fin de cette dernière visite au gymnase où je n’ai pas su m’empêcher d’espérer, j’ai accompagné Clara dans le cabinet improvisé de Médecins du monde. Et là, j’ai vu, de mes yeux, sous les mains délicates et attentionnés du médecin, ses organes se déplacer dans son ventre, comme un bébé dans celui d’une femme enceinte de 9 mois. Depuis, je me suis occupée de lui faire fabriquer sur mesure une ceinture abdominale qui devrait être une sorte de salvation temporaire (grâce au généreux don d’une grande amie de Montréal, délicieuse et merveilleuse A.), ceinture qui sera prête dans une semaine. Et je dois l’accompagner à long terme, mettre en place un suivi médical sérieux. Tous les médecins qu’elle a vus et avec qui j’ai parlé, tous les professionnels que j’ai vus l’examiner, y compris l’excellente et bienveillante orthopédiste à qui nous avons commandé la ceinture hier, ont eu le même regard. Ce regard, je commence à savoir ce qu’il signifie : si les choses restent telles qu’elles sont depuis qu’elle est arrivée ici en 2009, Clara est en danger. De mort.

Depuis hier soir, je le sais, Clara et Fabian ne font pas partie des 60.


*

Ça y est. Je le vois. L’abattement. Il est là. Juste là. Il m’attend, patient, de l’autre côté de ce point final.

*




p.s. Plusieurs lecteurs de ce blog m’ont demandé comment ils pouvaient aider à changer les choses, dans le cadre par exemple d’une action concertée. Il va de soi que si les réponses à ces questions étaient à portée de main, tous ces militants associatifs que j’ai rencontrés et qui oeuvrent pour les roms ou pour les démunis en général depuis des années m’en auraient fait part… Evidemment si je peux, via ce blog, relayer des messages ou informations je le ferai. En attendant, il faut faire ce que j’ai fait, je pense : ouvrir les yeux sur sa commune, son quartier, son village. Regarder qui sont et comment vivent ces gens qui ont besoin d’aide, ces démunis qui sont nos concitoyens (qu’ils soient roms ou pas, d’ailleurs). Tenter de savoir quelles sont les structures qui œuvrent pour les aider et voir comment, dans quelle mesure l’on peut les assister ou les consulter. Et puis aller rendre visite à ces personnes, se comporter en voisins. Tenter de savoir ce qu’il leur faut et en fonction de ses moyens, de son temps, de son énergie, leur apporter quelques denrées, un peu de soutien… les traiter comme des Hommes.

Et ici, maintenant, briser le silence, combattre l’ignorance et les préjugés, chaque fois que c’est possible.

P.S. ce billet est également disponible sur Mediapart, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/290513/60170-histoires-de-roms-8

mercredi 22 mai 2013

Le café du gymnase (Histoires de Roms 7)

Je ne suis pas certaine de réussir à écrire de manière cohérente sur ce que j'ai vu et vécu dans le gymnase où sont réfugiés les 189 (et désormais 190, puisqu'une petite fille a vu le jour) Roms qui ont survécu à l'incendie de leur squat à Lyon, il y a une dizaine de jours.

Je ne suis pas certaine de pouvoir suivre un fil, construire un récit.

Dans l'attente de savoir ce qu'il arrivera à ces gens le 27 mai, jour où la "trève du gymnase" est censée prendre fin, il est difficile de prendre du recul, de remettre les choses en perspective (la préfecture leur proposera-t-elle, comme on l'a lu dans les journaux, d'entrer dans un programme d'intégration? les laissera-t-on de nouveau à eux-mêmes? leur proposera-t-on un autre hébergement d'urgence? jusqu'à quand?)...  D'ailleurs, remettre les choses en perspective, je le constate, fait mal, puisque cela signifie aussi penser au "problème rom européen" dans son ensemble, et à la cruauté des Hommes, et à la place, un peu trop prépondérante à mes yeux (de Nord-Américaine, soit), que l'on accorde aux discours extrêmes et haineux, voire à la désinformation raciste et homophobe, dans les médias de ce pays.

Non, aujourd'hui, quelque dix jours après le drame, j'ai envie de m'extraire des gesticulations médiatiques ou politiques, des éructations des ignorants et des haineux, et la seule manière d'y arriver est de penser en moments. En instantanés. Et de les décrire, toujours dans le même but: que les mots dessinent les visages d'humains qui ne méritent certainement pas moins que les autres que l'on les traite avec respect, voire avec tous les égards dûs à des gens dotés de tant de courage, de patience. J'aurais presque envie de dire qu'ils le méritent davantage que bien des gens que j'ai vus, ces derniers jours, s'agiter derrière des écrans ou devant des micros.

En retenant mon souffle, en attendant le 27 mai, en me demandant ce qu'il adviendra, notamment, de 'Clara' et de 'Fabian', je suis habitée par les images d'instants passés au gymnase.

Au moment de notre première visite, en famille avec Philippe et le petit, les visages de tous ceux que je salue, et que pour la plupart je connais peu ou pas du tout. Les serrements de mains chaleureux de certains avec qui nous parvenons à discuter un peu pour leur dire combien nous sommes désolés. Juste ça. Et qu'ils ne sont pas seuls. Qu'il y a des gens, dont les moyens et pouvoirs sont certes limités, qui veulent néanmoins se battre pour eux. La chaleur de ces mains qui serrent la vôtre, la chaleur dans ces regards. Humaine.

Là-bas, à quelques mètres, assise sur une couchette, la jambe terriblement enflée, le visage défait, la bouche tordue par la douleur, Clara. Moi qui cours vers elle. Moi qui m'assieds à ses côtés. Nous nous serrons l'une contre l'autre. Elle pleure. Je me retiens. Je lui caresse les cheveux. Elle me couvre les joues de baisers. Je lui embrasse le front. Nous passerons un petit moment ainsi avant de pouvoir nous parler. Avant que je puisse lui demander quoi ta jambe? Et tes dents, ça fait encore mal? Trop mal pour attendre notre prochain rendez-vous chez le dentiste? Et ton ventre? Et les Médecins du monde ils ont dit quoi? Ils t'ont fait une ordonnance? Donne, vite. Nous avons la voiture. Tu restes là. Je vais voir le pharmacien qui nous aide depuis le début. Je vais te chercher tout ça. Nous revenons. Je te serre encore contre moi. Mon fils veut te faire sourire et il se cache derrière son père, sort la tête et fait "coucou! Clara!" Et ça fonctionne presque. Presque.

Au retour de la pharmacie, Clara et Fabian, et tous les autres, sont attablés. On leur sert une omelette et du riz. Ils ont du café, du chocolat. On s'occupe bien d'eux. Mais Fabian a sa tête des mauvais jours. Le regard vacant. Comme s'il s'était absenté de ses propres yeux pour se tourner vers des choses plus noires et plus tristes que tout ce que j'ai pu voir dans ma vie de femme (j'en prends de plus en plus la mesure) privilégiée. Tous deux insistent pour donner leur yaourt à la fraise à mon fils, qui est grognon parce qu'il a faim ou est fatigué ou a fait une trop courte sieste cet après-midi. Il me faut insister pour qu'ils acceptent que je refuse cette offrande. Quand je leur réponds en essayant de sourire que mon fils de toute manière ne mange rien, à la table à côté, la mère du petit S. et de sa soeur s'exclame: "toi aussi, tu as ce problème? La mienne est pareille! Elle ne mange presque rien! Il faut que je fasse tout un cirque pour la convaincre!" Et nous voilà à échanger des astuces et anecdotes de mères ordinaires, à en rire, à fraterniser...

S., son fils de neuf ans, est en France depuis qu'il est bébé. Il va à l'école depuis des années. Il me raconte, fier, que le lendemain même du drame, et même si l'école se trouve désormais à l'autre bout de la ville, et qu'il a encore du mal à mémoriser le trajet en tram, eh bien, il y est allé, à l'école. Il continue d'y aller tous les jours. Parce qu'il a réussi à récupérer son cartable avant l'évacuation. "Enfin, j'y vais pas le mercredi, tu sais, me dit-il. Parce que le mercredi il n'y a pas d'école. Mais ils sont venus ici et ils ont fait comme on faisait au squat, l'atelier peinture pour les enfants, le mercredi après-midi." Puis, apercevant mon fils, qu'il a déjà vu une ou deux fois: "Hé, coucou, toi! Comment ça va? Bien? C'est chouette de te voir!" J'ai le réflexe de prendre la main de S., une ou deux fois. Une manière de lui témoigner mon admiration, je crois. Un élan. Mais je remarque qu'il retire la sienne, tout en continuant à me sourire, à discuter avec moi. Il n'aime peut-être pas qu'on le touche. Après tout, nous nous connaissons peu. J'éviterai désormais de le faire. Je m'arrangerai pour que mon admiration passe par les yeux. Comme avec cet homme qui lui ressemble terriblement et dont je n'ai pas osé demander s'il est son père ou son oncle. Un homme à la fois chaleureux et réservé. Ricaneur et timide.

La deuxième fois que nous venons au gymnase, chacun semble avoir davantage pris ses marques: les rares (et héroïques) personnes qui sont en charge de veiller sur ces 190 sinistrés, les Roms eux-mêmes, les visiteurs comme nous. Quand nous entrons, nous tentons de décrire au garde de sécurité Clara et Fabian: "Comment s'appellent vos amis? Hmmm. Le nom ne me dit rien. Décrivez-les moi, si je peux je vous aiderai à les trouver, je vous dirai s'ils sont là..." Et juste à ce moment, les voilà. Ils nous ont vus, Philippe et moi. Ils marchent vers nous. Ils ont repris du poil de la bête. Ils sourient. Fabian laisse Clara passer devant lui. Elle me serre dans ses bras. Je fais la bise à Fabian (ce qui le surprend toujours), il serre la main de mon mari qu'il appelle (avec un air taquin, affectueux) "monsieur Philippe". Et alors il se passe ce moment merveilleux. Fabian et Clara se saisissent de deux longs bancs et les placent face à face, de manière à ce que nous puissions nous asseoir tous les quatre, dans notre coin, et discuter... "C'est comme au café!" dis-je à Fabian en souriant. "Ah, mais tu sais, il y a du café ici, si tu en veux, Mélikah. Tu veux? Je vais t'en chercher."

Je serais bien incapable d'avaler quoi que ce soit. Trop émue. Nous avons discuté de l'échéance du 27, des projets d'intégration que la préfecture aurait (aurait, puisque nous n'avons encore la confirmation de rien) pour eux, de leur enthousiasme devant un tel projet. Nous rencontrons V., qui est en charge d'eux, charmante et franche, généreuse, elle nous accueille et nous informe et nous dit la vérité, ce que nous pouvons espérer, ce sur quoi il faut attendre un peu avant de tabler, combien il faut éviter de s'emporter, pour le moment... Philippe et elle décident d'organiser ensemble une distribution de vêtements quelques jours plus tard. Elle a la bienveillance et la lucidité de ceux dont l'engagement ne date pas d'hier, et qui ne renonceront jamais. Comme G., ange gardien que tous ici connaissent, que j'ai eue quelque fois par courriel ou au téléphone et qu'il me tarde de rencontrer. Ces gens qui ont tant à m'apprendre.

Nous remercions V. Nous continuons à papoter dans notre coin, tous les quatre. Et oui, c'est vrai, nous rêvons un peu, au café improvisé du gymnase des Roms, avec Clara et Fabian, face à face et yeux dans les yeux sur nos bancs d'église en bois teint bleu ciel. Mais notre seul tort, c'est de rêver de choses qui, dans un monde moins mal fichu, seraient accessibles à tous les êtres humains de bonne volonté.




p.s. Je tiens à remercier Guy Birenbaum, grâce à qui ce blog a trouvé un nombre de lecteurs que je n'aurais osé espérer.


lundi 13 mai 2013

Les martyrs de Lavirotte (Histoires de Roms 6)


Lyon

Lyon. Trois morts dans l’incendie d’une ancienne usine occupée par des Roms

Faits diverslundi 13 mai 2013


J'aurai du mal à écrire ce matin. 
Je vous préviens, mes mots seront maladroits.
Ce squat, je le connais. Ces gens, je les connais.
Ces enfants, je leur ai apporté des petits jouets, j'ai discuté avec certains d'entre eux qui m'ont raconté leur vie d'écoliers pas comme les autres.
Mon mari et mon amie Anaïs étaient encore là, hier, à leur rendre visite pour leur faire la lecture.
Nous avons discuté avec leurs parents, nous avons salué leurs voisins, nous avons rigolé dehors, devant les bâtiments, au soleil, au milieu des poubelles et des meubles éventrés, parlé du beau temps et du retour de la chaleur, comme si nous n'étions pas au milieu de la misère la plus désespérante.
Nous avons discuté et rigolé même au milieu de la misère et des ordures et des meubles éventrés parce que des êtres humains qui se reconnaissent entre eux, et décident de se considérer mutuellement, de se respecter, de se saluer, savent que ce bonheur et ce partage-là valent bien davantage que le confort de celui qui est venu aider, ou que la misère de celui qui a besoin d'aide.

Ce squat qui abritait près de 300 hommes, femmes et enfants roms, disséminés dans plusieurs bâtiments, dont celui de la tragédie de cette nuit, c'était celui où étaient venus se réfugier mes amis "Clara" et "Fabian". Il s'y étaient construit une cabane coquette et étonnamment sophistiquée, que Clara avait pris le temps de décorer. Chaque fois que nous venions les voir, elle avait ajouté une nouvelle touche à la décoration.

Un jour, alors qu'Anaïs et moi, invitées à déguster avec eux de merveilleux cigares au chou roumains, nous extasions sur les fleurs artificielles que Clara avait trouvées et dont elle avait orné toute la petite pièce immaculée, nous nous sommes retrouvées avec chacune une énorme gerbe de fleurs artificielles sur les bras. Clara avait absolument tenu à nous les donner, puisque nous les trouvions jolies.

Après une âpre négociation ("Mais Clara, nous les trouvons belles chez toi, dans ta maison, tu ne vas pas nous les donner! Il faut justement les garder, là, comme ça, parce que c'est si joli!"), nous avons fini par accepter de prendre les fleurs (et les vases avec), à une condition: "vos jours ici, dans ce squat, à Fabian et toi, sont comptés. Vous avez réussi, en si peu de temps, à vous refaire un chez-vous, en y mettant le soin que vous mettez pour toutes les cabanes successives que vous avez été forcés de quitter depuis votre arrivée en France, en 2009, mais nous le savons tous: ça ne durera pas. Alors les fleurs, nous les prenons, nous les gardons quelque part, et le jour où vous aurez enfin votre première vraie maison, nous vous les rapporterons pour la décorer."

Et Fabian qui se met à rêver tout haut, pendant que Clara retient ses larmes: "Oui, Anaïs, Mélikah, juste une pièce, un terrain même, et je construis une petite maison dessus, une petite maison à nous, et j'aurai le droit de travailler, et nous ferons une grande fête, tous ensemble. Une grande fête."

J'ai bien fait de reprendre les fleurs de Clara. L'îmmense entrepôt dans lequel ils avaient construit leurs cabanes, eux et six ou sept autres familles (parmi lesquels le petit S., 9 ans, aux yeux de velours, qui nous servait d'interprète roumain-français lors de conversations plus compliquées ou plus abstraites), n'est pas celui qui a brûlé cette nuit, c'était celui d'à côté (si j'ai bien compris). Mais comme les autres, ils en ont été évacués en catastophe et sans doute n'ont-ils pas pu emporter grand-chose. Tout ce qu'ils ont amassé depuis leur arrivée là-bas fin mars, après la destruction du petit squat villeurbananis où je les ai connus, ils ont dû l'y laisser. Tout est, encore une fois, à recommencer.

Nous le savions, évidemment. Mais chaque fois il y avait ces moments d'amitié dans les cabanes, avec les enfants qui jouaient, les parents qui faisaient la lessive, la cuisine, venaient discuter, offrir une cigarette, dire bonjour... je ne sais pas, je pense que ces moments avaient le pouvoir à la fois magnifique et dangereux de nous faire oublier le reste. La gravité du reste. Ce que ce pays, comme tant d'autres pays d'abondance, fait à ses démunis, sans pitié, sans égard pour leur âge, leur histoire, même leur humanité. Ces pays où le cynisme a remplacé tout le reste, et où l'on préfère considérer ceux que l'on ne comprend pas comme des rats, une vermine dont il faut se débarrasser. Une engeance dont on aime à dire, avec l'arrogance et la fierté irréfléchie du con le plus glorieux, que même en n'ayant rien, elle nous vole quelque chose. 

Il y a des jours où je saisirais certaines personnes par le col pour les y trainer et les forcer à se mettre à genoux à même la terre battue pour regarder les enfants roms dans les yeux, regarder les efforts que font leurs parents même dans toute cette misère, regarder les cahiers d'école avec les exercices, le café qu'on offre aux visiteurs, les vêtements qui sèchent au soleil sur les cordes à linge de fortune, ces ordures qui traînent partout parce que la ville refuse de les ramasser, ces visages qui ont vu ce que personne, jamais, ne devrait voir, et qui trouvent néanmoins la force de vous offrir le sourire le plus radieusement timide du monde lorsque vous avez la décence de les saluer et de les regarder avec respect, avec bienveillance.

Vous pensez que ces pères, ces mères, ces maris et femmes, ne s'aiment pas comme vous, comme nous? Que ces enfants qui ont vu l'immeuble flamber cette nuit, entendu les cris, appris qu'il y avait des morts, ces enfants qui errent de squat en squat et qui essaient de continuer d'aller à l'école, ces enfants dont les parents n'ont pas le droit de travailler, qui ont fui un pays où ils étaient déjà des parias, pour arriver ici et voir ces choses horribles, que ces enfants sont différents des vôtres?

J'arrête. La colère m'empêche de bien écrire.

Je repense à notre rendez-vous chez le dentiste avec Clara, vendredi dernier. Nous avons passé quatre heures ensemble. Elle souffrait le martyre et en avait par-dessus la tête de cette vie. "Mélikah, je n'ai pas de maison, nous ne pouvons pas travailler, et là-bas c'est pire", me disait-elle, en me tenant la main et en essuyant ses larmes. Et elle trouvait quand même  moyen de me forcer à raconter ce qui n'allait pas de mon côté. J'étais fatiguée ce jour-là, un peu préoccupée. Elle voulait que je lui raconte.

J'arrête. C'est trop dur.

J'arrête avec en tête une image: celle du grand sac que j'avais donné à Philippe pour Clara et qu'il devait lui remettre hier, lorsqu'il est allé avec Anaïs faire la lecture aux enfants. Il y avait plein de vêtements dont certains à revendre et à troquer pour pouvoir se sustenter avec Fabian. Mais il y avait un super beau flacon de parfum que je ne porte jamais. Je sais que Clara aime le maquillage, les longues jupes qui volent, qu'elle aime sentir bon, qu'elle aime se sentir femme. 

C'est plus fort que moi, je vois le flacon de parfum, transparent, longiligne, élégant, avec cette étiquette florale, au fond d'un sac de vêtements et de chaussures, posé dans le coin d'une cabane désormais vide, au milieu des cabanes abandonnées, dans cet immense hangar où la vie a été soudain interrompue, dans l'odeur d'incendie et de mort, dans l'odeur de l'espoir qui part en fumée.


*ce texte est également disponible sur Mediapart, section blogs/Le Club, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/130513/les-martyrs-de-lavirotte-histoires-de-roms-6

mardi 7 mai 2013

Les yeux grands fermés ("College Boy" et la laideur du monde)


Je vis en France depuis juillet 2005.

Et depuis juillet 2005, j’ai vu des dirigeants politiques, des aspirants dirigeants ou des ex-dirigeants tenir publiquement et fièrement des propos racistes ou homophobes, invités à la radio et à la télé pour expliquer leur « point de vue » (comme si la cécité était devenue une manière de voir), reçus le plus sérieusement du monde et écoutés comme si tout cela était bien normal.

J'ai vu des familles filmées marchant dans les rues et criant leur haine contre une partie de leurs concitoyens, leurs pauvres enfants brandissant des pancartes dont ils ne comprenaient pas le sens, dont ils ne pouvaient pas savoir qu’elles visaient à priver une partie des Français de certains de leurs droits pourtant fondamentaux, établis et reconnus par une certaine Charte un peu importante.

J'ai vu d'autres familles, moins blanches celles-là, jetées encore plus loin dans la misère simplement parce qu’elles étaient étrangères et miséreuses. Leurs cabanes démolies par des bulldozers. Le tout diffusé et rediffusé. L’indifférence de la classe politique devant cette situation inquiétante, choquante, voire tragique.

J'ai vu beaucoup, beaucoup de misogynie et de sexisme, dans la pub, à la télé, au cinéma, dans la vie de tous les jours.

J'ai vu ces gens fascinés, collés 24 heures par jour aux transmissions en direct de la traque d’un certain Merah qui avait terrorisé beaucoup de gens en France (dont moi, bien sûr). Les médias complètement colonisés par cette affaire. Je suis même tombée, par hasard, en allumant ma radio, sur une diffusion en direct de la fusillade finale. J’ai eu si peur que j’ai eu du mal à éteindre le poste. Il était midi et mon fils de moins de trois ans était à côté de moi. Il a eu peur aussi. Que cela soit diffusé n'a semblé gêner personne.

J’ai vu parfois le mépris tenace contre le « politically correct » à l’américaine et ai même, parfois, répondu timidement que s’il avait certes des mauvais côtés, il avait le mérite, au moins, de faire qu’un dirigeant politique qui tenait dans les médias des propos racistes ou homophobes, par exemple, ne risquait pas de conserver son poste.

Et j’ai vu tant de choses, encore, qui ont heurté mes habitudes de Nord-Américaine, une tolérance devant la haine, la discrimination et leur médiatisation. Choquée, criant haut et fort ma colère et mon incompréhension, je me faisais parfois répondre par mes proches : « si on écoutait ce que tu dis, la liberté d’expression et de débat en prendraient un sacré coup ! » Ce n’est pas faux. Je l’admets.  J’ai les défauts de la culture dans laquelle j’ai grandi.

Mais il faudra alors qu’on m’explique pourquoi le dernier vidéoclip du Québécois Xavier Dolan, pour la chanson « College Boy » d’Indochine, se mérite de telles condamnations, et de la part de hautes instances dont je vais finir par me demander si pour certains sujets elles ne sont pas devenues plus nord-américaines que moi – voire plus nord-américaines que l’idée caricaturale que l’on se fait parfois, ici, de l'Amérique du Nord.

Dolan dit beaucoup de choses mieux que je ne saurais le faire ici, dans une brillante et juste lettre ouverte, mais j’avais quand même envie, en tant qu’intellectuelle québécoise établie depuis 8 ans au pays d’Indochine, de dire deux mots de ma surprise… Surprise naïve d’exilée pas encore bien intégrée, sans doute… Sans doute y a-t-il des choses que je n’ai pas encore bien comprises, je le conçois volontiers.

Et sans doute y a-t-il dans les réactions au clip de Dolan quelque chose d’universel. Mais mises en contexte, par exemple à côté de la liste de mauvaises surprises que peut réserver ce pays (qui, heureusement, est loin d’être réductible à ces mauvaises surprises, j’en conviens aisément), il y a quelque chose qui pue là-dedans pour mon nez de Canadienne proprette, habituée au civisme excessif, à la vie aseptisée de là-bas, aux ravages du politically correct, mon nez de Canadienne baignée toute sa vie dans un climat hypocrite et contradictoire où la violence et la censure marchent main dans la main. (C'est vraiment typiquement nord-américain, ça? Ceux qui voient ainsi les Etats-Unis ou même le Québec doivent en effet avoir subi le choc de leur vie en voyant le clip de Dolan. Je ne leur conseille pas ses films et encore moins certains écrivains québécois comme Edouard Bond, Nicolas Chalifour, Hubert Aquin, Nelly Arcan, Catherine Mavrikakis, pour n'en nommer que quelques-uns "vite fait". Ils ne s’en remettraient pas.)

Pour essayer de mieux comprendre, j’ai tenté de faire abstraction de toutes ces considérations et de simplement regarder le clip. De me demander, s'il me dérangeait, pourquoi, et si je tolérerais que mon fils le voie. (Pas aujourd’hui, bien sûr, il a moins de 4 ans, mais disons, dans une douzaine d’années par exemple.)

OUI, le clip de Xavier Dolan me dérange, et c’est heureux. J’ai fini de le visionner et j’étais partagée entre les larmes, l’angoisse, la colère et… la reconnaissance. C’était un condensé de ce qu’ont pu me faire ressentir des œuvres comme les films American History X, Elephant, ou alors certains romans de Fitzgerald, Balzac, de Welsh, Ellis, Ellroy, King, Zola, Perec, etc. Horrifiée de voir ce portrait si juste du monde dans lequel je vis, blessée de voir cette représentation si fidèle d’une violence intolérable, angoissée de savoir que cette violence existe vraiment... et reconnaissante, si reconnaissante à l’artiste d’avoir eu le courage de faire de la laideur du monde une œuvre d’art aussi fine, belle et maîtrisée. Esthétiser ne veut pas dire glorifier ou entériner, quoi qu’en disent certains spectateurs dont les oeillères surefficaces n’ont rien à envier au bandeau qui bouche la vue de certains protagonistes du clip. Esthétiser, ça peut aussi être rendre lisible, visible, audible, assimilable et flagrant ce que l’on veut dénoncer, voire comdamner.

Pourquoi "College boy" m’a dérangée ? C’est une évidence. Pour les mêmes raisons qui font bondir les détracteurs de Dolan, je suppose : parce que ce clip nous force à regarder (et même à être happé par et plongé dans) ce dont on sait qu’il existe mais qui nous est insupportable. Divergences de vue : pour moi, l’art sert aussi à dire l’intolérable, à le rendre clair, à le donner à voir et à entendre, à ne surtout pas le nier.

Que ferais-je de tout ça, si mon fils avait quinze ans aujourd’hui ? C’est simple : loin de prétendre lui cacher l’existence de ce clip (projet que, puisque j’essaierais quand même d’être une femme de mon temps, je saurais pertinemment être impossible, voire risible), je le regarderais avec lui. Je lui dirais pourquoi et comment il me fait mal, où il vient frapper, dans quelles miennes peurs il vient trouver écho. Je lui dirais en quoi je crois que ce cinéaste a du talent, je lui parlerais de sa filmographie mais également des autres œuvres, visuelles, musicales ou littéraires, qui pour moi appartiennent à la même mouvance. Je lui parlerais des raisons pour lesquelles je les juge valables et de celles pour lesquelles certains diront le contraire de ce que je suis en train de lui dire. Puis, je me tairais et je lui demanderais son avis. Je l’aurais habitué à me parler, aussi librement que possible, de cinéma, de littérature, de musique. Je lui aurais appris que sa mère, toute vieille schnockette qu’elle soit, a construit sa vie sur ces choses-là. 

Je lui demanderais de me dire sa vérité, à lui, l’adolescent, devant cette œuvre sur la douleur de vivre son âge dans notre monde, dans le sien…  J’espère qu’il me ferait assez confiance pour m’en parler. J'espère que je saurais faire l’effort d’estimer et de respecter son regard, que je ne sombrerais pas dans ce préjugé commode selon lequel les jeunes sont trop imbéciles pour comprendre ce qu’ils voient et dont les adultes craignent qu’il les fera souffrir. J'espère que je serais à la hauteur, à sa hauteur. Comme sait l'être Xavier Dolan.

Mais ce qui est certain, c’est que je ne lui ferais pas l’injure de prétendre que cette violence n’existe pas, dans ce monde où je l’ai fait naître alors qu’il n’avait rien demandé. Ce réel avec lequel il devra pourtant apprendre à composer. Cette vie que je voudrais qu’il traverse tête haute, cœur bien accroché et surtout, yeux grands ouverts.  

mardi 30 avril 2013

Rituels (Histoires de Roms - 5)

On dirait qu'un schéma commence à se dessiner lors de mes "tête-à-tête médicaux" avec Clara. Comme c'est souvent le cas dans les amitiés qui commencent, je suppose. Ces débuts d'amitiés intenses dont on ne sait pas encore où ils mèneront, fasciné qu'on est par le fait de découvrir qu'apprendre à s'aimer, c'est aussi apprendre à voir et à entendre l'altérité de l'autre.

Aujourd'hui nous avions rendez-vous devant le merveilleux service d'odontologie de l'Université de Lyon 2 (ce n'est pas ironique, ces gens sont, vraiment, merveilleux) pour une chirurgie dentaire, et pour le troisième de ce qui sera sans doute une litanie de rendez-vous, étalés sur les prochaines semaines, voire les prochains mois.

Il y a eu les fois où, comme nous communiquions d'abord par téléphone, et puisque deux personnes qui ne parlent pas tout à fait la même langue se comprennent toujours moins bien quand elles ne sont pas face à face, nous avons galéré pour nous retrouver, chacune comprenant un lieu de rendez-vous différent: le métro, l'université elle-même, telle place. Mais c'est bon maintenant. Pour nous donner rendez-vous, même au téléphone, nous savons parfaitement nous faire comprendre l'une de l'autre.

J'arrive donc en général devant l'Université et je la vois descendre du tram, ou alors c'est elle qui m'attend assise à l'arrêt du tram et moi qui marche vers elle. Au début, avant de me voir, il y a son petit air grognon, préoccupé. Puis, lorsqu'elle me voit, d'habitude, s'ajoutent les yeux qui tremblent et sa phrase pendant que nous nous faisons la bise, et qu'elle retient ses larmes: "Oh, Mélikah, beaucoup de problèmes, trop, trop de problèmes." Et alors que nous marchons vers le rendez-vous, le rituel se poursuit: j'essaie de lui remonter le moral en lui disant que nous allons en régler un dès maintenant, de problème, que c'est déjà ça, j'essaie de m'informer des autres soucis, j'essaie de lui dire lesquels je peux prétendre régler aujourd'hui, à court, à moyen ou à long terme, parmi cette liste qui me donne toujours envie de m'asseoir à même le pavé pour pleurer (réaction que je me garde bien de laisser paraître), tant elle semble toujours s'allonger, jamais se réduire. J'essaie de garder mon sang froid et de ne pas lui montrer le gouffre que je vois s'ouvrir devant moi chaque fois que je prends de nouveau conscience du fait que je me tiens avec ma petite cuiller devant l'océan, que je suis assez folle pour penser que je vais réussir à en entamer la désespérante étendue, ne serait-ce que modestement, microscopiquement. 

J'essaie de ne pas montrer à Clara le sentiment de panique qui m'étreint en me rendant compte que même en consacrant plusieurs heures par semaine à nos rendez-vous médicaux, même en continuant à leur rendre visite au squat, à elle et Fabian, aussi régulièrement que possible, même en étant toujours joignable ou presque, toujours sur le qui vive, je n'arrive pas à la cheville de ce monstre polymorphe: ses soucis de santé, sa misère, la cruauté de sa vie ici, au soi-disant pays des droits de  l'Homme. Et que comme s'il n'était pas suffisant de me rendre compte de ma propre insuffisance devant la quantité de ses épreuves, à elle, elle que j'ai juré d'aider à se soigner jusqu'au bout, cette première insuffisance me renvoie à l'autre: celle que j'éprouve, encore plus vertigineuse, devant ses collègues dans le malheur, les autres habitants du squat, ces deux-cents personnes, dont cent enfants (certains scolarisés depuis plusieurs années) qui risquent d'être jetés à la rue dans 48 heures... Philippe et Anaïs essaient d'organiser des séances de lecture avec eux, pour les sortir, au moins par le coeur et la tête, ne serait-ce qu'une heure, de la misère...Misère qui n'empêche pas pour autant leurs parents d'entretenir avec tant de soin ces petits espaces de vie irréprochables où ils aiment nous recevoir, qu'ils aiment nous montrer comme pour dire: "Regardez, nous sommes Roms mais nous ne sommes pas ce que l'on dit de nous. Même dans la misère la plus noire, notre intérieur est impeccablement tenu, et nous y tenons."

Mais je bifurque. Symptôme classique de la warrior don quichottesque à la petite cuiller.

Clara et moi nous retrouvons donc pour un de nos rendez-vous médicaux et au début elle grogne, elle a l'humeur noire, elle s'en confie à moi et cela lui donne envie de pleurer. Ou alors la tristesse prend le pas sur une mauvaise humeur qu'elle craint être de mauvais goût? Je ne sais pas mais plus nous nous connaissons, moins elle cache son exaspération. C'est bien ainsi. Aujourd'hui, 30 avril, elle me montre combien ces deux sentiments vont de pair. Elle me dresse la liste, impressionnante, de ce qui ne va pas, je lui dis franchement sur quoi je suis en mesure de l'aider. Et à mon tour je n'essaie plus de lui cacher mes propres limites, les limites de mes propres moyens, qui ne sont évidemment pas à la hauteur, mais qui n'en sont pas moins à sa disposition. On s'entend sur tout ça. Et alors on passe comme à une deuxième phrase de notre petit rituel: je tente de la faire rire, d'aller chercher la part ricaneuse en elle, la part espiègle.

En général, une fois que le médecin vient la chercher, je n'ai pas encore tout à fait réussi à la dérider. Elle essaie de sourire, mais ce n'est pas encore ça. Vient la suite: elle est prise en charge et moi, je dois retenir mes larmes, je dois éviter que le merveilleux personnel du service d'odontologie de l'Université de Lyon 2 me prenne pour une sorte de drama queen. Je n'y arrive jamais tout à fait. Je dois toujours aller me cacher un peu aux toilettes. J'étouffe. Je mesure combien ma petite cuiller de don quichotte-zozotte est ridicule. 

Lorsque je vois Carla réapparaître, flanquée d'un étudiant en odontologie attentionné, dévoué, rassurant, que je la vois sourire au moment où il nous explique la suite des opérations, je me dis voilà, c'est elle maintenant qui va m'aider à tenir. 

Aujourd'hui, il nous explique qu'à cause des suites de la chirurgie et des antibiotiques qu'elle prend il faut qu'elle s'abstienne de boire de l'alcool, ce qui la fait bien rire car elle ne boit pas. "Moi, jamais l'alcool. Mais Fabian! Oh! Hoy! Peut-être donne-lui aussi des antibiotiques? Hihihi!" (Elle rigole, bien sûr... Fabian ne boit pas plus qu'un autre.)

Je n'en reviens pas. Je serre sa main dans la mienne. Et puis, on nous explique qu'elle doit absolument s'abstenir de fumer pendant au moins 48 heures. Là, elle explose, mi-clown mi-sérieuse, disant que ce n'est tout de même pas possible, qu'il y a des limites, que c'est hors de question! J'insiste avec le médecin, qui lui explique que le problème, si elle triche, c'est que cela causera une douleur bien pire que ce qu'elle connaît maintenant.

Quand nous sortons et qu'avec un air de défi elle m'annonce qu'elle va s'allumer une clope, là, maintenant, et qu'elle en a vu d'autres, que c'est bon, il me faut tout pour l'en empêcher. Elle me dit "D'accord, je le ferai après, à la maison, quand tu n'es pas là." Et elle rit. Elle me regarde et dans ce regard je reconnais mon propre caractère rebelle, mon propre entêtement. Je me dis qu'avec ce besoin de parfois opposer l'humour au malheur, nous sommes faites pour nous entendre. 

Au moment d'aller à la pharmacie chercher ses médicaments (chez ce merveilleux pharmacien de la Guillotière qui s'occupe d'elle comme d'une reine depuis plusieurs semaines, juste à côté du bar "De l'autre côté du pont"), elle me dit qu'elle a mal à la jambe, qu'elle va s'asseoir et m'attendre. Que le pharmacien nous connaît bien maintenant, qu'il me remettra les médicaments, que ça ira.

Ce n'est qu'une fois en train de discuter avec lui (qui me demande des nouvelles d'elle et qui me donne quelques conseils pour la suite), que je me rends compte qu'elle m'a sans doute envoyée ici pour pouvoir fumer une clope tranquille. 

Je ne pense même pas un instant à la gronder ou à lui en vouloir. Le sentiment qui domine est surtout l'inquiétude. C'est vrai qu'en sortant de la pharmacie, je me précipite un peu vers la place où je sais qu'elle m'attend.

Je l'aperçois. Elle se tient la joue (normal, après l'extraction de dent). Elle marche en rond. Elle est toujours debout. C'est déjà ça.

Je sais une chose: je n'ai aucune leçon à lui donner, et elle ne voudrait certainement pas m'entendre si ce genre de lubie me prenait. Aussi, lorsque je la retrouve avec mon petit sachet de Doliprane et que je vois sa tête, je ne lui demande pas si elle a fumé, ni pourquoi elle semble avoir si mal. Je le comprends tout de suite. Et elle comprend que je comprends. Elle souffre le martyre. Elle n'a probablement pas même pu prendre davantage qu'une bouffée, ça n'a même pas dû la satisfaire. Mais elle se tient droite et elle affronte la douleur l'air de dire, "Si tu crois que ça suffit pour m'abattre". Elle me fait penser à moi.

Je l'accompagne à l'arrêt de bus, je la serre dans mes bras comme d'habitude, je lui dis qu'on s'appelle demain, elle m'embrasse en retour, elle ne fait pas semblant de ne pas avoir retrouvé avec la douleur son humeur noire. Lorsque je lui dis de bien dire à Fabian que pendant deux jours c'est lui qui fait le ménage, la vaisselle, la cuisine, et que si j'entends dire qu'il n'obéit pas au doigt et à l'oeil à sa femme je vais venir personnellement lui chauffer les oreilles, elle y va d'un rire grognon . Elle me traite en amie. Elle ne joue pas la comédie.  Les salamalecs de dame patronnesse et de mendiante style comtesse de Ségur, ça n'est pas notre truc. 

Je la quitte et je rentre chez moi, le coeur gros, une main crispée sur mon ventre et l'autre serrant ma petite cuiller. "L'océan n'a qu'à bien se tenir", me dis-je entre deux soupirs de découragement et en essuyant mes larmes, "Je vais lui refaire le portrait, moi, une goutte à la fois!"







jeudi 25 avril 2013

Désirs d'avenir (Histoires de Roms - 4)


Five hundred twenty-five thousand six hundred minutes,
Five hundred twenty-five thousand moments so dear,
Five hundred twenty-five thousand six hundred minutes,
How do you measure a year ?
In daylights? In sunsets? In midnites? In cups of coffee?
In inches? In miles ? In laughter? In strife?
Five hundred twenty-five thousand six hundred minutes,
How do you measure a year in the life?
How about love? Measure in love. Seasons of love.
Donny Osmond, "Seasons of Love"









Je suis dans la salle d'attente de la clinique de l'école d'odontologie de l'université Lyon 2, à me demander ce qui me prend de pleurer comme une fontaine, de hoqueter et de sangloter alors que j'attends d'en savoir plus sur les problèmes de mon amie C., que j'accompagne ici pour la seconde fois.



Oh, et puis ras-le-bol de l'appeler par une initiale. Je ne peux évidemment pas dire son véritable prénom, alors je lui en invente un. Appelons-la Clara. Et son mari, F., appelons-le Fabian. Voilà.



Il y a trois semaines, ils ont découvert à Clara un abcès qui menaçait de se répandre jusque dans sa gorge et de l'étouffer, de la tuer. Ils lui ont donné des antibiotiques et nous ont demandé de revenir pour poursuivre le traitement (dévitalisation d'une dent, extraction d'une autre, puis encore plein d'autres trucs, nous en avons pour des mois). Ils découvrent aujourd'hui que la disparition de l'abcès (mais pas de l'infection) a révélé d'autres problèmes. Il faudra revenir encore bien des fois. Ils ont été adorables et se sont démenés pour nous trouver en urgence deux autres rendez-vous, dans pas trop longtemps, même si tout était censé être bloqué jusqu'en juin. Ils ont traité Clara comme une personne très fragile et très spéciale (ce qu'elle est), même si Clara est une Rom.

Je suis donc dans cette salle d'attente, entourée de tant de gentillesse, et de véritable engagement par ces étudiants dans leur métier, ce qu'il signifie. Et c'est beau. Mais ce n'est pas pour ça que je pleure. Je pleure comme si j'avais peur de perdre une soeur. J'ai peur qu'entre ces problèmes dentaires graves et ses problèmes abdominaux sévères (éventration abdominale inopérable en raison apparemment de chirurgies excessives en Roumanie), Clara ne vive pas longtemps. Et j'essaie de comprendre quand tout a basculé. Quand Clara et Fabian me sont devenus irremplaçables à ce point et de cette manière-là. 

Depuis que les Roms sont entrés dans ma vie, beaucoup de choses ont changé. On sait bien, quand on décide d'entreprendre ce type d'engagement, que notre vie va basculer. Comment dire? Qu'il faudra lui insuffler une certaine discipline, tisser ensemble la vie que nous avions toujours connue et le temps que nous comptons désormais consacrer à aider concrètement, les mains dans le cambouis et tout le reste, des concitoyens démunis, victimes d'injustice et de discrimination. Des parias. On sait qu'il faudra à tout prix éviter, si on veut continuer de pouvoir se regarder dans la glace, de stopper brutalement, de les laisser tomber, de revenir à sa vie d'avant. Et on se doute bien, quand on commence, que si le rythme se prend si naturellement, si ça fait quand même du bien d'affronter sans peur ce sentiment dont on savait se débarrasser à bon compte en donnant une petite pièce de temps en temps, même s'il est bon d'enfin le vivre sans le fuir, on n'a vu que la pointe de l'iceberg. Qu'on n'a pas fini de s'indigner, de se révolter, de se démener, de s'inquiéter, de se désoler.

Il y a eu ça bien sûr avec Clara et Fabian, comme avec leurs voisins et les autres Roms que Philippe et moi, avec notre pote Anaïs et son mari, continuons d'aider, chacun dans la mesure de ses moyens et capacités.

Mais les larmes que je verse, maintenant, dans cette salle d'attente, ces sanglots que je dois aller cacher aux toilettes, ce sentiment dévastateur que je devrai cacher à Clara quand elle sortira de consultation, procèdent d'autre chose. Et soudain je vois exactement le moment où tout a basculé.

C'était il y a une semaine. On avait appris qu'étaient comptés les jours de Clara et Fabian dans le squat qu'ils venaient tout juste d'intégrer après la destruction au bulldozer de leur précédent lieu de vie. Que la ville avait coupé la source d'électricité de l'entrepôt désaffecté où eux-mêmes et quelque 200 autres personnes vivent - certains depuis des mois. Electricité dont ils savaient bien qu'ils n'étaient pas censés se servir, mais le moyen de recharger les téléphones portables qui sont leur seul lien avec le monde extérieur, ou d'avoir un peu de lumière le soir sans cette petite tricherie? 

Bref, plus de courant, éviction imminente et un jour où je téléphone pour avoir des nouvelles et demander ce dont ils ont besoin, pas moyen de les joindre. Pendant vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures où je n'ai cessé de penser à tous ces moments passés dans l'une ou l'autre des cabanes que Fabian a construit de ses mains, à boire le café, à discuter, à rire, à chercher des solutions et même, une fois, à déguster des spécialités roumaines cuisinées toute la matinée par Clara avec les victuailles qu'on lui avait données pour la semaine au secours populaire.

Vingt-quatre heures où j'ai pensé à comment j'avais finalement, il y a peu, décidé que oui, une fois par semaine s'il le faut, pendant des mois s'il le faut, j'allais accompagner Clara dans tous les rendez-vous médicaux nécessaires pour la remettre sur pied. Comment, en réalité, contrairement à ce que je me serais imaginé, une fois la décision prise, c'est devenu la chose la plus simple, la plus naturelle, la plus facile à intégrer au tissu de ma vie.

Vingt-quatre heures où j'ai pris la mesure de combien je tiens à ces rêves que nous avons échafaudés ensemble une fois, chez eux, en rigolant et en buvant du Coca. Leur dossier de la Caisse d'Allocation Familiale, enfin traité après presque deux ans d'attente, qui permettra à Clara d'avoir une sorte de pension d'invalidité (une somme dérisoire pour vous et moi, une révolution pour Fabian et elle), un numéro de sécurité sociale, une carte vitale, tout ça en attendant janvier 2014, date bénie où Fabian aura le droit de travailler. Fabian qui parle un français tout à fait respectable et qui est un ouvrier du bâtiment pas seulement méticuleux et professionnel, mais même talentueux. Et alors nous nous imaginions tous ensemble, avec Anaïs, nos hommes en nos enfants, invités dans leur premier studio, qui serait retapé miraculeusement par Fabian et décoré avec amour par Clara. Je voyais déjà la première fois où je les présenterais à mes amis. Les photos de nous tous dans leur premier appartement français, que j'enverrais à mon père...

Je voyais des projets avec Clara et Fabian. 

Dans cette salle d'attente je vois maintenant que l'avenir dont ils n'osaient plus rêver et celui que je suis déterminée à les aider à faire advenir se sont, comme nous, rencontrés.

Et lorsque Clara sort de chez le dentiste, que nous allons à la pharmacie acheter ses antibiotiques, qu'elle me pointe  du doigt une vitrine de boutique féminine et qu'elle me promet qu'un jour, nous irons ensemble nous acheter des robes d'été, qu'ensuite nous marcherons en faisant voler nos longues jupes ensoleillées en nous tenant par le bras dans la rue, et qu'elle le fait, qu'elle me prend par le bras, et qu'elle m'embrasse sur la joue, et que nous rions comme des gamines, et qu'elle me raconte, des étoiles dans les yeux, la fête que nous ferons lorsqu'un jour Fabian et elle auront un véritable chez-eux, je nous y vois. 



*
Des nouvelles de P., le violoniste qui avait vu son instrument écrasé par les bulldozers? Il y a quelques jours, une dame charmante rencontrée via ce blog a pris sa voiture et roulé une heure dans les bouchons pour nous apporter un violon ayant appartenu à son mari. Il nous faut maintenant en charger les cordes et réparer l'archet. Nous avons plusieurs pistes. Par le plus fou des hasards j'ai croisé P. aujourd'hui lorsqu'avec Clara nous sortions de Lyon 2. Je lui ai raconté ça, et la générosité de tous ceux qui se sont et continuent de se mobiliser pour remplacer son instrument. Il était sans voix. Je vous tiendrai au courant, bien sûr, pour la suite.


vendredi 5 avril 2013

Histoires de Roms – 3 : L’océan à la petite cuiller (lettre à Anaïs)




Chère Anaïs,

Nous nous voyons ce soir. Te voilà enfin rentrée, toi qui m’as fait connaître nos amis Roms de Villeurbanne et qui, par un hasard un peu cruel, te trouvais, pour la première fois depuis le début de cette aventure, à l’extérieur du pays  pile au moment où leur camp a été détruit et eux laissés là, à pourrir sur un trottoir, avant d'heureusement être accueillis par un prêtre de Gerland. 

Depuis que je t’accompagne dans ce combat début décembre nous nous amusons à dire que nous allons en mission ensemble, que tu es ma Batwoman et que je suis ta Robinette. Je t’écris ceci parce que je ne sais pas, dans l’excitation de nos retrouvailles, si je saurai bien comment te dire tout ce que je vais dire ici. Je te l’écris et je l’écris à ces nouveaux complices que sont les lecteurs de cette chronique qui s'est doucement imposée à moi. C’est l'un d'entre eux qui a mis les mots les plus justes sur ce que je veux tenter de faire ici : raconter  "quelque chose de simple et d'essentiel sur la fraternité, la solidarité qui ne sont pas des grands mots creux mais des pratiques" (merci encore, Tieri).

J’espère que tu seras fière de ta Robinette qui, en cette semaine fatidique de la destruction du camp où vivaient nos amis, a dû apprendre très très vite à se débrouiller sans toi, à ne plus s’appuyer sur toi pour pratiquer la solidarité, la fraternité et l’engagement social dans ce pays qui commence à être chez elle mais qui reste encore, après presque huit ans à le pratiquer, rempli de mystères. Je me dis qu’après m’être ainsi jetée à l’eau plutôt que d’attendre frileusement ton retour pour lever le petit doigt (à un moment j’ai eu cette tentation : attendre que tu reviennes et m’appuyer sur toi, je sais maintenant que ç’aurait pu être fatal à au moins une personne), je suis devenue plus forte, et que notre duo pourra faire deux fois plus que lorsque je me contentais d’être ton appendice. Et en plus il y a Philippe, maintenant, qui a vu, qui était là tous les jours avec moi en cette semaine de crise et dans mes démarches pour chercher de l’aide, et tous ces gens que j’ai rencontrés par ce blog. Nous sommes de moins en moins seules - nous ne l'avons jamais été, peut-être*.

Anaïs, tu te souviens, quand tu me parlais de ce camp de Roms auquel tu rendais régulièrement visite, juste après que j’ai décidé de venir avec toi et juste avant que nous le fassions effectivement, tu m’as parlé de ce jugement que l’on portait souvent sur ce type d’engagement : "C’est comme essayer de vider l’océan à la petite cuiller"...

Je me souviens bien m’être interrogée sur la validité de cette affirmation, et sur toutes ses ramifications. Je me souviens m’être torturée et creusé la tête. Je me souviens avoir douté. Et puis je me souviens, lors de notre première visite ensemble au camp, du grand silence qui s’est fait en moi. Toutes les questions ont disparu. Nous étions là, avec eux, à échanger, à donner et à recevoir, à se reconnaître mutuellement comme êtres humains dont la dignité, de part comme d’autre, n’avait pas à être remise en cause, et j’ai su. J’ai su que ces questions d’océan et de petite cuiller peuvent vite devenir des parades pour se justifier de ne pas agir. Et qu’elles se trompaient d’objet. Je n’aide pas ces quelques personnes parce que je veux sauver les Roms avec un grand R et réformer le Système avec un grand S (quoique, si vous me donniez une baguette magique, là, maintenant…). J’aide ces quelques personnes parce que puisque je les considère, chacune, comme une personne, chacune de ces personnes que j’aide en vaut la peine. Point. Je n’ai pas besoin que leur nombre se multiplie pour trouver que cette aide existe et a un effet. Et pour tout dire ça commence sérieusement à m’énerver quand on me dit que ces gestes d’aide ne sont que « ponctuels ». Ah oui ? Le fait, par exemple, que deux enfants qui couraient pieds nus dans le froid aient des bottes aujourd’hui, parce que ça ne réforme pas tout le Système, c’est anodin, c’est ponctuel, vous trouvez ? Le fait qu’une mère ait des couches pour son bébé pendant les trois prochains jours ? Le fait que mon amie C., qui a été expulsée de ce camp et s’est retrouvée à la rue malgré ses problèmes de santé, se soit fait soigner et qu’on ait découvert juste à temps un abcès dans la joue qui aurait pu la tuer s'il s'était étendu jusque dans sa gorge? Vous trouvez ça ponctuel, vous ? Eh bien, c’est sans doute parce que ce n’est pas à vous que ça arrive.

Moi, j’ai la chance que ça ne m’arrive pas non plus, mais la malchance de ne plus être capable de fermer les yeux. Et c’est grâce à toi, Anaïs. Grâce à cette question dont nous avons discuté (peut-être que tu m’en parlais pour me « préparer » à ce que j’allais voir, et dont on ne peut pas revenir indemne), et dont j’ai pu constater l’invalidité devant la misère totalement injuste, et injustifiée, de ces voisins à nous. 

Oui, je suis devant l’océan avec une petite cuiller. Et je m’en moque. Je n’attendrai pas que le Réel change et s’accorde à mes désirs pour faire quelque chose. Si j’attends cela, des gens en crèveront, carrément. La mésaventure de C., dont j’ai appris hier en l’emmenant se faire soigner qu’elle a failli y passer, me le rappellera toujours. Et toi, Anaïs, tu m’as appris une chose : ce n’est pas tant que nous tentons de vider l’océan à la petite cuiller, en réalité. C’est que face à la grande sécheresse de notre société devant la misère bien réelle de certains êtres humains, les gens comme nous sont autant de gouttelettes éparses qui, à force de se trouver, de se fondre, finiront par former un torrent.

Ce soir, mais aussi dans les prochains chapitres de cette chronique, je te raconterai le bonheur de F. et C. lorsqu’ils ont eu construit cette nouvelle cabane qui est une preuve de plus du talent, de la méticulosité, de l’application, voire du génie qu’ils pourraient mettre à profit ici, en France, pour gagner leur vie correctement et s’installer comme ils le méritent.  Elle sera détruite aussi, bien sûr. Et ils le savent. Mais ils avaient besoin de ça: un toit à eux, des murs bien faits, un espace propre et sain, ordonné, qu'ils ont même pris la peine de décorer, d'agrémenter de rideaux. Puis nous parleront de nos amis en instance d’être relogés. De C. en voie de guérison, bientôt sortie d’affaire. De mon fils qui s’est tellement attaché à elle qu’elle est la seule à convaincre de bien fermer son manteau quand il fait froid. Et de la bouteille de liqueur fine qu’elle et F. nous ont offerte pour nous remercier de notre aide, à Philippe et moi, mais surtout, je pense, un peu pour officialiser cette amitié qui commence.

Et pour cette histoire d’océans et de petites cuillers, tu es toujours partante, n’est-ce pas ?

On continue ?

À ce soir, Anaïs, et merci d’avoir fait entrer dans ma vie la fraternité qui est une pratique et pas un mot creux.

Mélikah


*Je ne pourrai pas tout raconter ici. La romancière en moi le sait. Il faudra choisir. C'est le propre de tout récit. Ainsi je laisserai tous les lecteurs de cette chronique aller consulter l'internet pour connaître les dernières nouvelles. 
** également, pour cette histoire de violon : comme l’ami « P. » ne fait pas partie des familles que la préfecture doit reloger (il n’a pas d’enfants ici avec lui), je ne sais pas encore où il se retrouvera, quand, comment. J’attends donc de m’assurer que nous pourrons bien le suivre pour lui remettre ledit violon et vous reviens…