vendredi 19 septembre 2014

Gadoue (Histoires de Roms 22)


“I want a civilization in which 'progress' is not definable 
as making the world safe for little fat men.” 
 George OrwellThe Road to Wigan Pier

*

Tu ne connais rien à la gadoue tant que tu n’es pas allée rendre visite à des gens qui vivent dans un bidonville par un jour de pluie qui ressemble à un jour de novembre. Tant que tes pas incertains ne t’ont pas menée dans les allées de boue glissante où on n’a le choix qu’entre s’enfoncer le pied jusqu’à la cheville ou glisser et tomber à la renverse dans la vase. 
Tu es là, avec tes deux copines, Nicki et Anaïs, sous un grand parapluie, à essayer tant bien que mal de suivre les coulis de fange que sont devenues les allées du bidonville, à essayer de placer le pied où il faut pour ne pas t’y étaler de tout ton long, et les habitants sortent de leur demeure certains éberlués, d’autres pour vous donner le bras et vous indiquer dans quelle direction se trouvent Blanche, ses enfants et son mari, venus se réinstaller là, dans cette grande orgie de boue, de grisaille et d’eau qui tombe par trombes si bien qu’on ne voit rien devant soi. Et certains ont mis à terre des vieilles planches de bois et de bouts de palettes pour qu’on puisse circuler.
Tu es là à gâcher tes seules baskets et tu te dis : « Pas grave, pas grave, tu en as d’autres, des chaussures, arrête de faire ta princesse, regarde là les enfants qui sont pieds nus, et tu paries combien que cet homme qui te donne le bras a des semelles criblées de trous ? Arrête de flipper. C’est ta manière de détourner la gravité de ce que tu vois. Tu le sais. Tu ne sers à rien si tu paniques. Ressaisis-toi ! »
Et toutes ces émotions confuses qui te retournent les boyaux pendant que tu te tords les chevilles que tu titubes que tu peines et luttes et que tu finis par fermer ce satané parapluie qui ne fait que compliquer les choses de toute façon, et qui est une insulte. Un parapluie comme une offense, à tous ces gens qui n’ont rien, et à Blanche.
Blanche et les siens que vous retrouvez enfin et qui n’ont pas encore eu le temps d’amasser le matériel nécessaire pour se construire une cabane. Blanche et les siens à l’extrémité extrême du bidonville, là où après la dernière évacuation, celle d’un autre triste lieu de vie, on a dû inaugurer une nouvelle « rue » pour accueillir ceux qui étaient de nouveau en recherche d’un coin où « s’installer ». Une nouvelle « rue » où sont alignées des… comment dire… « tentes » serait injuste et exagéré. Des tentes, ce serait le rêve. Mais là non. Blanche, son mari et ses petits (4 ans et 1 an), ainsi que trois ou quatre autres familles, sous la pluie battante, sous une minuscule bâche de plastique tenue à deux mètres du sol par un pauvre morceau de bois, avec leurs affaires, sur une vieille couverture ou un tapis posé à même la vase, attendant que ça passe.
Et toi et tes potes, votre beau parapluie injurieux maintenant refermé pendu à vos côtés comme un vieil oiseau trempé et piteux, vos chaussures auxquelles s’accrochent des gâteaux de boue, vos cheveux qui gouttent, vos cœurs serrés, vos visages essayant de ne pas le laisser paraître, sourcils froncés et esprits concentrés sur la liste de matériel dont le mari de Blanche vous dit avoir besoin : tant de clous, deux ou trois autres bâches, tant de planches ou palettes, poutres pour le toit, et ainsi de suite.
Tu sais que Nicki et Anaïs retiennent mieux ces choses que toi. Tu es plus douée pour retenir les listes de courses alimentaires ou vestimentaires que pour les matériaux de construction, en général. Va savoir pourquoi.
Alors tu t’en remets à elles. Tu leur fais confiance.
Tu laisses ton esprit se noyer dans le déluge d’eau sale et de boue.
Tu encaisses.


*Ce texte est un extrait du travail en cours (récit (dé)construit à partir de l'ensemble de ce blog et de mon expérience des derniers mois auprès de familles roms démunies).
** Il est également disponible sur Mediapart, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/190914/gadoue-histoires-de-roms-22

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