jeudi 26 juin 2014

Écarts (Histoires de Roms 20)

"Assez naturellement, les gouvernements et les opinions publiques demandent des comptes aux élites financières et économiques qui se sont enrichies tout en conduisant le monde au bord du gouffre." 
Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle


*

Il y a des journées de grand(s) écart(s) qui font particulièrement mal. Qui font faiblir. Faiblir au sens de perdre son sang-froid, sa capacité à prendre du recul, à remettre les choses en perspective. Des journées qui font monter une colère qui n'est bonne pour personne et qui ne sert à rien. (Sinon, peut-être, à avoir motivé l'écriture de ce billet.)

Elles commencent souvent par un réveil difficile. Grande fatigue, manque de sommeil, tristesse (chacun a ses raisons), lassitude. Pourtant il faut bien se lever et faire ce que l'on a à faire, accomplir le minimum qu'on s'est promis d'accomplir.

Pour moi, hier était une de ces journées.

Ç’a commencé par une visite très matinale à vélo, au bidonville où vivent Cendrillon et ses enfants. Comme elle devait partir à huit heures, que je devais lui faire signer des documents pour les inscriptions à l'école l'année prochaine, et qu'en plus elle et les petits me manquaient, j'ai enfourché mon vélo et j'y suis allée, les yeux encore collés et pas assez de café dans le corps.

J'étais fatiguée et triste. Surtout en raison du fait que j'ai perdu il y a trois jours une personne qui a énormément compté pour moi. Une figure maternelle qui avait veillé sur mon adolescence. Plus jeune, j'étais en errance, et Soizik faisait partie des personnes qui avaient entrepris de me remettre en route et de me guider, fermement, dans une meilleure direction.

Bref, hier matin, une fois mon vélo attaché quelque part, j'ai éprouvé une difficulté inattendue et inhabituelle à traverser le bidonville presque désert au petit matin, et c’est le regard engourdi par le deuil que j’ai regardé ce lieu d'habitude si animé, avec ses habitants qui me saluent, ceux qui me font la bise, ceux avec qui nous faisons toujours les mêmes blagues qui nous rassurent et nous rendent heureux, le bidonville avec aussi ses tas de déchets et ses rats qui trottinent (pas de ramassage des ordures, pas de sanitaires, pas d'eau)... J'avais mal partout, je ne savais pas comment j'allais expliquer à Cendrillon, une fois arrivée là, pourquoi j'avais cette drôle de tête, ces cernes, ce pas si peu assuré, le cœur au bord des lèvres...

Et une fois arrivée sur le seul de "chez elle", j'ai perdu toute faculté de me raconter à elle. À cause de ce que j’y ai vu.

Il faut s'imaginer un espace d'environ 10 mètres carrés (c'est sans doute moins, je suis très mauvaise pour évaluer ce genre de chose), avec dans un coin le poêle à bois de fortune et un petit meuble pour la vaisselle et les vêtements. Tout le reste de l'espace est occupé par deux lits, un simple et un double.

Ce n'était évidemment pas la première fois que je venais. Je me suis assise je ne sais combien de fois sur un de ces deux lits transformés en canapés le jour, pour passer un moment avec les enfants ou Cendrillon, se faire des confidences, rire, pleurer... Mais c'était la première fois que je surprenais ce moment où seule la mère est réveillée et où les enfants dorment encore. 

Comme Cendrillon devait s'absenter toute la journée, sa belle-mère avait dormi là pour pouvoir veiller sur les petits dans la journée. Elles avaient dormi, à deux, dans le lit simple. Et c'est dans le lit double que j'ai vu ce qui m'a fait faiblir : les six enfants, 2 ans, 3 ans, 5 ans, 8 ans, 12 ans et 14 ans, couchés perpendiculairement au sens habituel, entassés, là, dormant. Les deux adultes dans un petit lit simple, les six enfants dans un lit double, un espace de dix mètres carrés, pas d'eau, pas de toilettes, pas de ramassage des déchets, pas d'électricité.

Une des petites, celle qui a l'âge de mon fils, a ouvert un œil et m'a reconnue. Je suis restée quelques minutes, le temps que sa mère signe les papiers, je ne me suis même pas assise tellement j'étais sonnée. La petite se serrait contre moi en murmurant mon prénom. Je lui caressais les cheveux. Je prenais de temps en temps la main de sa mère qui me disait: "Mélikah. C’est pas bien ici. Beaucoup de misère. C'est difficile. Moi, pas dormi. Les rats. Les enfants mordus, griffés. Fatiguée." Je n'ai pas su trouver les mots réconfortants que je trouve d'habitude, trouver le ton enjoué qui ramène le plus souvent le sourire sur le visage de Cendrillon... J'ai serré sa main, j'ai dit: "je sais, ça n'a aucun sens, je sais"... 

Je suis rentrée chez moi pour prendre soin de mon fils qui était malade. J'avais l'impression qu'une chape de plomb s'était abattue sur moi. Plombée. C'est le mot.

Hier, c'était aussi le jour où je devais emmener mon fils chez l'ophtalmo pour un examen prévu depuis des mois, impossible à reporter, etc.

Nous nous y sommes donc traînés tous les deux, lui pas bien en forme, moi toujours ployant sous le poids des derniers jours auquel s'était ajoutée la vision du matin: les six loulous dans le petit lit, endormis, comme tous les soirs de leur vie où ils ont la chance de ne pas dormir dehors. Le fait que cette image cauchemardesque de leurs bouilles paisibles fasse partie de leur "normalité". De ce qu'il leur faut accepter comme étant la vie. De ce que, moi, je n'avais pas le choix de laisser advenir. À eux, que j'aime, et à tous les autres que je connais moins, que je ne connais pas, qui vivent ici ou ailleurs mais qui vivent la même chose. 
*

"Tous le même regard, tous le même éclat dans les yeux, la volonté de vivre malgré les pieds infectés et la faim, l’humiliation. La volonté de vivre et de revenir un jour quelque part, n’importe où, à un endroit qu’ils pourraient nommer chez-eux. Peu importe qu’ils ne l’aient jamais vue cette terre, ce n’est pas ce sac de plastique ou cette tente faite de chiffons ou d’une bâche trouée. C’est chez eux. Ailleurs qu’en Cauchemardie." 
Philippe Ducros, La porte du non-retour

*

Le cabinet de l'ophtalmo se trouve dans un quartier huppé de ma ville. Il faisait plus de trente degrés et c'était le début des soldes d'été dans les boutiques de luxe. Il y avait plein de monde partout, assez pour qu'il soit difficile d'avancer.

Et c'est là, avec l'image des petits de Cendrillon dans leur cabane le matin qui se superposait malgré moi à ce que je voyais, que j'ai de nouveau faibli: des voitures dont la valeur dépasse sans doute celle du prix de mon appartement, décapotables et conduites par des quinquagénaires grognons et impatients, paradaient, des chasseuses de soldes liftées et botoxées qui portaient en vêtements de quoi nourrir la famille de Cendrillon pendant un mois, des airs désagréables et contents d'eux, deux dames chic qui échangeaient sur le meilleur endroit pour manger une glace en France, de grands adultes richissimes cherchant le meilleur rabais qui se bousculaient entre eux et qui bousculaient mon fils (ils avançaient sans se soucier de ceux qui les entouraient et encore moins de lui, trop petit pour que leurs regards qui ne savent pas se baisser le voient et fassent attention)... et la chaleur... et la fatigue... et les visages des enfants de Cendrillon, leurs cheveux ébouriffés qu'on ne peut pas toujours laver quand il le faudrait et qui ne connaîtront jamais le coiffeur, leurs petits corps endormis qui ne connaissent pas l'existence de ce microcosme où je me trouvais maintenant à peine quelques heures plus tard... Les corps des habitants de ce microcosme qui ne soupçonnent pas ou ne veulent surtout pas entendre parler de ce que j'avais vu ce matin... et qui pourtant pourraient tout y changer, il suffirait de si peu venant de chacun d'eux.

Voilà, j'ai faibli. Je les ai détestés comme une adolescente révoltée. Même la description que j'en fais ci-dessus est sans doute exagérée, pas assez nuancée, dictée par la peine, le choc, le contraste.

Mais oui, j'ai faibli, je les ai haïs. Parce que je leur en voulais de ne pas avoir vu ce que j'avais vu. De ne pas en savoir l'existence.

C'est stupide, je sais. Mais j'en ai voulu au monde entier, et surtout à eux, de l'écart scandaleux entre ce que j'avais vu le matin et ce que je voyais maintenant. J'en ai voulu au monde entier que cet écart inadmissible existe, dans le silence général et l'aveuglement organisé.





* Pour plus d'information sur La porte du non-retour, par Philippe Ducros: http://hotelmotel.qc.com/projet-en-tourn%C3%A9e-la-porte-du-non-retour.php
** billet également disponible sur Mediapart, section Le Club: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/260614/ecarts-histoires-de-roms-20






vendredi 6 juin 2014

Personne (Histoires de Roms 19)


Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule, en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au Solitaire, au Poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton

Gustave Flaubert, lettre à George Sand, 12 juin 1867

*

Personne ne devrait vivre dans un bidonville. Jamais. 

Et pourtant.

Pourtant Fabian, Clara, Cendrillon et ses six enfants, et le musicien dont le premier violon a été écrasé par un bulldozer et le second cramé dans un incendie, et le frère de Cendrillon qu'on surnomme le papy à cause des sillons que la misère et les âpretés de la vie ont prématurément tracés sur son visage, et la sœur de Cendrillon qui n'a jamais assez de cigarettes pour décompresser et comme exhaler avec leur fumée son découragement et sa fatigue, et B le jeune père de famille qui sue toute son angoisse parce qu'il vient de recevoir un autre "avis d'exploser" et qu'il doit préparer son départ (tous les Roms que je connais appellent ainsi les OQTF ou avis d'expulsion, "avis d'exploser"), oui, pourtant eux, et beaucoup d'autres, y vivent.

Personne ne devrait vivre dans une cabane sans électricité et sans eau, construite de bric et de broc (euphémisme), meublée d'objets dont plus personne ne voudrait, et se faire à manger sur un ancien bidon transformé en poêle de fortune dans lequel, quand il fait froid, on fait un feu pour tenir les enfants au chaud avec n'importe quoi, ce qu'on trouve, du contreplaqué, du plastique, des vêtements, du bois pourri.

Et pourtant, même s'il y a ce scandale qui veut que certaines personnes soient condamnées à vivre dans un bidonville, que ça "passe", que la société l'accepte. Même si l'on en est réduit à aider tout seuls, à quelques-uns, en électrons libres. Même s'il faut voir les choses en face: on est un fou en train d'essayer de vider l'océan avec une petite cuiller. Même si tout ça, la disproportion entre nos idéaux et la réalité, entre nos exigences et celles de la société, entre nos moyens et le problème, on n'a pas le choix. On y va. On s'attaque au grand bleu avec notre petite cuiller. On refuse de se laisser impressionner. On est peut-être bien un Sisyphe aux yeux des gens "normaux", mais aux yeux des personnes que l'on tente d'aider dans leur misère (faute de pouvoir les en sortir, car nos petites cuillers ne suffisent évidemment pas), c'est différent. Une paire de chaussures donnée à la fille de Cendrillon pour qu'elle puisse aller à l'école, c'est peut-être ridicule de votre point de vue, mais je vous assure que du point de vue de cette petite fille et de sa mère, il y a, réellement, une différence entre aller à l'école pieds nus ou pas.

Puisque la vie est ainsi faite, on apprend à ajuster son regard. Chaque geste que je fais pour eux, chaque geste qu'ils font pour moi, change des vies. La leur, la mienne. Chaque semaine un peu davantage, ils s'inscrivent dans le tissu de mon existence et moi dans la leur. 

*

Personne ne devrait habiter sur un terrain où il n'y a aucun ramassage des ordures et où sont attirés, par la force des choses, les mouches et les rats.

Personne ne devrait avoir à se dire, comme moi les dernières fois où je suis allée rendre visite à mes amis, en voyant passer un de ces petits rongeurs qui autrefois m'auraient fait hurler de peur, qu'on s'habitue à tout. Avoir malgré soi un rire un peu amer. "Tiens, encore une chose dont je n'ai plus peur depuis que."

Personne ne devrait un jour se rendre compte qu'il sait faire avec. La misère. 

Et pourtant.

Pourtant quand on est reçu dans la cabane de ces gens qui sont en train de devenir des amis, on arrive à se concentrer uniquement sur ces instants de complicité, de solidarité, de partage, et à reléguer la misère à l’arrière-plan. On arrive à rire. On arrive à trouver précieux ce moment où ils nous offrent le café, un gâteau, ou ces cadeaux qu'ils ont cherchés pour vous, une robe trouvée sur un marché, une bague de famille, une lampe de chevet obtenue à l'occasion d'un troc, toujours choisis en fonction de ce qu'ils connaissent de vos goûts, de ce qu'ils savent que vous aimez. 

On arrive à se dire que ces moments nous sont devenus indispensables. Lueurs dans la nuit. Fleurs exotiques au milieu de la mouise. Grâce et beauté au milieu de la misère.


*

Personne ne devrait réussir à construire une vie pour lui-même et les siens alors qu'il est chassé de bidonville en bidonville, qu'il est vu comme ne méritant pas tout à fait la même chose que les autres hommes.

Et pourtant.

Pourtant nous avons inscrit les enfants de Cendrillon à l'école. Deux de ses filles y vont depuis deux mois, assidûment. La plus petite est maintenant inscrite pour la rentrée de septembre. Ses deux aînés viennent de commencer le collège. Dans les deux établissements concernés, ils ne sont pas seulement admis, ils sont accueillis. La révolution que la scolarisation des enfants est en train de produire dans leur propre rapport à la vie et dans celui de leur mère est presque indescriptible tant elle est inattendue, inespérée, importante, bouleversante, extraordinaire.

Mais personne ne devrait avoir à apprendre la vie au pays des Droits de l'homme et à prouver sa volonté et sa capacité de s'intégrer tout en vivant dans des conditions que la plupart des citoyens dudit pays ne sauraient pas même imaginer.

Et pourtant, au moment de discuter avec la directrice de l'école élémentaire et maternelle où vont depuis mars les deux louloutes de Cendrillon, non-seulement ai-je eu les confirmation que le personnel et les élèves de cette école qui devrait être un modèle pour toutes les avait adoptées, qu'elles faisaient en quelque sorte désormais partie de la grande famille, j'ai également appris que ça venait aussi d'elles. Que malgré tout, elles étaient en train d'y arriver. La directrice, merveilleuse Mme M., a eu à peu près ces mots: "Elles sont dégourdies, elles sont volontaires, elles aiment apprendre, elles sont appréciées de tous. Cela se passe très bien. Nous les retrouverons avec plaisir l'année prochaine, leur place est réservée, tout comme celle de leur sœur, la plus petite, que nous comptons bien sûr accueillir pour sa première rentrée."

*

Même si rien de tout ça n'est normal, ou acceptable, nous allons donc continuer à nous battre, Cendrillon, les autres chevaliers de l'armée des petites cuillers (Anaïs, Gilberte, Elisabeth, Yves, Nicki, Philippe, etc.) et moi, pour l'aider à construire cette nouvelle vie. Même si dans cette nouvelle vie se côtoient le bonheur de voir ses enfants s'épanouir, grandir, de voir le monde s'ouvrir à eux alors qu'ils semblaient condamnés d'avance au contraire… et la nécessité de mendier pour les nourrir, de vivre dans une bicoque sur un terrain flanqué d'un rond-point d'autoroute, sans eau, sans électricité et sans ramassage des ordures.

Car personne ne devrait avoir à vivre dans un bidonville, jamais.

Mais.

Mais si ça dépendait de moi, tant et aussi longtemps qu'il existera des bidonvilles, tous les citoyens seraient tenus, au moins une fois, d'en visiter un. 

Qu'une fois, au moins, chacun voie de ses yeux un bidonville. Qu'une fois, au moins, chacun aille à la rencontre des gens qui y vivent. Et regarde dans les yeux ces hommes, ces femmes et ces enfants. Et les salue comme ils le méritent.

mardi 6 mai 2014

Dire non, se dire oui (Histoires de Roms 18)


"S'engager, c'est aussi s'intégrer. C'est échapper aux assignations culturelles, religieuses ou familiales liées à l'origine pour embrasser et construire une histoire en mouvement."
Edwy Plenel, Dire non, Don Quichotte éditions, 2014.

*



Difficile de décrire ce que l'on éprouve dans des moments comme celui-là.

Le trajet à vélo entre chez toi et le bidonville, devenu familier, dont tu te dis aujourd'hui que ça y est, il fait maintenant partie de ces rituels auxquels tu repenseras encore, dans des années, que tu raconteras encore.

L'arrivée au rondpoint et la traversée avec le vélo. Les habitants du bidonville qui t'aperçoivent, qui te saluent, tout sourires, qu'ils te connaissent ou non.

Les cabanes, la terre battue, les deux ou trois voitures stationnées dont invariablement une sur laquelle sont en train de travailler trois ou quatre hommes, qui te saluent également, la curiosité dans les yeux, quand tu passes à côté d'eux avec ton vélo avant de t'engager sur le terrain.

Les vieux, les hommes, les femmes, assis sur des chaises devant leurs baraques comme sur un balcon ou sous un porche, fumant, buvant le café ou une bière, discutant.

Celui qui te demande si tu es mariée et qui te répond : "Oh, d'accord, désolé.  Vraiment désolé. Je peux te serrer la main, alors?" lorsque tu lui réponds, timide, que oui.

Les enfants qui courent et jouent, qui rient et crient. Comme tous les enfants. 

Une radio qui résonne à tue-tête et deux jeunes gars, au milieu d'une assemblée morte de rire: l'un porte une perruque de femme blonde et se déhanche au son de la chanson, faisait un numéro de charme bidon et hilarant à son pote. Caricature de femme qui fait mourir de rire les vraies femmes autour, agglutinées. Et on t'invite à venir taper des mains et rigoler avec les autres... Et tu danses, un peu. Tu rougis.

Et puis, il y a le moment où les filles de Cendrillon t'aperçoivent et où tu entends leurs petites voix crier ton prénom, où tu regardes leurs petits corps sautiller dans ta direction, où tu les sens plus que tu ne les vois bondir et s'acrocher à ton cou, faire tomber le vélo, te couvrir de baisers en disant "Mélikah, Mélikah" et toutes sortes de mots doux en roumain que tu aimerais comprendre...  Il y a les deux qu'Anaïs et toi avez aidées à inscrire à l'école primaire, "Nina" (7 ans) et "Florina" (4 ans), qui y vont maintenant tous les jours depuis plus d'un mois, et la plus jeune, celle de trois ans, petit animal indomptable qui se méfiait de toi et qui maintenant t'appelle par ton prénom, qui tient à te faire des bisous sur les lèvres chaque fois que vous vous dites Bonjour et Au revoir.

Il y a leur mère qui t'attendait. Qui t'aide à rentrer ton vélo dans la cabane pour qu'il ne lui arrive rien, qui s'assoit à tes côtés.

Il y a les rituels: tu sors de ton sac ce que tu as apporté pour elle et les enfants, du chocolat de Pâques, un peu d'argent, un paquet de clopes, de quoi dessiner, un biberon pour le bébé, des photos prises par ton pote Christian et que tu as fait imprimer... Il y a les remerciements que tu essaies d'écourter et les nouvelles que vous vous donnez l'une à l'autre pendant que les trois plus jeunes grimpent sur le canapé de fortune et vous empêchent de discuter à force de vous faire des bisous, des câlins, des coiffures. Il y a la colère affectueuse de Cendrillon quand elles t'empêchent de parler parce qu'elles sont trop excitées, et vos rires quand elles essaient de te faire de nouveaux looks avec les barrettes qu'elles ont pris le soin de te demander la permission de t'enlever avant de le faire.

Il y a la plus jeune, celle de 3 ans, petite indomptable d'amour, qui à un moment se fâche parce que tu n'écoutes pas ce qu'elle dit, qui t'agrippe le nez et te griffe le visage, à qui tu expliques qu'elle te fait mal quand elle fait ça, et qui court chercher un mouchoir, qui essuie méticuleusement l'égratignure et qui l'embrasse longuement, te caressant les cheveux.

Il y a le moment où, un peu nerveuse, tu demandes à Cendrillon sa confiance, officiellement. Il est question d'afficher dans le cadre d'une exposition à la fin mai des photos que Christian a prises de ses petites. Elle doit donner son accord (si elle le souhaite, bien sûr), par écrit. Tu te trouves bredouillante et timide au moment de lui expliquer tout ça. Une voisine très sympathique se charge de traduire ce que tu dis, car tu tiens mordicus à ce que Cendrillon comprenne de quoi il s'agit, et qu'elle n'accepte qu'en connaissance de cause, et si elle le veut.
Tu as imprimé quelques photos pour qu'elle puisse se prononcer sur des images dont elle juge qu'elles ne déshonorent d'aucune manière elle ou ses filles. Elle te fait comprendre qu'elle veut quand même quelques minutes pour y penser et cela te fait plaisir, parce que cela dit quelque chose de votre relation, et du fait qu'elle se sent libre de s'engager ou non envers toi.

Une heure plus tard, elle te donnera son accord, officiel et écrit. Elle te dira oui. Elle retirera de son annulaire une bague et elle te la passera au doigt. Elle te demandera d'accepter ce cadeau. Tu lui demanderas au moins dix fois si elle est certaine de vouloir te donner un objet qui apparemment lui est cher. Elle te répondra "Prends, s'il-te-plaît", et quand tu retiendras tes larmes après l'avoir serrée dans tes bras, elle t'offrira un sourire où tu liras qu'entre vous, quelque chose d'inattendu est en train de se passer.

Et lorsque tu rentreras, tu auras envie de témoigner de ça. Pour donner envie aux autres. De dire non à la tentation, savamment entretenue par notre temps, de se replier sur soi et de se fermer à l'autre. Pour donner envie à ceux qui te liront de se dire oui entre eux. Seulement ça. Oui. Pour commencer.

Ou encore (pour reprendre les mots de ce livre de Plenel que tu as fini de lire aujourd'hui et qui t'a autant bouleversée que galvanisée): de "dire non pour inventer, tous ensemble, notre oui."







*texte également disponible dans l'espace "Le Club" de Mediapart: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/060514/dire-non-se-dire-oui-histoires-de-roms-18

  

vendredi 28 mars 2014

Merci de votre accueil (Histoires de Roms 17)


Photo: Christian Desmeules


Il est 8h05. Nous sommes seules dans la cour de l'école, Cendrillon, Nina (7 ans), sa petite soeur Florina (4 ans) et moi*.

Nous sommes arrivées trop tôt. Les autres élèves et les professeurs ne seront là qu'à 8h20. Nous venons de mondes différents, que tout devrait opposer, Cendrillon et moi, mais plus je la connais et plus je le sais: nous sommes des mères faites de la même étoffe, méticuleuses, angoissées, surémotives, aimant leurs enfants d'un amour animal, tout tissé de passion, de peur de mal faire et de volonté de bien faire. 

Donc au lieu d'arriver à 8h20, nous arrivons à 8h05. C'est plus sûr.

Il fait un soleil insolent en cette fin mars. Nina et Florina sont propres comme des sous neufs, vêtues comme des ballerines: jupe de crêpe longue et blanche à volants pour Nina, petite jupe rose courte comme un tutu pour Florina, collants épais, baskets d'enfant, pulls impeccables et dans les cheveux des barrettes rouges à paillettes chez l'aînée et chez la cadette, une grosse fleur rose. Grands yeux de velours, gestes gracieux et visages fins, comme leur mère. Elles sont si jolies qu'on les croquerait.   

Il y a des jeux de marelle et la grande y entraîne la petite. La petite qui, comme bien des enfants normaux de son âge mais pas tout à fait pour les mêmes raisons, n'est pas exactement rassurée. Elle oscille entre les crises de larmes et les éclats de rire. Nina la prend par une main et sa mère par l'autre. Elles commencent à sauter ensemble sur les chiffres. Je m'apprête à compter en français pour tenter de l'apprendre à la plus petite, mais Cendrillon me fait signe, avec un sourire et une fierté indicible: "Chut, regarde !"

Et alors Florina compte jusqu'à dix. En français. Sans se tromper. Je ne savais pas qu'elle savait. Je crois que c'est récent. Mais peu importe, ce n'est pas là l'essentiel. L'essentiel, c'est ce moment entre nous: une mère rom qui vit depuis des années dans des conditions inimaginables avec ses enfants, qui a vu avec eux des choses inimaginables pour la plupart d'entre nous, et moi à ses côtés, dans une cour d'école, à 8h05 un matin de printemps, moi à qui elles ont choisi d'accorder leur confiance, moi qu'elles ont accueillie dans leur famille. Moi à qui elles montrent, dans cette cour de l'école où deux fillettes feront leur première vraie rentrée et leur premier vrai bout de chemin (du moins je l'espère), leur fierté d'apprendre chaque semaine un peu davantage ma langue.

Quelques minutes plutôt, en marchant du métro, un moment de la même intensité a eu lieu lorsque Nina m'a expliqué qu'elles avaient été déposées à l'arrêt de bus par un de leurs voisins du bidonville qui a une voiture. Encore chamboulée, au moment où j'écris ces lignes, par leur regard lorsque je leur ai dit, avec un sourire de gamine: "Voiture? Tu veux-dire motora?" 

Elles semblaient fières de moi, qui ai pourtant tellement plus de travail à faire qu'elles pour apprendre leur langue. 

Nous avons ri. Je découvre avec elles des définitions de la joie que je ne connaissais pas.


*


À 8h20, nous avons retrouvé la directrice du primaire et de la maternelle ainsi que les professeurs rencontrés la veille. Nous y étions venus pour l'inscription officielle de Nina et de Florina, mais les choses ne se sont pas du tout passées comme je l'avais imaginé. Après un an à accompagner cette famille, et même si j'ai croisé beaucoup, beaucoup de gens dévoués, respectueux, exceptionnels, il n'en reste pas moins que j'ai dû apprendre à réviser mes attentes et mes espoirs. À m'en méfier, même. 

Donc je ne m'attendais pas vraiment à ce qu'après avoir expédié les formalités, la directrice prenne le temps de nous faire visiter à Cendrillon, à moi, à ses filles et à leur frère aîné S. qui nous accompagnait pour "faire interprète", toute l'école primaire et toute l'école maternelle. Nous avons vu la cantine, les salles de jeux, de sieste et de classe, rencontré tous les professeurs, salué les futurs condisciples de Nina et de Florina. On s'accroupissait pour être à leur niveau au moment de leur parler, on leur prenait la main, on s'adressait à elles avec une douceur qui me donnait presque envie de pleurer. On leur souriait. On leur répétait qu'elles étaient les bienvenues. On disait devant elles, aux autres élèves: "Vous leur ferez un bon accueil lorsqu'elles commenceront demain. Elles sont nos invitées. Elles auront besoin de votre aide pour prendre leurs marques. Nous comptons sur vous."

Comme Florina pleurait et semblait avoir peur, nous avons été invités, tous, à passer un petit moment dans sa future classe, avec sa future maîtresse et son assistante. On lui a montré les jouets, les tables, le matériel et l'atelier de peinture qui était en cours. La maîtresse, à force de patience et d'efforts, a fini par réussir à amener Florina à la regarder dans les yeux, et même à cesser de pleurer. 

Nous sommes convenus que le lendemain, Nina passerait toute la journée là et qu'elle mangerait au restaurant de la "scoala", et que Cendrillon y passerait un petit moment avec Florina, que les choses seraient faites graduellement, pour ne pas la brusquer ou la braquer.

Nous sommes repartis en serrant chaleureusement les mains de tout le monde. Cendrillon était radieuse. Je ne l'avais jamais vue aussi déterminée, courageuse, confiante. Et Dieu sait qu'en ces domaines, Cendrillon ne donne pas sa place. Elle m'a prise à part au moment des "au revoir" pour me dire: "Mélikah, cette école, c'est bon. C'est très bon!"

Nous nous sommes dirigés vers le portail et j'ai dit à la directrice et à ses collègues: "Merci de votre accueil." Je crois que jamais je n'avais prononcé ces mots avec autant de conviction.


*

Il est 8h20 et ça y est, ça va commencer. Nous laissons Nina entre les mains accueillantes et chaleureuses de sa nouvelle maîtresse. Elle la suit avec un sourire empreint de timidité. 

Je vais  ensuite accompagner Cendrillon et Florina à l'école maternelle. Florina pleure, et sa mère la serre contre elle en lui chuchotant des mots rassurants. Elle est tellement comme moi lorsque je me retrouve dans la même situation avec mon fils! J'en suis bouche bée. Elle lui parle, tout bas, et même si je ne comprends pas ce qu'elle dit je vois qu'elle alterne entre douce fermeté, mots d'amour et traits d'humour gamin. C'est fou ce que nous nous ressemblons. Peut-être parce que nous ressemblons à bien des mères. Je ne saurais dire.

Je les embrasse et je les laisse. Je rentre chez moi en sachant bien que peut-être demain, la semaine prochaine ou dans deux mois, tout redeviendra compliqué parce que Cendrillon et les siens verront le bidonville qu'ils habitent évacué et détruit. Je sais bien que ces questions sont compliquées. Je ne suis pas là pour faire de la politique, surtout pas du pamphlet simpliste. Je sais seulement ce qu'il nous en coûtera, à tous. Et combien c'est regrettable.

Rentrée chez moi, je me dis qu'il faut témoigner de cela, aussi. Dans cette aventure dont j'espère qu'elle ne prendra jamais fin, dans cette histoire d'une amitié improbable qui se tisse, dans cette chronique d'une nouvelle conscience de l'autre qui émerge, qui se construit, certains mots prennent un sens nouveau. 

Dans les sarmale, les gâteaux et les cafés que me servent Clara et Fabian quand je vais chez eux, dans les cigarettes que m'offrent Cendrillon et sa belle-mère quand je leur rends visite, dans les coiffures que me font leurs enfants avec une multitude de barrettes lorsqu'assise sur le lit je discute avec les adultes, dans la confiance qu'ils m'accordent, tous, de plus en plus, au fil du temps, dans la façon dont le personnel de cette école nous a reçus hier et aujourd'hui, dans le bonheur d'apprendre à dire scoala, motora, friserie ou te pup!, je découvre ce que le mot "accueil" veut dire.






* Je leur donne ces prénoms pour les besoins de ces billets et par respect pour leur vie privée, mais les leurs sont encore plus beaux, plus mélodieux.









mardi 25 février 2014

Refaire sa vie (Histoires de Roms 16)



Photo: Christian Desmeules


Il y a cette expression, au Québec, qui en dit long mais qui est difficile à traduire: "savoir se retourner sur un dix cennes". Savoir se retourner sur un dix cennes, c'est-à-dire avec pour tout espace, pour tout socle, pour tout sol, la surface d'une pièce canadienne de dix cents (18 mm de diamètre). C'est le summum de la capacité à s'adapter et à survivre. C'est savoir changer de cap et (se) reprendre, reprendre les choses en main et repartir, même dans un espace réel et symbolique infiniment réduit.

Je crois qu'on pourrait dire de certaines familles roms que j'aide et côtoie depuis un peu plus d'un an qu'elles savent même se retourner sur une tête d'aiguille. Refaire leur vie encore, et encore, et encore, avec et à partir de rien.


*


J'ai rencontré Clara, Fabian, Cendrillon, son Romeo et leurs six enfants (parmi lesquels "Nina", dont j'ai déjà parlé dans ces billets) au même moment et dans le même bidonville. C'était un début décembre. Ils y vivaient, avec une dizaine d'autres familles, depuis quelques semaines. Ce lieu, pour nous qui les aidions, était devenu un petit village peuplé de gens tout sauf anonymes, de gens avec qui nous avons passé des après-midis à boire le café ou des soirées à la lueur des bougies. Il a été évacué puis rasé au début du mois de mars suivant.

Je me souviens encore de la colère et de la panique qui se sont emparées de moi lorsque j'ai eu l'appel de Fabian me disant qu'ils étaient tous à la rue, sous la pluie, dans le froid, et que comme Clara et lui n'étaient pas là lorsque la police était passée pour leur dire de quitter les lieux, toutes leurs possessions avaient été écrasés avec leur cabane par les bulldozers, sans qu'ils aient eu le temps de récupérer quoi que ce soit.

Cendrillon, son mari et leurs enfants avaient appris quelques jours plus tôt l'évacuation imminente et avaient fui en Roumanie. Je me souviens de cette grande peine que j'avais éprouvée (et qui m'avait un peu surprise, car après tout nous nous connaissions si peu) devant la certitude que je ne les reverrais jamais. Je me trompais.

Je savais encore si peu de choses de ces vies de condamnés à l'errance, rejetés partout, refoulés sans cesse, bousculés toujours - et lorsque ça s'interrompt enfin quelques semaines, tout simplement oubliés.

Je ne savais pas qu'entre ce premier "camp rom" où je les ai connus et aujourd'hui, il y aurait l'obligation pour Fabian, Clara, Cendrillon et sa famille, D. le violoniste, B. le jeune papa au sourire lumineux, et tous les autres, de tenter de se réinstaller... combien de fois? Moi qui suis proche d'eux depuis des mois, je ne suis pas même en mesure de les compter. 

Pour Cendrillon et sa famille il y a eu, donc, je crois: le premier bidonville précipitamment quitté en prévision de son évacuation. Deux des filles devaient commencer l'école la semaine suivante. Puis la Roumanie et une vie encore plus rude, Nina hospitalisée de longues semaines en raison de problèmes pulmonaires... Puis le retour ici, Anaïs qui les croise par hasard, elle et Cendrillon qui se tombent dans les bras... Ils sont désormais dans un immense bidonville... qui brûlera quelques semaines plus tard. La famille échappera de justesse aux flammes. Elle se retrouvera pendant quatre mois sous une bretelle de périphérique, dans des conditions inhumaines, avant d'en être expulsée... Puis ils se rabattront sur la rue Primat, où ils vivront presque trois mois dans une sorte d'entrepôt désaffecté. Nous entamerons les démarches pour inscrire Nina et sa petite soeur à l'école. Elles auront le temps d'y aller à peine trois jours avant une nouvelle expulsion. Ensuite ce sera une semaine à l'hôtel et leur père et mari qui sera arrêté. Nous ne savons pas encore ce dont il est accusé; l'enquête étant en cours, nous devons attendre. Cendrillon savait bien que le séjour à l'hôtel serait de courte durée. Sa famille élargie (ceux qui n'ont pas été placés à l'hôtel parce qu'ils n'ont pas d'enfant en bas-âge) s'est chargée, si j'ai bien compris, de lui construire une cabane dans encore un autre bidonville. Je dois leur rendre visite ce soir avec Anaïs et Gilberte. Nous devons faire le point puis nous occuper du cas de son mari, et reprendre de zéro les démarches pour les inscriptions à l'école pour les plus jeunes, au collège pour les deux grands. Combien de temps, combien de jours, pourront-ils y aller avant d'être évacués de nouveau?

C'est pareil pour Fabian et Clara. Il y a la liste, hallucinante, des lieux de vie, des lieux et des vies: le premier bidonville; un squat farci de rats; un second bidonville dans un ancien entrepôt qui a brûlé, faisant trois morts dont un petit garçon de dix ans; un gymnase; un squat tenu par une sympathique bande d'anarchistes; un autre immeuble désaffecté; et maintenant un nouveau bidonville où ils sont "tranquilles", dans leur cabane, depuis environ trois mois. Je suis allée leur rendre visite avant-hier. Ils m'ont demandé de charger dans la voiture une grosse valise à roulettes contenant toutes leurs possessions. Ils savent bien que lorsque ça fait trois mois qu'on est quelque part, on pourrait commencer à se sentir installé et que c'est très dangereux. Qu'il faut, quand ça fait trois mois, se dire que ça ne pourra guère durer bien plus longtemps. Et se préparer à se retourner sur un dix cents. 

Clara a toujours d'importants problèmes de santé. Sa situation s'est même complexifiée. Mais elle est suivie, de semaine en semaine et de squat en bidonville, par les bénévoles de Médecins du monde, ainsi que par notre bien aimé Dr Z., médecin de famille d'Anaïs qui a accepté de la prendre depuis quelques mois.

Leur grosse valise, à Fabian et à elle, viendra rejoindre deux ou trois autres choses qu'ils m'ont confiées, dont deux boules à facettes, des boules disco comme on dit au Québec, que Clara a reçues en cadeau de je-ne-sais-qui, et qu'elle tient à conserver pour le jour où elle aura un vrai appartement. Il y aura une grande fête et de la danse. Des fleurs sur son balcon. Nous rêvons.

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Depuis un peu plus d'un an que je tente d'aider et de soutenir des familles roms, j'ai dû revoir ma gestion du temps; revoir le sens que je donne aux objets (physiques et symboliques) qui me sont précieux ou qui me semblent indispensables; reconstruire mon rapport à l'angoisse, à la peur, à la colère, à la justice, à la fraternité et au monde. J'ai dû apprendre à ne pas paniquer chaque fois qu'ils sont forcés de se retourner sur un dix cents. Apprendre à les accompagner et à savoir ce dont ils ont besoin : plusieurs choses, mais certainement pas moi plus paniquée qu'eux... Plutôt moi à leurs côtés, calme, solide, efficace.

Depuis un peu plus d'un an, j'ai refait ma vie. Ils y ont entrés et avec eux un savoir que je n'aurais pu acquérir nulle part ailleurs que dans la rue, dans les squats, dans les cabanes de bidonvilles. Dans leurs chez-eux successifs. Dans leurs gestes, leurs mots et leurs regards. 

– Viens, on danse, disait, un soir de la semaine dernière S., 14 ans, le fils aîné de Cendrillon, à mon amie Anaïs, alors qu'ils attendaient tous deux le retour de la famille, dans leur plus récente cabane. 
Quinze jours plus tôt le squat de la rue Primat où ils avaient passé trois mois avait été évacué, la scolarisation des petites avortée, son père arrêté...
– Non, j'ai pas le goût aujourd'hui, je suis un peu triste, lui a répondu Anaïs.
– Faut pas être triste, a dit S. en la regardant de ses incroyables yeux verts. Regarde, moi, mon père, il est en prison, et j'ai quand même envie de danser.





***ce billet est également disponible sur Mediapart, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen



mardi 4 février 2014

Se construire (Histoires de Roms 15)

(Photo: Christian Desmeules)


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Le 34, rue Primat à Villeurbanne. 

Au moment où j'écris ces lignes, il est en cours d'évacuation. Le propriétaire des lieux s'apprêterait à y commencer des travaux. A "s'y construire", comme on dit au Québec. "Il a acheté un terrain. Il va se construire dessus", qu'on dit, là bas. Richesse de certaines expressions.

C'est, évidemment, son droit le plus strict, au propriétaire des lieux qu'eux occupaient illégalement. Je le sais bien.

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Le 34, rue Primat à Villeurbanne, c'est l'endroit où habitaient Cendrillon, son mari et leurs six enfants, et aussi plusieurs autres familles, certaines que je connaissais déjà, certaines que j'ai rencontrées, certaines que je n'ai que croisées et saluées...

C'est aussi l'endroit où Cendrillon et les siens, en plus de quelques autres, sont venus échouer en novembre après avoir passé près de quatre mois à vivre à même le béton, sous une bretelle de périphérique.

Avant ça, ils étaient dans un grand bidonville qui a brûlé l'été dernier. Ils ont échappé de justesse aux flammes qui ont dévoré leur cabane, et y ont perdu le chien que les enfants avait adopté.

Avant ça, ils avaient tenté un retour en Roumanie, qui a été encore plus rude que leur vie en France. Entre autres parce que Nina, leur fille de 7 ans, a été hospitalisée plusieurs semaines en raison de problèmes pulmonaires.

Et avant ça, c'est ce moment où ma vie a changé, ce moment où je les ai connus, par mon amie Anaïs qui les aidait depuis plusieurs mois déjà. C'était il y a un peu plus d'un an. Ils vivaient dans un tout petit bidonville, où il y avait une douzaine de familles, parmi lesquelles Fabian et Clara, que les lecteurs de ces billets connaissent bien.

Mais depuis cet automne, ils vivaient donc dans cet immense entrepôt vide flanqué d'un immeuble à bureaux abandonné, actuellement en cours d'évacuation. Je n'ai pas pu être présente sur les lieux. J'ai mon propre devoir maternel à assumer à ces heures de la journée. Et eux, qui connaissent mon fils, refusent catégoriquement que je néglige mon rôle de mère. Alors je suis chez moi et j'attends. J'attends l'appel du fils aîné de Cendrillon, qui doit me téléphoner pour me dire comment ça s'est passé, si on leur a proposé un logement de secours - à eux et aux autres.

Pour ne pas me laisser bouffer par l'insoutenable de cette attente, pour arrêter de me dire que j'ai froid pour eux et de rester transie à ne rien faire, je pense à ce que signifient pour moi, pour eux, et pour tous ceux qui y sont passés, ces mots: "34, rue Primat"...

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Le 34, rue Primat, c'est ce lieu où Christian m'a accompagnée pour prendre des photos. Ce sont les enfants qui se regroupent devant son objectif et se chamaillent, se serrent les uns contre les autres et prennent la pose, accolades, rires, moues de stars, airs de défi, sourires des yeux qui en ont trop vu... "Attends, monsieur, ne me prends pas ici, prends moi plutôt là... Sinon, derrière, on voit la misère." 

Comment ils s'accrochent ensuite à lui pour qu'il leur montre, sur le petit écran, à quoi ressemblent les clichés. 

Les Oh! et les Ah! Les petites exclamations satisfaites. Se découvrir dans ce drôle de miroir qu'est le regard d'un autre.

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Le 34, rue Primat, c'est le lieu où se tenaient les ateliers de lecture chapeautés par Anaïs, où Philippe ou moi l'accompagnions de temps en temps, les dimanche matins. Les enfants fascinés par les livres. Leur apprentissage de la manière dont on les manipule, les soigne et les aime. Ce miracle de voir la petite S, 3 ans, tornade sur pattes, s'immobiliser tout d'un coup, s'asseoir devant la page, poser la main sur l'image et regarder le livre, fascinée.

C'est aussi là que se tenait, tous les mercredis, l'atelier de peinture organisé par l'association C.L.A.S.S.E.S., et auquel mon fils a déjà participé. Les petits corps assis sur des bâches au milieu de l'immense entrepôt, les bénévoles distribuant des assiettes de carton où la gouache faisait des taches vives et gaies, les oeuvres accrochées à une grande corde tendue juste à côté, peintures d'enfants comme les autres, tenues par des pinces à linge, séchant au milieu des gazouillis.  Ce jour-là, c'était l'épiphanie, et chacun était roi ou reine. Toutes ces petites têtes couronnées de couleurs en ce lieu tout gris, se pavanant à la fin de l'atelier... voilà une image que je n'oublierai jamais.

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Le 34, rue Primat, c'est un midi dans la cabane de Cendrillon, moi seule avec sa fille aînée, Alina, et ses trois jeunes soeurs, juste avant le moment où Nina (7 ans) et ses deux cadettes de quatre et trois ans doivent rencontrer pour la première fois les directeurs de l'école voisine, où elles commenceront les cours le surlendemain.

C'est Alina, 12 ans, refusant mon aide et mettant de l'eau dans un bol avant de le poser sur le poêle à bois de fortune, pour la faire chauffer. Alina s'affairant à choisir des vêtements propres pour ses trois soeurs. Alina, une fois l'eau chaude, posant le grand récipient sur le sol, prenant tour à tour ses cadettes contre elle, leur penchant la tête et leur lavant consciencieusement les cheveux et le visage.

C'est Alina les coiffant avec amour et fermeté, malgré leurs protestations.

Elles ont en effet commencé l'école le surlendemain. C'était il y a moins d'une semaine. Après des débuts un peu confus, les choses semblaient vouloir bien s'engager. Je rêvais, pour Nina et ses soeurs, j'entrevoyais la possibilité de voir quelque chose se construire. Et je sais bien ce que ces mots veulent dire. Je les emploie à bon escient. Entrevoir la possibilité de voir, c'est ténu et fragile.

La suite dépendra de ce qu'on leur propose un hébergement ou non ce matin. De l'endroit où la famille se trouvera. Leur sera-t-il possible de poursuivre à la même école? Seront-ils trop loin? Baisseront-ils les bras? 

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Le 34, rue Primat, c'était aussi retrouver un autre jeune père de famille, B., dont le français était excellent, le visage doux, et le fils si désireux d'aller lui aussi à l'école qu'il m'en parlait à chacun de mes passages. 

Je me tenais là, discutant avec un adulte et je sentais qu'on tirait sur ma manche ou sur ma jupe, tout doucement. Je me retournais et baissais les yeux et alors je voyais les siens... Yeux de velours, si tristes et comme emplis de désirs qu'on sait impossibles. Comme sortir de la misère et aller à l'école.



"Mélikah, c'est quand que je vais partir à l'école?", me demandait-il chaque fois de sa petite voix. Et récemment, je pouvais enfin lui répondre: "Ton papa et moi, nous avons parlé. Il doit simplement réunir un ou deux documents, puis nous irons tous ensemble à la mairie pour t'inscrire."

"Demain?"

"Peut-être pas demain, mais dès que possible."



La suite dépend de ce que j'apprendrai aujourd'hui. Pour le moment, j'attends de leurs nouvelles.



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Le 34 rue Primat, c'était ce graffiti hideux sur un mur extérieur: "Dehors, les Roms!" et, quelques jours plus tard, cette affiche qu'une personne que je ne remercierai jamais assez avait collée juste à coté:



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Le 34 rue Primat, c'était encore beaucoup, et il faudrait beaucoup de pages.

En quelques semaines, quelque chose s'y est construit. Pour eux. Pour nous. Entre eux et nous.

Il faut maintenant superposer à toutes ces images, à tous ces souvenirs, l'idée d'un terrain rasé pour laisser place à autre chose. 

Et celle de 130 personnes à nouveau en errance.


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p.s. Selon les nouvelles que je reçois à l'instant, on aurait proposé un hébergement à l'hôtel à 5 ou 6 familles avec bébés, dont celle de Cendrillon... Je ne sais pas pour combien de temps... à suivre... 




mardi 14 janvier 2014

Cas d'école (Histoires de Roms 14)



Elle a sept ans et sa main est dans la mienne. Nous marchons sous les nuages, chape de plomb. Il va bientôt pleuvoir, cela se sent et se hume. Il fait frais. Je remarque que ses parents ont voulu, pour le jour de sa première rencontre avec la directrice de l'école où je dois la faire inscrire aujourd'hui, lui mettre de jolies ballerines roses et des chaussettes propres. Si la chape de plomb tient ses promesses, N. aura les pieds trempés.

Elle a sept ans, c'est la deuxième des filles de Cendrillon. Appelons-la Nina (même si son véritable prénom est encore plus beau que ça).

Nous marchons seules toutes les deux, main dans la main. Ses parents me l'ont confiée. Son père, plutôt, car Cendrillon était partie faire la manche lorsque je suis arrivée chez eux à l'heure dite, pensant qu'il était simplement question que j'accompagne Nina et l'un de ses parents au rendez-vous... Romeo m'a plutôt demandé si j'étais d'accord pour y aller seule avec sa fille pendant que ses deux aînés veilleraient sur les plus petits et que lui irait chercher du bois à brûler.

J'ai évidemment accepté. J'étais fière comme une enfant. "Cendrillon et lui me font confiance désormais, au point de me laisser partir avec leur fille toute la matinée."

Nous marchons et à un moment, Nina me fait un si beau sourire que j'ai le réflexe de m'agenouiller et de la prendre dans mes bras. Ses cheveux sont coiffés, ses chaussettes et ses vêtements propres, mais il s'en dégage cette odeur que désormais je reconnaîtrais entre toutes, qui jusqu'à mon dernier souffle m'émouvra car pour moi elle a désormais un sens: l'odeur de tout ce bois douteux (planches traitées chimiquement, mélamine, que sais-je encore), ce bois-ordure-des-autres dont ils n'ont pas le choix de se servir pour se chauffer.

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C'est en novembre que nous avons entamé les démarches. Nous sommes allés à la mairie avec Cendrillon, Romeo et leur aîné qui parle très bien le français. Nous avons déposé des dossiers pour trois des six enfants: les deux plus petites des filles, en âge d'aller à l'école maternelle, et Nina, pour l'école élémentaire. Le petit dernier est encore bébé. Le grand de treize ans et demi et la belle A., 12 ans, relevaient d'un autre système, celui du collège. Ce sont d'autres démarches et de longs mois d'attente en perspective. Une mission à la fois.

Exactement comme ce fut le cas pour mon fils, il fallait d'abord obtenir pour les trois petites un certificat de préinscription (après avoir déposé un dossier avec preuve d'adresse, pièces d'identité pour les enfants et leurs parents, etc.), généralement disponible en quelques jours. Nous avons été très bien reçus par le personnel de la mairie, courtois et efficace. 

Vous vous demandez comment font les SDF pour donner une preuve de domicile? C'est possible. Sans entrer dans les détails: il existe des organismes et associations qui permettent aux personnes sans logement d'avoir en quelque sorte une boîte postale qui est à la fois leur "adresse officielle", celle qu'ils peuvent donner dans toutes les démarches administratives qui l'exigent (et elles sont nombreuses). Cendrillon, qui est très consciencieuse, s'était assurée de réunir, avec l'aide d'Anaïs, tous les documents nécessaires.

Nous avons donc obtenu, quelques jours plus tard, les certificats de préinscription pour les trois petites, mais entretemps la famille avait été virée de sous la bretelle de périphérique où elle s'était réfugiée... Elle avait trouvé refuge à l'autre bout de la municipalité, et l'école qui avait été attribuée aux filles se trouvait désormais à plus d'une demi-heure de leur lieu de vie... Pour deux petites de la maternelle et une autre en CP, ça faisait beaucoup.

J'ai recontacté la mairie et leur ai tout expliqué. Tout a été mis en oeuvre pour rapprocher l'école des filles de leur domicile. Tout juste avant Noël, j'avais en main les nouveaux certificats de préinscription. Me restait désormais à prendre rendez-vous avec les deux directrices, celle de la section maternelle et celle de l'élémentaire, dès la rentrée de janvier...

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Nina et moi marchons et nous cherchons l'école. Je me suis imprimé un plan du quartier mais je suis un peu perdue. J'essaie de rassurer Nina. Elle rit devant l'énergie que je déploie pour calmer une inquiétude que, manifestement, elle n'éprouve pas. Je me rends compte que l'école est à un gros quart-d'heure à pied de chez elle.

L'encre sur mon plan du quatier commence à faire des rigoles sur le papier tout trempé. Je n'ai pas de parapluie. J'ai la main de Nina dans la mienne, nous marchons, et entre deux "ça va? Tu n'es pas trop mouillée? Tu n'as pas trop froid?", je me rends compte que je parle trop, que je lui pose trop de questions. C'est comme lorsque je marche avec mon fils à moi, c'est pareil même s'il est plus jeune qu'elle: j'ai cette espèce de sollicitude que je devine agaçante, je pose trop de questions, je m'en rends compte et alors je laisse tomber, je laisse le silence s'intaller entre l'enfant et moi, mes pensées errer au gré du rythme de la marche... et je laisse de l'espace pour les siennes, de pensées, aussi, je suppose. Avec mon fils, il m'arrive de me demander ce à quoi peuvent bien ressembler les pensées vagabondes d'un enfant de 4 ans. Avec Nina, c'est encore plus mystérieux: que peut-elle bien être en train de se dire, marchant ainsi avec moi vers un rendez-vous avec une directrice d'école française où elle est censée aller passer ses journées au milieu d'enfants dont, sans doute, la majorité ne verront d'abord que l'Autre en elle? Que s'imagine-t-elle de ce à quoi "l'école en France" ressemblera?


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Une fois que l'on a en main le ou les certificats de préinscription de l'enfant, il s'agit donc de téléphoner à la directrice ou au directeur de l'école et de prendre rendez-vous pour l'inscription. Il faut arriver au rendez-vous avec le certificat, et le carnet de santé de l'enfant prouvant qu'il est à jour de ses vaccins.

Les petites de Cendrillon ne le sont pas. Elles n'ont pas de carnet de santé (ils ont brûlé cet été dans l'incendie qui a ravagé le bidonville où la famille était installée). 

La directrice de la section élémentaire, celle qui doit prendre Nina en charge, me dit de venir tout de même au rendez-vous et que nous verrons ensuite.

Celle de l'école maternelle préfère que je me charge de faire vacciner les petites d'abord  - sans doute parce que l'école maternelle, qui en France réunit des enfants de 3 à 5 ans, est davantage un nid à virus que l'élémentaire (où  en général les enfants ont passé l'étape que les parents connaissent et haïssent tous, celle de la petite enfance et de la pénible construction d'un système immunitaire par le truchement d'un chapelet de maladies)...

Comment se fait-on vacciner quand on n'a ni couverture médicale, ni argent, ni foyer?

Il faut prendre rendez-vous à un endroit qui s'appelle la "PMI". Ne me demandez pas combien de temps il faut et comment ça fonctionne, je n'y suis pas encore. Ce sera le sujet de la semaine prochaine. Une mission à la fois.


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Il pleut pour de bon, maintenant. Nous arrivons dans le bureau de la directrice un peu trempées. Elle nous accueille chaleureusement et appelle Nina "la petite louloute". J'en suis émue. Je suis nerveuse. Nina aussi, on dirait.

La directrice aborde un problème que je prévoyais: elle est tout à fait prête à accueilir Nina, elle considère d'ailleurs que c'est son devoir, elle croit mordicus à l'école laïque, républicaine et ouverte à tous, mais comment se fait-il qu'on ait voulu envoyer Nina à cet établissement, qui se trouve à vingt bonnes minutes à pied du squat où elle habite, alors qu'il y a une école à cinq minutes?

Ni une ni deux, la voilà au téléphone avec le directeur de l'école en question, qui se dit prêt à accueillir Nina.

Il faut maintenant retourner à la mairie et tenter d'officialiser la chose. 

"Si ça ne fonctionne pas, évidemment, je prends la petite. Tenez-moi au courant."

Repartir sous la pluie. Nina fatiguée. Les pieds trempés. Sa capuche de sweat-shirt qui ne la protège pas de la pluie.

Hésiter. Décider que je vais la raccompagner chez elle et aller seule à la mairie ensuite. S'arrêter pour acheter un parapluie et quelques victuailles pour ses parents. La raccompagner chez elle, main dans la main sous le parapluie que j'ai choisi translucide pour pouvoir voir le ciel.

Nina qui insiste pour porter le sac de courses. 

Je ne sais pas si elle comprend bien tout ce qu'il reste à faire avant qu'elle puisse effectivement commencer l'école.

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La mairie m'explique qu'on a peut-être attribué cet établissement aux filles pour éviter d'avoir à les séparer. Que peut-être il n'y avait pas de place pour toutes les trois à l'école tout près du squat. On prend tout en note, y compris mes coordonnées. On me promet de traiter le dossier avec diligence. On est d'une gentillesse exquise. On me dit de ne pas me décourager. Cette chaleur me fait du bien.

Et une fois tout ça réglé, que se passera-t-il? Nina commencera l'école mais il faudra vite la faire vacciner et également, grâce aux Restos du coeur qui apparemment offrent ce service gratuitement, obtenir une assurance pour lui permettre de participer aux activités scolaires et périscolaires. 

Donc d'ici une semaine, ou deux (ou trois?), il est possible, réellement possible que Nina commence l'école. Mais malheureusement, il y a encore un risque, un problème: qu'elle, sa famille et tous leurs voisins soient expulsés des lieux désaffectés qu'ils occupent illégalement. Peut-être, bientôt, demain, la semaine prochaine, dans deux mois, qui sait, expulsion. Alors les chances qu'elle continue de se rendre tous les jours en classe deviendront quasi inexistantes. Il faudra attendre que ses parents retrouvent où se réfugier, que la famille se "stabilise" ailleurs (pour combien de temps?) Et il faudra reprendre de zéro les démarches... tout en sachant qu'une fois arrivés au bout, au but, tout pourra s'écrouler de nouveau, que peut-être tout sera, encore, à recommencer.

Mais j'essaie de ne pas penser à ça. J'essaie de penser à Nina lors des ateliers lecture que nous faisons parfois avec Anaïs, Philippe et les autres enfants du squat, ou aux ateliers de peinture organisés par l'association CLASSES, j'essaie de penser à la concentration de Nina dans ces moments-là, son zèle de bonne élève, son désir de nous montrer son sérieux, sa fierté lorsqu'elle montre qu'elle sait nommer des choses en français. Cette application bouleversante qui transparaît jusque sur les photos que Christian a prises d'elle de dos, lorsqu'il est venu passer quelques jours ici. J'essaie de ne penser qu'à ça, qu'à ce petit corps penché sur une feuille ou sur un livre, cette petite personne qui a soif d'apprendre. D'éviter de penser au reste. Je sais que c'est bête. Mais c'est nécessaire. Si je pensais au reste, si je pensais plus loin, je me découragerais par avance. Je laisserais tomber. 

Et il est hors de question que je laisse tomber Nina.


*

Après avoir laissé le dossier entre les mains de la gentille et compréhensive dame de la mairie, je rentre chez moi. Je reconnais sur mes vêtements l'odeur de l'entrepôt-squat. Contrairement à mon habitude, je ne me change pas. Je ne passe pas un pantalon et un t-shirt "normaux" pour éviter que les gens que je croiserai en allant chercher mon fils à l'école sentent sur moi l'odeur de la fumée que crachent les poêles de fortune de ceux qui n'ont pas de vrai chez eux. Ceux pour qui l'idée, si évidente pour nous tous, d'aller chercher leurs enfants à l'école, ressemble davantage à un voeu pieux qu'à une véritable éventualité.

Dorénavant, quand je rentrerai du squat-entrepôt où logent Cendrillon et les siens, ou du bidonville où vivent Fabian et Clara, je garderai mes vêtements fleurant la fumée de bois douteux jusqu'à la fin de la journée. Je porterai ce parfum comme un blason. Comme un rappel. Comme la preuve de ce que je sais, et que je n'oublie pas.