samedi 7 mai 2016

Inutile (Histoires de Roms 43)

You think your pain and your heartbreak are unprecedented in the history of the world, but then you read. It was books that taught me that the things that tormented me most were the very things that connected me with all the people who were alive, or who had ever been alive.
James Baldwin
*

Elle ne me ressemble pas.
Elle ne ressemble à rien de ce que j'ai connu. 
Elle ne ressemble à rien de ce que j'ai connu avant de la connaître, Elle, et que mon regard sur le monde soit à jamais réajusté, reformulé, réorienté - vers les fissures béantes sur cet écran qui tient lieu de réalité aux gens qui vivent dans un certain confort, écran tout déchiré dans lequel mon regard s'obstinait, allez savoir pourquoi, et comme tant de mes semblables, à voir une surface plane, unie.
Elle ne me ressemble pas: j'ai 43 ans, je vis dans un appartement confortable, j'ai des dettes parce que j'ai fait de longues études de lettres dans une institution prestigieuse au Québec, je gagne mal ma vie parce que je suis une chercheuse et auteure "confidentielle mais respectée", sauf que mon conjoint est prof et qu'il me soutient, j'ai un enfant unique que j'ai eu sur le tard et après y avoir longuement, mûrement réfléchi, un enfant qui vit dans une maison pleine des livres que nous lui avons appris à aimer comme nos parents nous l'ont appris à nous, un enfant qui est entouré de soins à l'école, dans la famille, parmi les proches, un enfant que nous aimons et qui a toutes les chances de son côté pour "réussir", dont j'espère surtout et même avant tout que je saurai l'armer pour la vie, lui donner la force d'assumer fièrement ce qu'il est, de marcher tête haute, j'espère lui transmettre ce que j'ai appris à son contact, à Elle: il y a dans nos villes des gens qui vivent dans la misère et le malheur, nous en croisons souvent qui nous demandent de l'aide, une cigarette, quelques pièces. Que l'on puisse accéder à leur demande ou non, un impératif: toujours leur témoigner politesse, respect et surtout, gentillesse.
Elle ne me ressemble pas: elle a 35 ans, 6 enfants dont l'aîné en a 15, elle vit dans des bidonvilles, dans la rue ou dans des conditions précaires depuis toujours ou presque, elle n'a pas choisi grand-chose dans sa vie, je ne sais même pas si elle a vraiment choisi d'avoir tous ces enfants en si peu de temps. Elle les aime, mais elle n'a pas le temps ou le loisir de se poser un millième des questions de riche que je me pose. Elle ne sait pas lire, mais elle aime voir que ses enfants, dans leur scolarité chaotique, commencent à savoir écrire et déchiffrer quelques mots. Ils n'ont pas de livre à eux, sinon ceux que moi ou quelques autres leur ont offerts et qu'ils doivent laisser derrière à chaque nouvelle expulsion ou évacuation. Sinon ceux qu'ils feuillettent lorsque des bénévoles viennent leur donner des ateliers de lecture. Elle a sans doute plein de dettes et d'impayés, mais que peut-elle, que pourra-t-elle jamais y faire? Elle n'a à ma connaissance eu la chance d'aller à l'école que trois ou quatre ans, lorsqu'elle était enfant, en Roumanie. Une part d'elle est restée de cet âge, et parfois elle ressemble à une fillette démunie coincée avec 6 enfants, coincée dans un corps de femme très belle mais dont la misère a vieilli trop tôt les traits.
Elle ne ressemble à rien de ce que j'ai connu avant elle mais me rappelle ces personnages de romans ou de films, issus des banlieues américaines très pauvres, ou d'une histoire du Québec noire et misérable, ces personnages à qui on sent que la vie n'a réservé pour seul cadeau ce qu'elle a de plus laid et de plus impitoyable, de plus moche et de plus cruel, ces personnages toujours déjà condamnés, fichus, tragiques, qui entre les sursauts de courage et d'énergie lorsque la fatigue prend une pause, s'effondrent et deviennent comme des gamins qui ne savent faire que des conneries et détruisent toutes leurs chances de s'en sortir, comme on dit.
Oui, elle ressemble à ces êtres de papier ou de pellicule qui m'ont toujours tant marquée, dont les destins m'ont toujours tant remuée, peut-être bien parce que je suis la fille d'un immigré et d'une Québécoise tous deux issus de familles nombreuses et tout sauf aisées (14 enfants dans un cas, 11 dans l'autre), qui ont connu dans leur enfance plusieurs déclinaisons de la grande noirceur. 
Elle ne me ressemble apparemment pas, avec son incapacité à se prendre en mains quand les années de misère se mettent à tellement lui peser qu'elle néglige tout à commencer par elle-même, et qu'elle fait n'importe quoi. Je suis apparemment beaucoup moins inquiétante qu'elle, mais c'est parce que j'ai toujours un filet où je sais que finiront mes chutes. Et que personne ne me voit quand les fantômes de la grande noirceur que mes aïeux m'ont laissés en héritage, quand ma propre galerie de démons personnels et je-ne-sais quelles autres araignées au plafond, viennent réveiller en moi cette gamine terrifiée qui pourrait être la jumelle de celle qui, en Elle, se bat contre la femme de 35 ans qui n'a jamais pu s'épanouir. La femme de 35 ans qui en a vu, tellement vu, que tous les doctorats du monde n'arriveraient pas à la cheville du savoir qu'il y a dans ses yeux bleu de Perse.
Elle me ressemble, quand dans les moments rudes - mes moments d'horreur intime de fille qui a de la chance, ses moments d'horreur réelle de femme seule avec six enfants dans la misère physique matérielle réelle et parfois émotionnelle - nous nous téléphonons et que, réflexe gémellaire d'enfants mal fichues, l'une ou l'autre, invariablement, fait une blague potache, un truc tout con, pour arracher l'autre à sa douleur rien qu'un instant, et que nous rions ensemble comme des adolescentes débiles et que j'oublie tout, tout, les différences de nos histoires, mon impuissance devant ses malheurs à elle qui est la même que celle de la lectrice ou de la spectatrice que j'étais et qui lisait une pièce de Michel Tremblay, regardait un épisode de The Wire ou écoutait l'histoire des parents de ses parents. Parfois quand je suis avec elle, j'oublie qu'en réalité je ne sers à rien, et je me dis que c'est bon de rire avec elle et que je me fous du reste.
Je ne sers à rien, sinon à être désormais ce regard sur le monde qui sait qu'il y a des déchirures derrière lesquelles se cachent des femmes et des hommes dont on ne pourra plus jamais me faire croire qu'ils n'ont rien à voir avec moi.
Je sers à les regarder en face, à leur sourire, et à dire à tous ceux qui pourront l'entendre: regardez!, de l'autre côté de la déchirure... oui, là... il y a des hommes, des femmes, comme nous.
Je ne sers à rien, sinon, peut-être, j'espère, à être cette petite chose inutile devant l'immensité de ses problèmes à Elle, mais dont Elle sait que l'amitié est acquise.


** billet également disponible ici: https://blogs.mediapart.fr/melikah-abdelmoumen/blog/070516/inutile-histoires-de-roms-43

lundi 14 mars 2016

Des gestes simples (Histoires de Roms 42)






Quand je pense à ce pays que je voudrais que soit le Québec, je pense à des gens réunis dans et par une telle culture qui met au-dessus de tout le souci de l'autre. Combattre pour cela est fatigant, mais c'est une fatigue qui fait vivre, c'est une fatigue qui introduit de la durée dans le mouvement discontinu de la vie, de l'histoire.
Yvon Rivard, Une idée simple, éditions du Boréal, 2010.

*

Depuis plus de trois ans que l'engagement auprès de familles roms démunies fait partie de ma vie, il faut l'avouer, j'avais l'impression que l'expérience m'avait un peu "blindée". J'avais peur que tout ce que j'ai appris au contact de ces destins qui rendent son sens au mot tragique m'ait (trop?) endurcie. Que, forte de savoir désormais combien l'espoir est un moteur qui peut devenir dangereux lorsqu'il ne prévoit pas qu'il va se heurter à une suite interminable de murs, je voie la fragilité qui m'avait permis de m'engager auprès de ces gens devenir chose du passé. J'étais devenue plus efficace, parce que débarrassée de ma candeur. Plus solide, parce que plus lucide. L'habitude, cette puissance qui rend plus habile, a aussi, et je le sais, un pouvoir soporifique. Elle fait que quelque chose en vous se met à ronronner, parce qu'accoutumé au pire.

Je pense qu'une part de moi déplorait ce changement. Qu'une part de moi s'en inquiétait légèrement. Qu'une part de moi craignait que l'expérience ait endormi quelque chose comme ma délicatesse, celle qui fait que, trop souvent, dans la vie, j'ai l'impression d'être un coquelicot coincé au milieu d'un terrain de foot en plein championnat.

Je sais maintenant que je me trompais. 

J'ai appris il y a peu qu'étaient accueillis, pour la première fois depuis que nous la fréquentons, deux petits garçons roms à l'école de notre quartier. Qu'ils étaient comme les familles dont je suis désormais proche, celle de Cendrillon et celle de Fabian: sans abri, sans ressources, sans rien. J'ai appris que leur arrivée en maternelle (moyenne et grande section) causait, évidemment, toutes sortes de bouleversements. Un parent d'élève dont l'aîné est de l'âge de mon fils, qui avait appris mon engagement dans cette cause, m'a demandé si je ne pouvais pas donner un coup de main... à qui et comment, exactement, je ne le savais pas encore. Mais je savais une chose: il suffit de gestes simples pour faire de son école, son quartier, sa ville, son pays, ce que le grand intellectuel et romancier québécois Yvon Rivard, que je cite en exergue de ce billet, appelle de ses vœux. 

D'abord, le matin, dans la cour, chercher du regard le père ou la mère. Leurs conditions de vie les rendent, malheureusement, faciles à identifier (facilité d'identification dont on confond trop souvent la véritable cause, la pauvreté, avec une "culture" qui serait choisie par eux)... Puis, me diriger vers elle (car en l'occurrence, c'est la mère), timide et isolée au milieu de la cour d'école, fragile comme un origami de papier de soie. Me planter devant elle. Lui sourire. Lui dire bonjour, madame. Lui dire que je suis une maman de l'école. Que je connais des gens de l'association CLASSES, qui l'a aidée à inscrire ses enfants ici. Saluer maintenant ses deux garçons, qui traduisent pour elle ce que je tente de lui dire. Leur demander où ils vivent. Leur demander qui est leur maîtresse. Leur demander ce dont ils ont besoin. Leur dire que je vais chercher, et qu'on va se revoir bientôt, soit ici, soit "chez eux".

Des choses simples.

Puis, prendre contact avec la maîtresse dont ils m'ont parlé, et qui était justement celle de mon fils en grande section. En apprendre un peu plus sur la famille. Trouver qui est la deuxième maîtresse, celle du plus petit, et découvrir qu'elle aussi a été la maîtresse de mon fils. Recevoir un appel d'elle, justement. Recevoir un message de la part du père d'élève qui m'a le premier appris la situation, pour me mettre en contact avec une de ses amies, mère d'élève qui tente d'aider la famille et qui a besoin de soutien, qui se bat et se bat mais, forcément, ne peut pas tout accomplir toute seule. Se mettre tous en contact. Découvrir que ces gens ont mis en place un système pour que les enfants puissent prendre leur douche à l'école, pour faire une collecte de vêtements, pour qu'ils aient petit déjeuner et goûter tous les jours. Découvrir ce que mon pays d'adoption, la France, a de plus beau et de plus précieux. Le leur dire et les entendre dire de même. Se donner rendez-vous pour discuter de tout ça autour de quelques verres, pour mettre en place tout ce qu'il est possible de mettre en place pour ces enfants et leurs parents. Des choses simples.

Aller enfin rendre visite à la famille là où elle vit. Sur un parking de médiathèque, à quatre, dans une voiture. Dans des conditions dont on se rend compte qu'elles vous serrent le cœur et vous donnent envie de pleurer comme la première fois que vous avez mis les pieds dans un bidonville. Songer que, comme vous l'a appris la maîtresse du cadet des deux garçons, le personnel de la médiathèque a invité la famille, hors des heures d'école, à venir se mettre au chaud à l'intérieur, et à montrer aux enfants des livres, par exemple toute la journée du samedi, comme ça, parce qu'ils adorent les livres. Et que c'est simple.

Arriver donc à l'endroit où ils vivent. La sidération intacte, même après trois ans à voir de telles choses régulièrement. Chercher du regard la mère et les enfants. Voir son visage lorsqu'elle vous aperçoit et qu'elle vous reconnaît. La lumière dans ce visage. Ce sourire. Surprise ravie, soulagement ému, étonnement heureux? Qui sait? Mais plonger dans ce sourire, savoir que vous avez sans doute le même, et avoir immédiatement un geste d'affection, qu'elle vous rend. Se tenir la main pendant qu'elle vous présente son conjoint. Passer un moment à discuter avec eux. Offrir aux enfants le ballon de foot de votre fils, qu'il tenait à leur donner. Apprendre que la voiture dans laquelle ils dorment appartient à un parent d'élève de la classe du plus jeune des deux enfants, un homme qui leur donne aussi des vêtements et qui leur a proposé de venir se doucher chez lui. Parce qu'il n'est pas question qu'il en soit autrement. Parce que c'est simple.

Se donner rendez-vous le matin suivant à l'école. Y rencontrer ce monsieur d'origine algérienne qui leur a prêté sa voiture, se dire qu'il vous rappelle Joey Starr, même beauté rude, même dégaine, constater sa générosité sans cérémonie, vraie et simple. Rencontrer aussi l'autre mère d'élève qui tente de soutenir la famille parce que cela compte, et que même si c'est compliqué d'organiser ce type de soutien, il faut que des bonnes volontés s'unissent, comme c'est justement en train d'arriver au moment où vous lui serrez la main.

Sortir de l'école. Redire au papa qu'il peut vous téléphoner au moment de son rendez-vous avec la travailleuse sociale plus tard dans la journée, pour que vous lui disiez quelques mots. Dire au revoir au monsieur qui vous rappelle Joey Starr. Serrer contre vous la mère. Le père encore tout barbouillé de ne pas avoir dormi parce qu'il manquait de place dans la voiture et qu'il a voulu en laisser autant que possible à la mère et aux enfants.

Vous préparer à repartir de l'école avec une sorte de petit souffle au cœur. Les gestes sont simples. Ce sont les mêmes, depuis trois ans. Oui, il y a une habitude qui s'est installée. Oui, vous savez maintenant que cette famille n'est pas au bout de ses peines. Oui, vous savez maintenant que les embûches seront nombreuses. Oui, vous savez maintenant qu'il ne faut pas vous emballer.

Mais l'émotion, intacte. Le bouleversement de voir que même (surtout?) aujourd'hui, dans ce monde, la solidarité partagée peut rendre si heureux. Ce soulagement de se trouver mutuellement, vous l'avez senti chez tous, les maîtresses, la mère d'élève que vous avez rencontrée ce matin, les parents des deux petits dont le visage affiche une émotion que vous ne connaissez que trop car elle est vous semble-t-il le miroir de la vôtre... 

Et vous reviendront, en route vers chez vous, les mots du monsieur qui vous rappelle par sa dégaine et son charisme Joey Starr, lorsque vous vous êtes présentée à lui tout à l'heure:

- Bonjour... Je suis... je suis une maman du coin, quoi. Je veux les aider. Je suis contente de voir que nous sommes plusieurs.
- Salut. Oui, j'espère bien que nous sommes plusieurs. C'est bien la moindre des choses. Mais là, il va falloir qu'on m'explique comment c'est possible que des gens, ils vivent comme ça, avec leurs gamins, ici, aujourd'hui. Vraiment, va falloir qu'on m'explique, parce que moi, ça me dépasse.










vendredi 25 décembre 2015

Courses de Noël (Histoires de Roms 41)

Le Carouf' est plein à craquer, bondé de gens qui font leurs courses pour le réveillon, malgré tout.
Ils sont plus courageux que moi, qui ai dû y penser à deux fois avant d'affronter mon angoisse et de me plonger dans une foule qui fait des courses pour une soirée festive dont le sens m'échappe parfois, en cette période où tout semble si noir, si hostile dans ce pays. (J'allais écrire "notre pays" mais au vu des débats actuels, moi qui ne suis qu'une immigrante pas même binationale - mais mère d'un binational né en France -, je n'ose pas appeler ainsi la France, où je vis pourtant depuis plus de dix ans, et où j'ai tant envie de me sentir chez moi... J'en suis à deux doigts, mais deux doigts, ces derniers temps, peuvent paraître une distance infranchissable...)

Bref, c'est comme ça depuis Charlie. J'ai des accès de peur, d'angoisse, pas toujours raisonnables.

Mais aujourd'hui, au milieu de cette foule faisant ses courses pour le réveillon - foule qui, dans mon esprit fatigué, ressemble davantage à une grosse cible géante et inconsciente -, je suis avec elle, avec Cendrillon, et grâce à elle, tout sera différent.

Je lui ai demandé de me rejoindre place de la mairie ce matin, lui donnant de vagues explications, du genre j'ai des cigarettes pour toi et un truc pour les enfants, histoire de lui faire la surprise: "Je sais que c'est important pour toi et les enfants, alors je t'emmène chez Carouf', et tu mets dans ton caddie tout ce qu'il faut pour préparer ton repas de réveillon traditionnel, plus un gâteau pour les enfants, au chocolat avec plein de froufrous comme ils les aiment, et des papillotes pour décorer ton petit sapin, pour égayer ta cabane, ton coin du bidonville, même si on ne sait même pas où toi et les enfants serez à la fin de cette terrible année 2015, si vous serez relogés quelque part, ou à la rue, ou renvoyés dans votre pays. Aujourd'hui c'est le réveillon, j'ai envie de te rendre heureuse. C'est tout. C'est la seule chose qui saura me réconcilier avec cette fin d'année horrible, qui saura neutraliser mon envie de fuir ce pays à toutes jambes. Toi, moi, un peu de chaleur, de fraternité. D'amour."

Je ne lui ai pas dit ça exactement comme ça, bien sûr. Je lui ai juste dit: "prends ton caddie, on va faire les courses pour ce soir, tu prendra tout ce qu'il te faut, c'est Noël, il n'est pas question qu'il en soit autrement. Allez, on y va."

Nous sommes arrivés au Carouf', elle et moi main dans la main, le caddie d'un côté, son fils de trois ans gambadant joyeusement de l'autre. Le vigile a demandé à vérifier le contenu de nos sacs, circonstances obligent. Il l'a fait avec une sorte de bienveillance, voire de douceur, presque. Il nous a souri. Il nous a souhaité de bonnes Fêtes, avec cet air que beaucoup d'entre nous ont en ce moment, comme si en disant ces mots nous mesurions et admettions que vu la tronche de 2015, ils sont soudain réinvestis d'un sens nouveau.

Nous entrons dans le supermarché, immense et bondé. Je crois que chacun vaque calmement à ses courses. Je crois qu'il y a même dans l'ambiance générale un calme et une douceur qu'il n'y a jamais dans ce type de lieu et de circonstances, un 24 décembre. Comme si une assemblée de blessés tentait tant bien que mal de se reprendre en main et d'envisager avec le sourire la soirée festive qui vient, même si l'envie n'y est pas tout à fait. Mais peut-être que je rêve, que j'appose sur une foule que je ne connais pas (mais dont je sais, parce que je connais mon quartier, qu'elle a la beauté de la mixité qui sait vivre harmonieusement et sans trop se casser la tête), peut-être que je prends mes désirs pour des réalités et les mouvements de mon cœur pour ceux des autres. Je ne sais pas.

Je ne sais pas parce qu'avec Cendrillon, son caddie tout déglingué, son fils de trois ans qui tient maintenant dans ses bras un paquet de papillotes presque plus grand que lui, nous sommes dans une bulle, oui, une bulle qui rend tout flou autour. Nous choisissons ce qu'elle appelle le "chou mouillé", les patates, les carottes, le bouillon, le porc haché, les œufs, avec un soin amoureux, elle m'expliquant ce qu'elle compte en faire, à quoi ressemblera le résultat final ce soir, l'odeur sublime que ça aura. De temps en temps, elle s'arrête de marcher pour me prendre dans ses bras. Voir son bonheur redéfinit ma place dans le monde, en cette période où je ne sais plus où j'habite et où j'ai peur qu'on ne me laisse jamais être autre chose qu'une étrangère, quoi que je fasse.

J'ai envie de le lui dire mais je ne sais pas comment.

Nous passons à la caisse et nous sortons de chez Carouf', son caddie plein à craquer. Je l'accompagne jusque vers l'arrêt de bus et nous nous serrons l'une contre l'autre. "Je ne souhaite un bon Noël, ma Cendrillon." "Bon Noël pour toi, ton mari, ta famille. Gros bisous pour lui et tout le monde. Et toi."

Je m'éloigne, bouleversée et comme perdue. Perdue de me dire qu'en ces jours où je suis si déboussolée, ce qui a su recoller les morceaux, c'est que l'expat favorisée mais qui a peur (du rejet, des déchéances, des haines) fasse des courses de Noël avec une femme qui vit dans une cabane de bidonville et qui a peur (du rejet, des déchéances, des haines), et qu'ensemble, elles se souviennent d'être heureuses. Chez elles parce qu'ensemble, un 24 décembre au milieu d'un Carouf' bondé.

samedi 12 décembre 2015

Faire barrage (Histoires de Roms 40)

Il faut éduquer les enfants sans la compétitivité qui les angoisse mais sur la solidarité qui les renforce...
Pierre Rabhi, La part du colibri

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La photo existe, mais je ne peux pas la diffuser, la rendre publique. 

La photo existe, mais par respect pour ses protagonistes, pour leur intimité, j'aurai plutôt recours aux mots.

La photo existe, elle est magnifique, elle a été prise ce matin, 12 décembre 2015, la vieille du second tour des élections régionales dans notre pays, la veille du jour où cela fera un mois qu'il y a eu le terrible 13 novembre 2015.

La photo existe et elle atteste que même si le 13 novembre 2015 a tout ébranlé, même si un moment j'ai eu peur que tout ce que dont je rendais compte dans ces billets n'aie plus d'importance, je me suis ressaisie et j'ai compris que, justement, par respect pour tous ceux qui ont souffert du 13 novembre, il fallait à tout prix continuer.

Ce billet qui parle d'une photo  est mon bulletin de vote, à moi qui, n'étant pas française, ne suis pas appelée aux urnes demain.

*

Nous sommes sur une grande place, entre une mairie et un théâtre. C'est samedi matin. Il fait frais et beau. Sur l'image, vous voyez cela, vous sentez presque la qualité craquante de l'air frais, vous devinez l'odeur du début d'hiver.

Vous regardez le petit garçon et les trois petites filles. Il a six ans, elles ont huit, six et quatre ans. La photo est prise par leur grande sœur de treize ans. 

Je me demande si, vous qui ne savez pas ce que je sais, vous repérez tout de suite la différence des classes sociales entre le petit garçon et les trois fillettes... Je me demande si dans leurs manteaux, pulls, bonnets, pantalons, collants, cela se voit. Je sais que leurs traits trahissent, à tous, ce qu'on pourrait appeler "métissage" ou "diversité" : le petit a en lui des origines québécoises, tunisiennes et françaises, les trois petites ont du sang roumain mêlé de sang tzigane. Peut-être que tout cela est visible. Je ne sais pas. 

Mais ce qui se voit surtout sur la photo où figurent, en plus d'eux quatre, deux trottinettes, une de "grand" et une à trois roues pour "débutants", c'est qu'ils viennent de jouer et de rouler et de courir tous les quatre au soleil, riant, échangeant, se partageant les deux bolides, et qu'à un moment, émue en les voyant si heureux ensemble, j'ai dit; "Hé, les cocos, faisons une photo de vous! Vous êtes trop beaux!", et qu'alors ils se sont sagement rangés devant la soeur de treize ans à qui j'avais passé mon téléphone -- sauf la plus jeune, quatre ans, surnommée la diablesse de Tasmanie, qui a préféré se tenir un peu à l'écart, rester sur la trottinette rouge Cars que lui avait offerte plus tôt le garçon sur la photo, parce qu'elle était devenue trop petite pour lui. 

Ils sont donc là, diablesse de Tasmanie avec un superbe foulard rose à fleur couvrant ses cheveux, fière et défiante sur sa trottinette rouge, un peu à l'écart, les trois autres, le petit garçon français d'origine québéco-tunisienne et de milieu aisé, et ses deux copines, d'un milieu tout autre, qui font partie des parias de notre temps, lui entre elles deux, elles qui lui tiennent fermement chacune une main, et tous trois qui sourient, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, parce que ça l'est.

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Nous sommes arrivés là, mon fils et moi, tôt ce samedi matin, pour rejoindre Cendrillon qui avait reçu un courrier en français qu'elle n'arrivait pas à déchiffrer, et que je devais l'aider à lire. Elle était avec les enfants, qui comme chaque fois, m'ont sauté au cou et couverte de câlins dès mon arrivée. Mon fils avait apporté sa nouvelle trottinette et l'ancienne, qu'il gardait précieusement depuis plusieurs semaines pour elles, qu'il avait hâte d'enfin pouvoir leur donner lui-même. Nous avions aussi une compote pour chaque enfant. 

Je me suis assise avec leur mère pour regarder avec elle le courrier et lui en expliquer le contenu, avec l'aide, au téléphone, d'une amie qui parle le roumain. Assises avec sa fille aînée et le plus petit, trois ans, nous avons discuté au soleil, regardant mon fils et les trois filles jouer ensemble sur la place, avec ces rires, ces cris, ces exclamations qui étaient exactement les mêmes que lorsque tous les enfants du monde jouent ensemble. Ils communiquaient sans aucune difficulté. Ils se partageaient à quatre les deux trottinettes, les plus grands donnant des leçons aux plus petits, les plus petits montrant fièrement leurs progrès aux plus grands...

Je ne sais pas ce qu'ils se sont raconté pendant que tout en parlant avec leur mère et l'amie au téléphone, je les regardais, émue, être bien ensemble sans se poser de questions. J'aurais aimé pouvoir enregistrer ce moment et le montrer à toute la France, au monde entier. Montrer ce qu'avec leur sagesse inentamée d'enfants, ils ont compris ce que trop de leurs concitoyens adultes comprennent si mal, ou ignorent, ou refusent... 

Demain, je ne pourrai pas aller voter. Je ne suis pas française. Du moins pas encore. Je ne pourrai pas aller faire barrage, dans les urnes, à ceux qui font la promotion de l'exclusion.

Mais je continuerai à faire barrage à l'exclusion, à la contester de toutes mes forces, à attester de la beauté de ce que je vois même dans les situations les plus rudes lorsqu'on la refuse, l'exclusion, tous les jours de ma vie, par mes mots et mes gestes. Je le fais depuis trois ans. Aux côtés de ma famille, de mes amis, et de nombre d'inconnus qui sont devenus des complices. Je me dis que c'est déjà ça. Qu'il faut continuer. 

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La photo existe, elle est belle et elle parle de solidarité, d'ouverture et d'amour. De choses qui existent et pour lesquelles, dans les urnes ou ailleurs, je suis déterminée à continuer de me battre.



   

vendredi 16 octobre 2015

Double peine (Histoires de Roms 39)


Sous les ordres de militaires, les pauvres d’Europe devaient se soumettre à l’inspection sanitaire et se plier à la logique de l’Administration. En moyenne, la proportion de personnes refusées tournait autour de 2 %. Mais, quand ça tombe sur vous, c’est 100 % pour votre gueule.
Eric Plamondon, Hongrie-Hollywood Express

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Nina, 8 ans, me disait hier, tremblant de froid pendant que je parlais avec sa mère sur la Place de la mairie près de chez moi :
- Tu sais que les mardis, à l'école, j'ai piscine maintenant? J'adore ça.

Elle est scolarisée depuis deux ans et demi, avec ses deux sœurs cadettes, dans un établissement où la directrice, les professeurs, le personnel, les ont adoptés, malgré les intempéries et décrochages que peuvent causer leurs "déménagements" forcés par les expulsions successives des bidonvilles où elles et leur famille ont habité.

- Mais mardi prochain, n'oubliez pas, leur dis-je, à elle et sa mère, que c'est les vacances. Pas d'école ni de piscine pendant deux semaines, o.k.?
- C'est dommage, répond Nina.

J'allais dire "mais non, c'est bien les vacances, tu sais. Tous les enfants en ont besoin", mais je me rends compte du ridicule de cette phrase: deux semaines de vacances pour elle, ses frères et sœurs (ils sont six), sa mère, ce sont deux semaines dans une cabane de bidonville avec les rats. Lorsqu'il y a école, ses sœurs et elle sont au chaud, elles mangent tous les midis à la cantine, elles sont avec les autres enfants parmi lesquels se trouvent plusieurs nouveaux copains, entourées d'adultes qui les acceptent et sont soucieux de les aider, de les former. Elles apprennent à parler, lire, écrire, jouer. Elles sont en paix.

Pour Nina, il n'y aura pas de piscine pendant deux semaines, ni d'eau courante ou d'électricité.
  
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“Ces 350 personnes, dont une centaine d'enfants, vivent dans des conditions indignes de la République. Cela ne peut plus durer !" déclare dès le début de son intervention Michel Delpuech, préfet de la région Rhône-Alpes.
Lyon Capitale, 16 octobre 2015

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L'évacuation du bidonville de F., qui existe depuis des années, et où Cendrillon et les enfants vivent depuis quelques mois, est imminente, nous le savons. Un projet de réinsertion est prévu pour un certain nombre de ses habitants, tout comme pour les deux autres grands bidonvilles de la région. Un village dans un village qui pousserait comme un champignon, fait pour eux, dans une commune où ils pourraient avoir un vrai logement, inscrire leurs enfants à l'école, avoir des cours de français, se préparer à avoir un véritable emploi. Pour cela, bien sûr, il faudra répondre à certains critères. Être des gens honnêtes, avec des dossiers propres.

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les familles s'engageront à scolariser effectivement leurs enfants et à effectuer des démarches pour trouver un emploi. Les personnes concernées devront enfin renoncer à gagner leur vie de façon illicite (ferraillage, mendicité, prostitution, etc.). En contrepartie, l'État s'engage à verser un pécule de 4 euros par jour à chaque adulte et à héberger les familles dans un “village modulaire sécurisé”, c'est-à-dire des préfabriqués tout équipés.
Lyon capitale, 16 octobre 2015

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Les autres, ceux qui n’ont pas un dossier propre, pourraient, malheureusement, être priés de quitter le territoire français.

Cendrillon ne répond pas à ces exigences: le père de ses enfants, dont elle est maintenant séparée, a déjà été incarcéré. La vieille besace où elle conserve tous ses papiers et son courrier est remplie à craquer d'avis de paiement en retard, de factures non-réglées, de mises en demeure du Trésor public.

Mais elle a six enfants, dont un né en France, et trois qui vont à l'école depuis deux ans et demi, pour qui la scolarisation est une expérience si positive (en dépit des moments difficiles), qu'on est presque en droit de se dire que oui, cela se pourrait, cela se peut, qu'elles aient un avenir autre que celui de leurs parents... On voudrait croire que pour une famille comme celle-ci, malgré les "dérapages" des parents, qui sont parfois le corollaire de la grande misère, on donnera une chance. Non ? Ne serait-ce qu’au nom des enfants, qui n'y sont pour rien ?


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Interrogé sur ce qu'il adviendrait des 200 personnes qui seraient exclues du dispositif, Michel Delpuech a rappelé que le financement débloqué par l'État est pour l'instant prévu pour 150 personnes mais qu'il n'était pas figé. Les personnes volontaires qui ne seraient pas en situation irrégulière pourraient donc en bénéficier. Pour les autres, en revanche, une obligation de quitter le territoire français pourrait être décidée. Les familles originaires de Roumanie et donc ressortissantes de l'Union européenne seraient alors reconduites dans leur pays d'origine.
Lyon capitale, 16 octobre 2015


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"Ma voisine m’a dit qu’ils ont dit dans le journal que si mes enfants ils vont tous les jours à l'école, que j'ai un papier de madame la directrice, moi peut-être je vais pouvoir rester en ville, qu'on va donner à moi une petite maison. Une petite place. C'est pas grave si c'est petit. C'est mieux que la cabane qui pleure quand il y a l'orage, avec tous les rats qui griffent les enfants!"

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Ce vendredi matin, dès 8 heures, habitants, industriels, artisans et commerçants ont organisé un blocage de l’accès du chemin de Chapoly. Ils ont ainsi signifié leur désapprobation au projet d’accueil de 160 Roms sur ce site.
Ce mouvement fait suite à la visite programmée du préfet à l’égalité des chances, après une réunion à huis clos jeudi soir. Cette visite a finalement été annulée à la dernière minute suite au barrage organisé.
Le Progrès, Rhône, 25 septembre 2015

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Il y a une dizaine de jours, Cendrillon a reçu une lettre lui demandant si, le cas échéant, elle accepterait de participer au programme d'insertion du village dans le village. Elle a signé et coché la case "oui". En l'écoutant, nous nous sommes rendu compte qu'elle n'avait pas bien compris le contenu de la lettre. D'une part elle avait compris à tort qu'on lui signifiait qu'elle était acceptée dans le programme, et de l'autre, elle n'avait pas bien saisi en quoi il consistait.

Une fois que moi-même et mon amie Anaïs, qui est bien plus versée que moi sur ces choses et qui est engagée depuis des années, le lui avons expliqué, comme plusieurs de ses voisins, elle était loin d'être enthousiasmée ou rassurée par cette perspective. Tous sont inquiets. Seront-ils parmi les élus? Et s'ils le sont, est-ce que nous ne comprenons pas que l'endroit où sera construit le village d'insertion est très loin de la ville, où ils ont toutes leurs attaches, où les enfants sont scolarisés depuis plus d'un an, deux ans, trois ans?... Qu’on veut les déplacer "comme le bétail" ?

Nous lui avons expliqué que de toute façon, cette lettre ne signifie pas qu'elle sera acceptée dans le programme, et que d'autre part, on peut espérer qu’elle fera partie de ce deuxième groupe dont nous avons entendu parler dans les médias, ceux qui ont des enfants scolarisés depuis longtemps en ville et qui pourraient peut-être bénéficier d’une autre forme d’aide...

- C’est combien de personnes, la deuxième groupe ? nous a-t-elle demandé.

Nous ne savions pas, mais lui avons expliqué que quoi qu’il en soit, elle devra bien exposer sa situation lors du recensement à venir, parce que même si c’est dans un village à la campagne, un peu loin, c’est toujours mieux que le bidonville avec les rats.

Elle nous a regardées, l’air de dire : facile à dire quand on est vous. 


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Un matin du début octobre, la police a débarqué en grand nombre dans le bidonville. (Ils le feront d'ailleurs trois jours de suite, pour arrêter des personnes ayant commis des actes illégaux importants la première fois, et dont on aurait soupçonné qu'ils se cachaient là, pour faire une sorte de recensement une seconde fois, en vue du programme de réinsertion, etc... police et/ou gendarmes, je ne sais pas exactement car Cendrillon a tendance à les confondre...)

Les lieux étaient évidemment bouclés pendant l'opération, ce premier jour où ils cherchaient des malfaiteurs, mais les policiers et/ou gendarmes ont laissé passer les enfants une fois qu'ils ont compris que certains devaient se rendre à l'école. Ils ont été courtois, polis. Gentils. Anaïs a dit à Cendrillon : tu restes là, j’ai ma voiture, j’emmène les filles.

Elle les a embarquées et est passée chez elle où son mari, prévenu de l’imprévu, avait préparé le petit déjeuner pour 5 petits écoliers : leurs deux fils, et les trois filles de Cendrillon.

Les trois filles de Cendrillon qui avaient traversé le bidonville dans les impers et bottes de pluies roses qui ont pu être achetées après que la directrice a organisé une collecte entre profs, parents d’élèves, et ses proches. Fières comme des coqs d’aller à l’école. Saluant les policiers.


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Statut Facebook d'Anaïs, le lendemain, 6 octobre, 2e jour de présence policière consécutif :
Un jour sans fin.
7h43 : Cendrillon au tél "la police pas école"
7h44 : je saute dans le même jean sale et le même vieux pull qu'hier.
8h00 : arrivée sur le terrain. La police : "C'est le recensement en vue des relogements (enfin, des 160 sur 450, qui seront soigneusement sélectionnés pour aller à Saint-Genis les Ollières où personne n'en veut). Les enfants ne peuvent aller à l'école que lorsqu'on aura fini".
8h11 : je speede tout le monde pour qu'ils recensent la cabane de Cendrillon en glissant : "les enfants? scolarisés à E.R. depuis plus de 2 ans? Bon je peux les prendre, c'est bon?"
8h25 : j'arrive à l'école avec les filles. Ce matin, pas de petit déjeuner à la maison, trop tard. Je regarde S, 4 ans, qui le regard dans le vide répète en boucle "POLICE POLICE POLICE POLICE"
8h30 : je m'excuse auprès de la directrice. La maîtresse de S. étant malade, elle devrait rester avec maman, mais j'ai préféré l'emmener pour la sortir de là. Evidemment, la directrice acquiesce.

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Le couperet est tombé ce matin pour Cendrillon. OQTF. Avis d'expulsion. Tous les Roms que je fréquente appellent cela un avis d'exploser.

"Pourquoi ils ont dit dans le journal que c'est bon? C'est pas bon! Comment je vais faire? Pourquoi c'est comme ça?"

(Il y a une erreur. Ça ne peut être que ça. Quelque part, quelqu’un s’est trompé. Forcément, ils ne peuvent pas tout savoir sur toutes les familles. Les erreurs, ça arrive. On doit bien pouvoir faire quelque chose, leur expliquer qui sont ces gens, plaider pour eux.)

Et Nina, 8 ans, qui adore l'école, surtout les mardis, parce que les mardis c'est piscine? 

Nina, 8 ans, n'ira plus à la piscine. Elle n’y est pour rien, mais pour elle, c'est double peine.

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samedi 26 septembre 2015

Bons pauvres, mauvais pauvres (Histoires de Roms 38)

Florina, 6 ans, prise par sa sœur Nina, 8 ans.



- Pourquoi est-ce que les X, qui ont pas beaucoup les enfants, ils ont eu une maison pour habiter et des chèques pour aider à acheter le manger, pendant que moi je suis toute seule avec quatre petits enfants et deux grands, et je les ai mis à l'école, et je n'ai rien, même pas la petite chambre? Pourquoi?

La réponse est comme sortie de ma bouche sans que j'aie à y réfléchir: "Oui, je sais, mais selon ce que j'ai compris, les X, en plus de mettre leurs deux enfants à l'école, ils sont allés s'inscrire à des cours de français et à Pôle emploi, depuis un an ils vont faire une heure de français par semaine, ils vont régulièrement à Pôle emploi."

- Moi j'ai mon mari en prison et j'ai six les enfants, trois qui vont à l'école, un bébé qui doit rester avec moi, comment tu veux que je prenne une fois par semaine les cours de français et le pôle de l'emploi?

La deuxième réponse allait s'échapper tout aussi automatiquement de mes lèvres ("oui, c'est vraiment bien que tu aies mis les filles à l'école, mais il faut faire encore plus d'efforts pour montrer que tu peux t'intégrer, c'est comme ça") mais je l'ai retenue. Je l'ai retenue, parce que je sais qu'elle correspond à une manière de faire et de voir que je n'arrive pas à accepter, à entériner.

Celle selon laquelle il faut faire le tri entre les bons et les mauvais pauvres, et n'aider que les "méritants". Laisser crever ceux qui ne le sont pas.

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Cendrillon a trois filles que j'adore, et qui vont à l'école depuis un an et demi pour deux d'entre elles, et quelques semaines pour la troisième. Nina a 8 ans, Florina 6 ans, et Mia 4 ans.

Je dis qu'elles vont à l'école mais bien sûr, avec parfois des périodes de décrochage, comme par exemple quand le bidonville où elles vivaient vient d'être évacué et qu'on ne leur a proposé aucune solution de relogement de secours - même temporaire, dans certains cas. Ou comme quand les orages de la nuit ou de la journée précédente ont inondé leur cabane, que leurs lits, couvertures, vêtements en finissent trempés et que le sol de la cabane comme des allées du bidonville sont transformés en grandes coulées de boue. Et que c'est dans cela, une cabane qui fuit, des couvertures trempées, un lit souillé et, souvent, les attaques des rats, qu'elles doivent dormir. Alors même si Cendrillon elle-même, ou moi, ou mon amie Anaïs avons justement la veille fini de laver tous les vêtements de la famille, c'est fichu pour l'école ce matin-là, puisque tout est trempé et sali par l'orage, que tout est à recommencer.

Oui, dans ces moments-là, il y a, en effet, décrochage de l'école. 

Mais dans l'établissement où vont Nina, Florina et Mia, non seulement on le comprend, on en prend acte. Les maîtres, la directrice (merveilleuse Mme M!) et certains des parents d'élèves se cotisent pour acheter aux filles des cirés et des bottes de pluie; ils se réunissent pour faire des collectes de vêtements, proposer aux filles de prendre leur douche sur place. Mme M leur offre un copieux goûter lors d'une rencontre avec leur mère pour faire le point mais surtout, je le suppute, pour lui donner le courage de continuer, à coups de chaleur humaine, d'explications, de café et de pains au chocolat.

Récemment, j'ai appris qu'on avait trouvé à la plus petite, Mia, affectueusement surnommée la Diablesse de Tasmanie, un spécialiste en éducation qui passe une heure par semaine avec elle, pour l'aider à s'adapter. Que si elle passe ses matinées, un peu perdue, un peu perturbée, en moyenne section de maternelle, on lui a trouvé tous les après-midis une place dans une classe de petite section, très peu nombreuse, afin que la maîtresse, moins sollicitée, puisse davantage se concentrer sur elle. J'ai appris qu'elle s'y faisait de plus en plus. Qu'elle n'avait plus peur. Qu'elle riait souvent.

J'ai appris que sa grande sœur Nina, désormais en CE1 avec le fils d'Anaïs, était régulière depuis la rentrée, épanouie et volontaire, et que le retard qu'elle accuse sur ses condisciples pourrait, si elle tient bon, être rattrapé.

J'ai appris que Florina, quatre ans, qui était d'abord dans une classe pour allophones, vient d'être basculée dans une classe régulière de grande section, son français étant désormais à la hauteur de celui de ses camarades (Florina qui, quand je l'ai rencontrée il y a deux ans et demi, ne parlait pas un mot de notre langue).

J'ai appris que si les conditions pouvaient enfin être réunies, un avenir était possible pour ces trois petites filles qui découvrent l'école et y sont heureuses. Accueillies, respectées, soutenues.

Mais les conditions, je le crains, ne seront jamais réunies. Car leur mère et elles ne font pas partie des bons pauvres.

Ainsi, lorsque, conformément à une rumeur persistante qui est de plus en plus confirmée par les bénévoles et intervenants sur le terrain, le bidonville où la famille est installée sera évacué, avant le début de la prochaine trêve hivernale, et qu'on proposera des solutions d'intégration et de logement de secours à une partie seulement des habitants - une partie seulement, pour des raisons que je n'ai pas à critiquer ou à commenter car je les comprends mal, ne les maîtrise pas totalement -, Cendrillon et les filles ne feront pas partie des élus. Elles ne font jamais partie des élus, depuis bientôt trois ans que je les connais, de toute manière.

Cendrillon a six enfants dont deux sont adolescents et assez troublés (comment ne pas l'être avec une vie pareille, je me le demande). Cendrillon a eu un mari qui a fait un an de prison pour raisons pas claires liée au proxénétisme. Cendrillon a ensuite eu un nouveau compagnon qui est, lui aussi, emprisonné aujourd'hui, apparemment pour un petit larcin. Cendrillon s'est souvent retrouvée seule avec ses six enfants (dont l'homme du moment souhaitait que s'y ajoute un septième, voire un huitième, ce qu'elle refusait). Cendrillon a parfois eu recours à des petites magouilles minables (et souvent sans résultat) pour essayer de glaner de quoi nourrir sa famille. Cendrillon mendie tous les jours. Cendrillon a parfois des moments de dépression, où il faut la porter à bout de bras pour qu'elle ne se laisse pas aller, qu'elle n'abandonne pas l'idée de se battre pour ses enfants.

Mais quand la rentrée scolaire arrive, malgré la cabane pleine de rats dans un bidonville sans eau et sans électricité, elle trouve en elle-même et en Mme M, en le soutien de ceux qui veulent croire en elle et ses filles, la force de s'accrocher, de déposer les trois petites à l'école, de confier le bébé à un des aînés, et d'aller passer la journée à faire la manche, puis à trouver de quoi nourrir tout le monde.

Sauf que quand tout cela volera en éclats au moment où la prochaine expulsion aura lieu, que l'on sélectionna les "familles méritantes" pour leur proposer des solutions moins insalubres que le bidonville - parce qu'un bidonville, ce n'est pas un lieu de vie digne de ce nom -, Cendrillon restera sur le carreau.

Parce que même aux yeux de ses voisins presque aussi miséreux qu'elle, elle fait partie des mauvais pauvres. Elle et ses marmots. Parce qu'elle n'est pas suffisamment méritante. Parce que Cendrillon, "elle est pas une femme bien".

Et que ses gamines amoureuses de l'école n'y soient pour rien ne changera pas la donne.

Elles et leur mère seront renvoyées à leur misère, cycle infini selon lequel on vous replonge dans votre merde avant de vous demander de prouver que vous êtes digne d'en sortir, avant de vous y replonger pour de nouveau vous demander un effort, tout de même, un plus grand effort que ça. Parce que l'assistance quand on est miséreux, ça se mérite. Même quand on est une gamine de 4, 6, 8 ans qui adore l'école.

Cendrillon, toujours renvoyée à la case départ, à la case du mauvais pauvre.

Et moi qui ne vois en elle et ses filles que des personnes éminemment aimables, éminemment attachantes, et éminemment méritantes de tout mon respect, de toute mon aide, de tout mon amour. 

lundi 31 août 2015

Les larmes de Cendrillon (Histoires de Roms 37)



Je comprends d'un coup que je n'ai pas d'avenir ici. Cela me traverse, éclair morne, fragment de planète tombé de la stratosphère, entré dans ma chair, invisible, indélogeable. Je le savais. Tout le monde le sait. Si tu ne peux pas faire ta vie là où tu es ni décamper ailleurs, tu es en prison. 
Marie-Pascale Huglo, La fille d'Ulysse (éd. Leméac, 2015)

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J'étais partie presque tout l'été. De l'autre côté de l'océan, je retrouvais famille, amis, collègues. Mais je n'oubliais pas Cendrillon. Jamais.

Cendrillon fait maintenant définitivement partie du tissu de mon existence.

Mon téléphone portable français ne fonctionnait pas là-bas. Mon téléphone portable québécois ne permettait pas de faire d'appels internationaux. Il n'y avait pas de ligne fixe dans l'appartement qui nous avait généreusement été prêté par le père d'un ami. Et j'étais débordée. Je manquais de temps pour trouver la solution qui m'aurait permis de lui téléphoner. Mais je ne l'oubliais pas. Jamais.

Je lui ai envoyé une carte postale au CCAS, à l'adresse où elle peut recevoir du courrier. Comme elle sait à peine lire j'y ai simplement dessiné un coeur, inscrit son nom, celui de son compagnon et ceux des enfants, et ajouté "Te pup!" - je t'embrasse, en roumain.

Je parlais d'elle avec mes amis, du livre que je viens de terminer sur notre rencontre, de notre histoire,  et de ses terribles conditions de vie. Nombreux sont ceux qui se sont émus de savoir que de telles choses puissent exister au Pays des droits de l'Homme. Un couple de collègues m'a même remis une somme généreuse pour elle, pour lui permettre de respirer quelque temps. 

Là-bas, Cendrillon était toujours dans mes pensées. 


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Nous sommes rentrés en France. Il nous a fallu une bonne semaine pour reprendre nos marques, le temps de se réinstaller et de surmonter le (terrible) décalage horaire. Dès que j'en ai eu le temps et la force, j'ai tenté de la joindre. Sans succès. Pendant des jours. J'ai tenté le numéro de téléphone que je lui connaissais avant de partir en juillet, celui de son compagnon, son ancien numéro, un autre plus ancien encore, etc. Rien.

Et les petites (4 ans, 6 ans, 8 ans) qui ont entamé une scolarité il y a quelques mois, et qui doivent faire leur rentrée demain... Anaïs et moi avons pour elles des vêtements propres, chaussures, cartables (dont un de princesse, offert par ma cousine M-G au Québec). Cendrillon et elles sont-elles même en France? Découragée de tout, les a-t-elles ramenées en Roumanie, là où elle aurait la possibilité de vivre dans une cabane plus que modeste, mais sans rats - elle est fatiguée de faire toutes les nuits la chasse aux rongeurs à coups de chassure pendant que ses enfants dorment dans leur cabane de bidonville français. 

(Mesure-t-on le scandale de voir ces deux mots, "bidonville" et "français" se côtoyer?) 

Si elle reste ici, elle vit dans des conditions indignes et n'a pas d'autre issue, sinon celle de voir ses enfants scolarisés et en mesure de connaître un destin moins pourri que le sien... Si elle rentre là-bas, elle pourrait être un peu moins mal logée mais ses enfants ne seront pas accueillis à l'école "normale", car ils sont Roms...

Je n'ai pas eu le temps, depuis mon retour, de me rendre directement au terrain où ils habitent, pas très loin de chez moi. J'ai aussi un peu peur, je crois, de ne pas les y trouver.

En ce dernier jour avant la rentrée, je décide donc, avec mon fils, d'aller voir si elle ne se trouverait pas à cet endroit où elle avait coutume de mendier (sans grand succès) au début de l'été.

Ni une ni deux, le petit et moi nous embarquons.

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Nous arrivons sur la rue principale de notre quartier. Je guette depuis le coin le petit arbre qui se trouve devant l'entrée du tabac. D'abord, rien. Personne au pied de l'arbre. Je n'ai pas mis mes lunettes, je vois de moins en moins bien de loin... et mon regard est comme embrouillé par l'inquiétude.

C'est mon fils qui s'exclame: "Regarde, maman! Elle est là! Elle est là!"

Je plisse les yeux. Concentre-toi. Oui. Elle est là, assise au pied de l'arbre, amaigrie, un gobelet posé sur le sol pour récolter les pièces qu'on lui veut bien lui donner.

Elle est amaigrie, vêtue de couleurs ternes (ce n'est pas son habitude). On croirait qu'elle se fond dans le tronc de l'abre. Elle est presque devenue invisible.

Je crie son nom. Elle se retourne, me voit, porte une main à la poitrine et me regarde l'air de dire: "ne me fais pas sursauter comme ça, mon coeur est fragile!"

Je m'assieds à côté d'elle sur le trottoir, je la prends dans mes bras. Elle me dit que ça va mal, très mal. Que son compagnon a été arrêté puis emprisonné il y a deux jours, sur un malentendu - si je comprends bien il faisait à manger avec un grand couteau et on l'a accusé de vouloir couper autre chose que la viande du repas avec. Elle n'a plus de téléphone donc n'a pas pu m'appeler. 

Je sors de mon sac la somme donnée par le couple de collègues du Québec. Elle me regarde, sidérée. "Pour moi?" Oui, pour toi. Elle serre ma main dans les siennes. "Merci, le monsieur et la madame", me dit-elle. Elle n'en revient pas.

Je lui dis "je t'ai cherchée partout", je lui dis que pour les enfants et l'école on a ce qu'il faut, Anaïs et moi. Que les filles commenceront avec un jour de retard, que ce n'est pas grave. Qu'on s'en occupe. Pour son compagnon aussi, on va s'assurer que ses droits soient respectés et tenter de comprendre ce qui se passe. Demain je reviendrai ici, même endroit, même heure, avec Anaïs, et on va parler de tout ça.

"Je suis revenue", lui dis-je, "J'étais partie longtemps, je suis désolée. Je suis revenue. Ok?"

Je la regarde et je comprends qu'elle n'espérait plus me revoir. Car en entendant ces mots, elle éclate en sanglots.

En presque trois ans de fréquentations, et après l'avoir vue se faire jeter à la rue je ne sais combien de fois, avec les enfants, après l'avoir vue vivre tant de choses inimaginables, c'est la première fois que je vois pleurer Cendrillon. 

Je la serre contre moi. j'embrasse ses cheveux, ses joues, son cou. Je lui dis encore, et encore, et encore: "Je suis là."

J'attends qu'elle se calme. Je l'aide à se lever. Elle se ressaisit, passe les paumes de ses mains sur sa longue jupe comme pour la défroisser. Puis elle me dit: "maintenant, avec l'argent je vais acheter à manger pour les enfants et je vais à la maison faire la cuisine. Toi reviens ici demain et moi aussi."

Je lui dis: "compte sur moi".

Nous nous séparons ainsi après que je l'ai serrée contre moi, de toutes mes forces. 

Je n'ai pas osé lui demander si elle avait reçu ma carte postale.





* billet également disponible sur Mediapart: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/310815/les-larmes-de-cendrillon-histoires-de-roms-37