lundi 31 août 2015

Les larmes de Cendrillon (Histoires de Roms 37)



Je comprends d'un coup que je n'ai pas d'avenir ici. Cela me traverse, éclair morne, fragment de planète tombé de la stratosphère, entré dans ma chair, invisible, indélogeable. Je le savais. Tout le monde le sait. Si tu ne peux pas faire ta vie là où tu es ni décamper ailleurs, tu es en prison. 
Marie-Pascale Huglo, La fille d'Ulysse (éd. Leméac, 2015)

*


J'étais partie presque tout l'été. De l'autre côté de l'océan, je retrouvais famille, amis, collègues. Mais je n'oubliais pas Cendrillon. Jamais.

Cendrillon fait maintenant définitivement partie du tissu de mon existence.

Mon téléphone portable français ne fonctionnait pas là-bas. Mon téléphone portable québécois ne permettait pas de faire d'appels internationaux. Il n'y avait pas de ligne fixe dans l'appartement qui nous avait généreusement été prêté par le père d'un ami. Et j'étais débordée. Je manquais de temps pour trouver la solution qui m'aurait permis de lui téléphoner. Mais je ne l'oubliais pas. Jamais.

Je lui ai envoyé une carte postale au CCAS, à l'adresse où elle peut recevoir du courrier. Comme elle sait à peine lire j'y ai simplement dessiné un coeur, inscrit son nom, celui de son compagnon et ceux des enfants, et ajouté "Te pup!" - je t'embrasse, en roumain.

Je parlais d'elle avec mes amis, du livre que je viens de terminer sur notre rencontre, de notre histoire,  et de ses terribles conditions de vie. Nombreux sont ceux qui se sont émus de savoir que de telles choses puissent exister au Pays des droits de l'Homme. Un couple de collègues m'a même remis une somme généreuse pour elle, pour lui permettre de respirer quelque temps. 

Là-bas, Cendrillon était toujours dans mes pensées. 


*

Nous sommes rentrés en France. Il nous a fallu une bonne semaine pour reprendre nos marques, le temps de se réinstaller et de surmonter le (terrible) décalage horaire. Dès que j'en ai eu le temps et la force, j'ai tenté de la joindre. Sans succès. Pendant des jours. J'ai tenté le numéro de téléphone que je lui connaissais avant de partir en juillet, celui de son compagnon, son ancien numéro, un autre plus ancien encore, etc. Rien.

Et les petites (4 ans, 6 ans, 8 ans) qui ont entamé une scolarité il y a quelques mois, et qui doivent faire leur rentrée demain... Anaïs et moi avons pour elles des vêtements propres, chaussures, cartables (dont un de princesse, offert par ma cousine M-G au Québec). Cendrillon et elles sont-elles même en France? Découragée de tout, les a-t-elles ramenées en Roumanie, là où elle aurait la possibilité de vivre dans une cabane plus que modeste, mais sans rats - elle est fatiguée de faire toutes les nuits la chasse aux rongeurs à coups de chassure pendant que ses enfants dorment dans leur cabane de bidonville français. 

(Mesure-t-on le scandale de voir ces deux mots, "bidonville" et "français" se côtoyer?) 

Si elle reste ici, elle vit dans des conditions indignes et n'a pas d'autre issue, sinon celle de voir ses enfants scolarisés et en mesure de connaître un destin moins pourri que le sien... Si elle rentre là-bas, elle pourrait être un peu moins mal logée mais ses enfants ne seront pas accueillis à l'école "normale", car ils sont Roms...

Je n'ai pas eu le temps, depuis mon retour, de me rendre directement au terrain où ils habitent, pas très loin de chez moi. J'ai aussi un peu peur, je crois, de ne pas les y trouver.

En ce dernier jour avant la rentrée, je décide donc, avec mon fils, d'aller voir si elle ne se trouverait pas à cet endroit où elle avait coutume de mendier (sans grand succès) au début de l'été.

Ni une ni deux, le petit et moi nous embarquons.

*

Nous arrivons sur la rue principale de notre quartier. Je guette depuis le coin le petit arbre qui se trouve devant l'entrée du tabac. D'abord, rien. Personne au pied de l'arbre. Je n'ai pas mis mes lunettes, je vois de moins en moins bien de loin... et mon regard est comme embrouillé par l'inquiétude.

C'est mon fils qui s'exclame: "Regarde, maman! Elle est là! Elle est là!"

Je plisse les yeux. Concentre-toi. Oui. Elle est là, assise au pied de l'arbre, amaigrie, un gobelet posé sur le sol pour récolter les pièces qu'on lui veut bien lui donner.

Elle est amaigrie, vêtue de couleurs ternes (ce n'est pas son habitude). On croirait qu'elle se fond dans le tronc de l'abre. Elle est presque devenue invisible.

Je crie son nom. Elle se retourne, me voit, porte une main à la poitrine et me regarde l'air de dire: "ne me fais pas sursauter comme ça, mon coeur est fragile!"

Je m'assieds à côté d'elle sur le trottoir, je la prends dans mes bras. Elle me dit que ça va mal, très mal. Que son compagnon a été arrêté puis emprisonné il y a deux jours, sur un malentendu - si je comprends bien il faisait à manger avec un grand couteau et on l'a accusé de vouloir couper autre chose que la viande du repas avec. Elle n'a plus de téléphone donc n'a pas pu m'appeler. 

Je sors de mon sac la somme donnée par le couple de collègues du Québec. Elle me regarde, sidérée. "Pour moi?" Oui, pour toi. Elle serre ma main dans les siennes. "Merci, le monsieur et la madame", me dit-elle. Elle n'en revient pas.

Je lui dis "je t'ai cherchée partout", je lui dis que pour les enfants et l'école on a ce qu'il faut, Anaïs et moi. Que les filles commenceront avec un jour de retard, que ce n'est pas grave. Qu'on s'en occupe. Pour son compagnon aussi, on va s'assurer que ses droits soient respectés et tenter de comprendre ce qui se passe. Demain je reviendrai ici, même endroit, même heure, avec Anaïs, et on va parler de tout ça.

"Je suis revenue", lui dis-je, "J'étais partie longtemps, je suis désolée. Je suis revenue. Ok?"

Je la regarde et je comprends qu'elle n'espérait plus me revoir. Car en entendant ces mots, elle éclate en sanglots.

En presque trois ans de fréquentations, et après l'avoir vue se faire jeter à la rue je ne sais combien de fois, avec les enfants, après l'avoir vue vivre tant de choses inimaginables, c'est la première fois que je vois pleurer Cendrillon. 

Je la serre contre moi. j'embrasse ses cheveux, ses joues, son cou. Je lui dis encore, et encore, et encore: "Je suis là."

J'attends qu'elle se calme. Je l'aide à se lever. Elle se ressaisit, passe les paumes de ses mains sur sa longue jupe comme pour la défroisser. Puis elle me dit: "maintenant, avec l'argent je vais acheter à manger pour les enfants et je vais à la maison faire la cuisine. Toi reviens ici demain et moi aussi."

Je lui dis: "compte sur moi".

Nous nous séparons ainsi après que je l'ai serrée contre moi, de toutes mes forces. 

Je n'ai pas osé lui demander si elle avait reçu ma carte postale.





* billet également disponible sur Mediapart: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/310815/les-larmes-de-cendrillon-histoires-de-roms-37





lundi 3 août 2015

Racines (Histoires de Roms 36)


Montréal, été 2015


Those who say it can't be done 
are usually interrupted by others doing it.
James Baldwin

*

Je suis chez moi depuis trois semaines, pour les vacances.

Chez moi, c’est le Québec. Le sol natal, le lieu des (premières) racines, le terreau qui m’a faite, où vivent les gens qui m’ont aidée à me construire, à côté de qui je me suis construite. Les proches. Ceux dont on sait qu’on ne s’éloignera jamais, quelle que soit la distance géographique.

Je suis chez moi depuis trois semaines, et comme tous les jours de ma vie désormais, je suis déchirée – entre mes deux pays. Celui de mes premières racines, le Québec, et celui de mes nouvelles racines, la France. Je sais désormais qu’où que je sois, quelque chose, quelques-uns, me manqueront.

C’est ainsi. Et cette année encore plus que lors de ma dernière visite il y a deux ans, je me rends compte que ces nouvelles racines, celles que je me suis forgées en France, je les dois aussi, et beaucoup, à quelques éternels déracinés, à des nomades forcés, des êtres qui ne peuvent jamais s’installer nulle part, à qui l’on ne donne jamais le droit de se sentir chez eux.
Les ramifications qui m’attachent à la France sont entremêlées à celles qui attachent Cendrillon, Clara, Fabian, les enfants, à cette terre où tout leur semble hostile – mais où il se trouve des gens comme moi, car je ne suis pas la seule, prêts à leur ouvrir les bras.
Des gens à qui, comme moi, ils ont fait l’honneur d’eux aussi, ouvrir les bras.

Je suis chez moi depuis trois semaines, déracinée et ré-enracinée, heureuse de retrouver chaque arbre, chaque rue, chaque ruelle, chaque écureuil, chaque terrasse, chaque odeur et chaque bout de ciel familier, mais à la fois nostalgique de ma vie au Pays des droits de l’Homme qui par certains côtés ne semble pas mériter ce nom mais qui par d’autres, le mérite comme personne. Nostalgique du fait que ce qui m’y a attachée plus que tout, c’est, conséquemment à la rencontre de déracinés bien-aimés, celle d’une tradition qui est à la hauteur des trois mots que j’ai longtemps perçu comme la pire des hypocrisies, la pire des déceptions : « Liberté, égalité, fraternité ».

C’est au moment de ma rencontre avec Cendrillon, Clara, Fabian et les enfants que j'ai découvert que pour tant de citoyens ou d’habitants du Pays des droits de l’Homme, ces trois mots signifient quelque chose, et qu’ils méritent qu’on les défende bec et ongles.

Bec et ongles, pour tant de citoyens favorisés comme moi – des connus et des inconnus et des nouvelles connaissances –, qui ont choisi d’accorder leur vie à ces principes, avec tout ce que ça peut coûter dans un monde comme le nôtre. Un sentiment de solitude, d’impuissance qui vient parfois par vagues dévastatrices… et souvent cette colère contre le discours du temps qui veut sans cesse réaffirmer que tout ce en quoi nous croyons est impossible, illusoire, enfantin, que ça ne peut tout simplement pas être fait.

« Ceux qui pensent qu'il est impossible d'agir sont généralement interrompus par ceux qui agissent », écrivait l’auteur américain James Baldwin, grand défenseur des droits des Noirs aux Etats-Unis, de l’égalité entre tous les humains, de la lutte pour y arriver… et qui est venu lui aussi, un temps, se faire pousser quelques racines neuves en France.

Et si j’ai réussi, moi, à me forger des racines dans mon deuxième pays, c’est parce que j’y ai rencontré des gens qui osent agir. Que leur courage m’a attachée à leur pays plus que tout discours national, officiel ou officieux, plus que tout étendard.

Et les plus courageux d’entre eux sont sans doute Cendrillon, ses enfants, son compagnon, Fabian, Clara, et tous ces autres déracinés que j’ai rencontrés, parias, misérables de notre siècle, qui ont tous les jours la force de continuer de croire que la fraternité existe, et d’accepter que s’entremêlent aux miennes les frêles tiges de leur attachement à ce qu’il y a de bon au pays des Droits de l’Homme... Ce qu'il y a de bon au Pays des droits de l'Homme, qui ne se manifeste pas tellement avec tambours et trompettes, mais qui est là, qui est bien là. Je le sais. Je l’ai vu. Tous les jours. Loin des caméras et des gesticulations qu'elles essaient de nous faire passer pour l'esprit du temps en France. Loin des lieux trop nombreux où l'on essaie de nous convaincre que vouloir fraterniser et soutenir, c'est s'aveugler. 

Je le sais. Elle est là. Dans des écoles, des halls de mairies, des CCAS, sur les réseaux sociaux, sur les trottoirs, en bien d'autres endroits et jusque dans les allées des bidonvilles qui ne devraient pas exister chez nous. Je l'ai vue et rencontrée, la communauté de ceux qui agissent. C'est grâce à elle que je me sens maintenant chez moi au Pays des droits de l'Homme. Que j'y ai moi aussi, désormais, mes racines.




samedi 30 mai 2015

Money (Histoires de Roms 35)


Photo: Nina, 8 ans


C'est une période particulièrement chargée en matière de travail et de projets. Ces jours-ci, je suis un peu "sur les rotules", comme on dit. Mais c'est samedi matin, je n'ai pas vu Cendrillon depuis plus d'une semaine, et il n'est pas question que cela se prolonge davantage.

*

J'ai rendez-vous avec elle dans le petit centre-ville de mon quartier, où quelques jours par semaine elle vient "travailler" ou "faire la manche", pour reprendre ses propres mots.

Devant cela, j'éprouve un sentiment mitigé.

Depuis deux mois, elle va mal. Elle est épuisée, elle n’arrive plus à rien : ni à mettre les enfants à l'école, ni à laver leurs vêtements, ni à bien les nourrir ou à bien les soigner... et encore moins à s'occuper d'elle-même... Elle carbure au café et à l'insomnie, elle a maigri et vieilli de plusieurs années en quelques semaines... Ajoutez à cela l'évacuation du bidonville où elle et ses six enfants étaient depuis quelques mois, la semaine passée avec eux à dormir dans les parcs et sous les ponts... Bref, elle avait, ces derniers temps, baissé les bras. Le fait qu'elle recommence à aller chercher à manger aux Restos du cœur et qu'elle refasse la manche pour compléter les coups de main, bien insuffisants, que moi ou quelques d'autres essayons de lui donner, est le signe d'un ressaisissement - même si elle est toujours épuisée, et que cela se voit.

Oui, j'en suis au point où je pourrais presque dire que le fait que mon amie se remette à faire la manche est un bon signe... (!!!)

Et évidemment, à la fois, j'ai du mal à accepter qu'elle ait à faire la manche, et à vivre ce qui vient avec. (Je l'ai bien vu aujourd'hui, alors que je passais un moment avec elle et trois de ses filles, dont je m'occupais en attentant que leur tante vienne les récupérer pour ne pas qu'elles aient à mendier avec leur mère.) Et j'aimerais tant avoir les moyens (financiers) nécessaires pour lui épargner cela!

Mais si je les avais, ces moyens, et que je lui permettais de s'appuyer totalement sur moi financièrement, ne serait-ce pas terriblement infantilisant pour elle? Qu’en penserait-elle ? Qu’en ferait-elle ? Accepterait-elle ?

Ou alors, est-ce que si j’avais ces moyens, je ne devrais pas plutôt me dire (admettant qu’elle accepte) que je lui sers d'appui, de filet, de roue de secours, le temps qu'elle se repose, qu'elle reprenne des forces, qu'elle construise un nouveau projet de vie, qu'elle le mette à exécution et que bientôt, elle n'ait plus besoin de moi? Et qu'alors on fasse une grosse fête?

Questions inutiles, me direz-vous. Puisque ces moyens, je ne les ai pas. Mais questions valables, tout de même, car la relation que j'ai nouée avec elle dépasse maintenant, et de loin, celle de la dame patronnesse romanesque et des miséreux de cinéma à qui elle a décidé de faire la charité.

Entre Cendrillon et moi, cela va dans les deux sens, désormais, malgré l'inégalité de classes, et c'est précisément pour cela que notre relation n'est plus aussi simple qu'elle l'était. 

Et c'est pour cela que lorsqu'elle et son compagnon me disent: "Mélikah, maintenant, tu fais partie de la famille, donc nous pouvons te parler franchement. Nous ne sommes pas pareils. Tu le sais. Je le sais. Tu as une maison avec une baignoire, l'électricité, une autre vie. Ce n'est pas grave pour nous. Tu es comme la famille et tu partages, et tu écoutes quand on t'explique les choses que tu ne connais pas. Mais voilà. Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre si nous n'expliquons pas. Et parce que maintenant tu es comme la famille, on va te les expliquer. Même si c'est difficile. Ok?"

« C'est un honneur que vous me faites, leur ai-je répondu. Et bien sûr qu'il faut qu'on se parle de ces choses-là. On ne peut plus faire autrement, maintenant. N'ayez pas peur de me parler franchement. Je suis prête. »

Autrement dit, ils en avaient marre de jouer aux "bons pauvres" et moi à la dame patronnesse. Et c'est tant mieux. Même si c'est plus compliqué.

Parfois, le fait qu'une relation se complique est le signe qu'elle compte pour ceux qui s'y sont engagés, et qu'ils espèrent la voir tenir dans la durée.

*

J'ai donc passé ce matin une petite heure avec les trois filles de Cendrillon en attendant leur tante pendant que leur mère faisait la manche. Sur la place de la mairie, il y avait un mariage algérien. La mariée, sa famille et son époux dansaient sur le trottoir au son d'une musique magnifique. Les trois petites et moi nous sommes mêlées à la foule qui regardait et dansait tout autour. Nina, 8 ans, a pris quelques photos avec mon téléphone.

Mia, 4 ans, que nous surnommons affectueusement la diablesse de Tasmanie, allait, un peu excitée, d'une personne à l'autre, disant bonjour à l'un, voulant faire un bisou au bébé de l'autre, demandant un euro au troisième... j'essayais de lui expliquer, doucement, comment s'adresser aux gens qu'elle ne connaît pas, qui peuvent parfois être susceptibles, ou se sentir agressés même si bien sûr ce n'est pas ce qu'elle voulait. Les gens, témoins des explications que je lui donnais, alors qu'elle jetait ses petits bras autour de mon cou et me disant "d'accord, Mélikah, mais pourquoi?", ont en général eu sur nous des regards bienveillants. Je vis dans un bon quartier, pour ça.

Nous avons croisé un ami J.C. et sa fille, qui allaient ensemble à la piscine. j'ai éprouvé une fierté de gamine qui m'a un peu surprise en faisant les présentations: "J.C. je te présente Cendrillon et ses trois filles, Nina, Florina et Mia, Cendrillon, je te présente J.C. et sa fille, des amis"... Mais Cendrillon, je l'ai vu - et malgré que mon ami l'ait saluée avec une chaleur que je sais tout à fait sincère -, éprouvait quant à elle une fierté mêlée de gêne... 

J'ai fini par les laisser toutes les quatre au soleil, il fallait retourner à ma vie, aux choses à faire. Chacune des louloutes m'a fait, comme c'est maintenant notre coutume, un bisou sur les lèvres (ce qui me fait fondre chaque fois). Nous avons fait quelques projets pour les prochaines semaines. Cendrillon m'a serrée dans ses bras. Elle m'a dit "la prochaine fois que tu viens chez moi tu verras, j'ai un cadeau pour toi". J'ai rougi. Je lui ai dit "je sais que c'est compliqué mais un jour, si tu es prête, tu pourrais venir boire le café chez moi. Les filles pourraient jouer avec mon fils. Mais ce n'est pas urgent. Tu me diras."

Et je suis partie, la laissant à son "travail" pour la journée. Faire la manche. À la fois heureuse qu'elle existe, heureuse qu'elle me fasse de plus en plus confiance, heureuse que nous soyons en train d'entrer dans une relation plus franche même si plus compliquée, qui ose aborder frontalement nos différences... et le cœur gros de me dire qu'entre nous, il pourrait y avoir n'importe quelle différence, de tempérament, de culture, de traditions ou de croyances, mais que celle-là, celle du fric, est vraiment la pire de toutes. 
  


*billet également disponible sur Mediapart (Le Club): http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/300515/money-histoires-de-roms-35

mardi 28 avril 2015

Familles (Histoires de Roms 34)




Aujourd'hui, nous voulons vivre autrement. Et c'est possible. C'est devenu possible. Nous voulons vivre de telle sorte que personne ne marche sur personne, que personne ne crache sur personne, que personne ne dise à personne Tu as l'air bien modeste dans le dessein de l'amoindrir et de mieux l'entuber...
Lydie Salvayre, Pas pleurer, 2014.


*


J'accroche le vélo et je me dirige, le coeur palpitant, vers leur nouveau lieu de vie. Je crains de ne pas trouver leur baraque, peur que les gens qui sont là ne puissent pas m'informer, ou de ne pas bien arriver à me faire comprendre, à faire comprendre qui je cherche... Le compagnon de Cendrillon m'a bien dit de lui téléphoner en arrivant, et qu'il viendrait me chercher à l'entrée, mais il y a ce maudit problème de forfait de téléphone portable qui fait que je ne peux apparemment plus passer d'appels jusqu'à nouvel ordre.

Une petite voix en moi dit: "Il fait beau. Avec un peu de chance, les enfants joueront près du rond-point, et dans le groupe il y aura une des petites de Cendrillon, et vous vous tomberez dans les bras, et elle te guidera jusqu'à la nouvelle cabane."

J'arrive à peine au rond-point, je m'engage à peine sur le passage clouté, que j'entends hurler mon prénom. Et que je la vois. Nina, 8 ans. Qui court vers moi, les bras tendus. Qui me saute au cou et entoure ma taille de ses jambes et se colle à moi. Qui chuchote mon nom encore et encore.

Je la serre comme si j'avais pensé ne plus jamais la revoir. Parce que c'est un peu vrai.

Et exactement comme je l'espérais, elle descend de mes bras, me prend la main et me dit: "Viens, je t'emmène à la maison."

Je la suis. Il fait beau. Les gens sont dehors dans les allées. Une très belle musique, aux accents klezmer (enfin, à mes oreilles de dilettante), joue à tue-tête. Certains dansent et chantonnent devant leur cabane. Je les salue. Je suis Nina, qui me tient fermement par la main, qui me guide avec autorité dans les allées.

Et nous arrivons chez eux. Ils sont tous là: Cendrillon, son compagnon, et les autres enfants. Cendrillon et moi nous tombons dans les bras. S., le grand de 15 ans et A., 13 ans, me serrent contre eux. On m'offre du poulet au riz, une robe trouvée au marché, un café. Nina et deux de ses soeurs (6 et 4 ans) s'entassent pêle-mêle sur mes genoux. On se couvre les unes les autres de baisers. Je les dévore des yeux, je n'arrête pas de les regarder. Ils sont encore plus beaux que dans mes souvenirs. Je le leur dis. Ils rient: "t'es folle, Mélikah!"

Je passe une grosse heure chez eux. Nous nous racontons les derniers jours et nous recommençons nos projets d'avenir (oui, nous avons des projets d'avenir, ils sont modestes mais ils existent). Nous parlons longuement, parfois avec l'aide de l'aîné qui maîtrise très bien nos deux langues...

Et il y a des moments où j'ai l'impression de sortir de mon propre corps pour nous regarder de haut et me dire que toute cette histoire, notre histoire, est tout de même incroyable. 

Moi, à F., 6 ans, qui ne parlait pas un mot de français il y a deux ans et qui le parle merveilleusement maintenant: "Alors vous avez dormi dehors plusieurs jours, ma pauvre louloute?"
Elle: "Oui. Depuis qu'ils nous ont dégagés de l'ancienne place et avant qu'on vienne ici, on a dormi dehors plusieurs fois."
(Sous un pont, sur la pelouse d'un parc, sur le trottoir, les quatre enfants de 8 ans et moins, les deux ados, et les deux adultes. Pendant plus d'une semaine. Et pour être, le plus souvent, chassés de sous le pont, puis de sur le trottoir, puis de la pelouse du parc.)
Moi: "Tu étais collée contre maman, quand même, tu avais des couvertures?"
Elle: "Oui. Mais j'avais froid."
Moi: "Je suis tellement désolée... j'étais partie à la campagne pendant deux semaines... J'étais inquiète... je vous cherchais... je téléphonais partout, et Anaïs aussi... Elle a même roulé dans les rues avec sa voiture... Elle ne vous trouvait pas..."
Elle: "Moi je savais bien que tu nous retrouverais."
Moi: "C'est pas moi. C'est grâce à ta maman et à H. Dès qu'ils ont trouvé un téléphone, ils m'ont appelée."
Elle: "D'accord.... C'est pas grave. Tu as apporté des barrettes comme tu avais promis la dernière fois?"
Moi: "Oui. Je les ai données à ta maman. Il y en a des roses et des rouges, comme tu l'avais demandé. Avec des paillettes. Maman dit que c'est pour quand vous retournerez à l'école. Parce que vous allez y retourner. Mais avant il faut vous retrouver des vêtements. T'en fais pas. Il faudra quelques jours encore, mais on trouvera."

Elle me prend des mains mon téléphone et demande à son grand-frère de faire une photo de moi, d'elle et de ses soeurs, collées les unes contre les autres. Mon coeur bat la chamade. Je ne sais pas exactement comment nommer ce qui est en train de se passer. Bonheur semble un terme court, ou trop général. Celui-ci, de bonheur, a la saveur particulière des choses réputées impossibles qui ont pourtant bien lieu.

H., le compagnon de Cendrillon, regarde sa bien-aimée déguster son assiette de poulet. Je leur dis en riant que je n'aurais jamais dû manger avant de venir, que ça sent diablement bon mais que malheureusement, je n'ai pas faim. 

Après avoir mendié toute la matinée, ils ont amassé, à eux deux, trois euros cinquante. Il a pu acheter ce poulet, qu'ils ont cuisiné avant que j'arrive. Parmi nos projets d'avenir il y a celui de leur trouver des tâches plus rentables, aussi modestes soient-elles... Peinture, menus travaux, etc. Mais ce n'est pas pour tout de suite, pour le moment il faut se réinstaller et tenter de redémarrer la scolarité des filles.

H. s'approche de moi et, sur le ton de la confidence, me dit: "Tu sais, la Cendrillon, on dormait dehors et elle pleurait la nuit, elle disait encore et encore Je suis perdue de Mélikah! Je suis perdue de Mélikah!"
Mon coeur se serre: "Mais moi aussi, vous savez. J'avais peur qu'on ne se retrouve jamais. J'en étais malade."
Lui: "Et tu vois, on est là."
Moi: "Oui! On est là."

Il me prend la main et la tapote. Cendrillon rougit et me sourit comme une gamine timide. Nina me caresse la joue comme elle ne l'avait jamais fait avant: avec confiance et familiarité.

Elle se colle contre moi. Deux de ses soeurs s'immiscent dans notre étreinte en rigolant.

Moi: "Mes chéries, vous êtes comme mes nièces..." Je me retourne vers le compagnon de Cendrillon: "C'est quoi, en roumain, nièce? Tu sais, c'est pas tes enfants, mais presque. Les enfants de ta soeur."
Lui: "Tu veux dire, c'est comme la famille."
Moi: "Oui, c'est ça."
Lui: "Oui. Toi et nous, on est comme la famille. Je te jure."

Nous nous sommes quittés sur ces mots. J'étais tellement transportée en rentrant à vélo que j'ai eu peur d'avoir un accident.

Et on dit qu'un fossé devrait nous séparer, eux et les gens comme moi.


Moi je dis au diable le fossé. Je l'enjambe dans un sens, eux l'enjambent dans l'autre. On finit toujours par réussir à se rejoindre.



Et il n'est pas né, celui qui va nous arrêter.



*Billet également disponible sur Mediapart, section Le Club; http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/280415/familles-histoires-de-roms-34



dimanche 12 avril 2015

Fin de trêve (Histoires de Roms 33)


They broke all the windows
And they took all the door knobs
And they hauled it away in a couple of days
Then someone yelled : « Timber, take off your hat ! »
Cause we’re all falling down here
Falling down

Tom Waits

*

J’étais horriblement pressée ce matin-là. Nous passions les voir en voiture, en coup de vent, avant de nous rendre à une réunion de famille, à une heure de Lyon. Ils allaient mal, car une nouvelle expulsion était, est, imminente. C’était une question de jours, et nous le savions.

Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes, cela leur a été confirmé par la police, qui est passée les prévenir : c’est, probablement, demain. Ou mardi au plus tard.

Bien sûr que leur vie dans ce bidonville n’est pas une vie. Ceux qui les aiment le savent bien. Mais faute de mieux, ou plutôt de « moins pire », comment faire ? Et que leur souhaiter ?

Chez Fabian comme chez Clara, mais plus encore chez Cendrillon, je sentais au téléphone, depuis quelques jours, quelques semaines, le moral se dégrader, peu à peu… et je reconnaissais la réaction de chacun, que je connais désormais assez bien, à l’imminence d’une nouvelle période d’errance, selon son tempérament propre et unique. Fabian, qui tentait de me rassurer, moi, quand je l’appelais, qui se montrait combattif, mais dont la voix, emplie d’une lassitude qu’il n’arrive jamais totalement à me dissimuler, le trahissait. Clara qui trouvait des prétextes pour appeler plus souvent que d’habitude mais qui, en vérité, avait surtout envie que nous parlions avec elle, Anaïs ou moi, que nous lui accordions un peu de notre temps, de notre écoute, que nous lui murmurions des paroles rassurantes. Leur couple qui en subissait le contrecoup et qui entrait de nouveau dans une phase orageuse. Quant à Cendrillon, qui depuis quelques semaines va de plus en plus mal, je l’ai trouvée ce matin-là dans sa cabane, assise sur le lit, le regard baissé, comme paralysée de tristesse, incapable de me dire plus que deux mots de suite. Ma Cendrillon, presque catatonique, tenant à peine compte de ma présence chez elle.

Mais ce n’est pas que de ça que j’ai envie de vous parler aujourd’hui. C’est de ce moment où je me suis engagée dans l’allée principale, au grand soleil, par ce samedi matin, pressée, harassée et inquiète, n’ayant encore vu aucun d’eux, et que j’ai entendu des petites voix au loin qui criaient mon prénom, et que je les ai vues, là-bas, tout au bout, au loin, toutes petites, trois des filles de Cendrillon et deux de leurs copines, âgées d’entre 4 et 8 ans, courir, courir vers moi, répétant mon nom encore et encore, riant… Mon cœur s’est fendu. J’ai couru moi aussi. Je me suis accroupie et elles se sont jetées dans mes bras, mes bras qui ont tenté de contenir 5 petites filles qui savaient rire et se réjouir de me voir malgré ce qui les attendait, ce qui ne cesse de les attendre depuis que je les connais.

J’avais apporté des œufs en chocolat. Mon fils avait tenu à leur réserver une partie de ceux qu’il avait reçus. Je me suis sentie un peu ridicule, au milieu de cette allée boueuse, à quelques jours d’une nouvelle expulsion, sachant les adultes au plus bas, de distribuer mes œufs emballés de papier métallique multicolores aux gamins. Mais ils étaient contents à ce moment-là. Et je me suis dit : c’est déjà ça.

Après ma courte visite à leurs parents et à Fabian et Clara (toujours suivie par ma grappe de petites filles à qui je distribuais les bisous et disais : « Je ne peux vraiment pas rester longtemps aujourd’hui, mes poulettes, cinq minutes et je dois partir, ok ? »), elles m’ont raccompagnée jusqu’à l’entrée du terrain. Il m’a tout fallu pour les convaincre de me laisser partir. Celles que je connais le mieux, les trois filles de Cendrillon, me racontaient toutes sortes de choses de leur petite vie, dans un français qui s’est spectaculairement amélioré même si par la force des choses et des épreuves, leur fréquentation de l’école reste trop sporadique… Je me souviens de R., 6 ans, me disant, avec un sérieux qui m’avait fait fondre : « Mélikah, je voudrais te demander quelque chose. La prochaine fois quand tu vas venir, est-ce que tu pourrais me rapporter des chips et des barrettes ? Roses s’il-te-plaît, les barrettes. » Cette petite, il y a deux ans, ne parlait pas un mot de ma langue.

Elles ont fini par me laisser partir. Pour bien me regarder m’éloigner, elles ont escaladé une voiture déglinguée qui se trouvait à l’entrée du terrain et, se tenant toutes les trois debout sur le toit, dans la belle lumière jaune, elles ont agité la main, crié : « Au revoir, Mélikah ! Au revoir ! A bientôt ! », en m’envoyant des baisers volants.

Je leur ai crié : « Au revoir ! A bientôt ! Je vous aiiiiiiiiiime ! »

Et je me suis demandé, abattue, comment nous allions faire, tous. Comment moi, les bénévoles et amis qui tiennent à elles, le personnel de l’école qui leur est incroyablement dévoué, leur père épuisé, leur mère effondrée, allions trouver un moyen de leur proposer un avenir digne de ce nom. Digne d’elles.

 

vendredi 20 mars 2015

A parte / apartheid (Histoires de Roms 32)

Photo: Christian Desmeules


You were born into a society which spelled out with brutal clarity, and in as many ways as possible, that you were a worthless human being. You were not expected to aspire to excellence: you were expected to make peace with mediocrity.
 James Baldwin, The Fire Next Time, 1963. 




Je ne veux pas parler pour eux, ou parler en leur nom. Ils n’ont pas besoin qu’on parle à leur place. Ce ne sont ni des imbéciles, ni des animaux. Il est vrai que beaucoup d’entre eux, par exemple les personnes dont il est question ici et que je côtoie depuis deux ans, ont bien d’autres chats à fouetter que de vouloir parler au nom de leur peuple pour dénoncer ses conditions de vie – ce qui déjà supposerait que « les Roms » sont un groupe homogène et uni, vivant invariablement dans les mêmes conditions, que chacun de ses « membres » percevrait en tant que tel; ce n’est pas le cas, enfin ça ne semble pas aussi simple. Il est vrai que certains autres auraient peur que cela leur attire des problèmes, que d’autres encore savent pertinemment que s’ils prenaient la parole, personne ne les écouterait. Tout semble vouloir les empêcher ou les dissuader de prendre la parole. Mais cela ne change rien au fait qu’avant de prétendre, moi, parler pour eux, il faudrait au moins que je sache qui sont ces gens en lieu et place de qui je prétendrais parler. Bref il faudrait que j’aie une idée claire et nette de ce que ça signifie, en réalité et dans les faits, de dire « les Roms », cette expression dont je commence à penser qu’elle est employée pour désigner, dans certains cercles de notre société, un groupe de gens qui ont en commun non pas une « origine ethnique » ou une « race », comme on voudrait nous le faire croire, mais plutôt des conditions de vie (insupportables, intolérables, mais dans lesquelles on les laisse néanmoins vivre). 

Le sociologue Eric Fassin l’a bien montré, et à plusieurs reprises : c’est en remplaçant, comme cause des différences de modes de vie entre eux et nous, la réalité de leur pauvreté par l’idée de « race », qu’on a pu désigner ceux qu’on appelle les Roms d’abord comme entièrement responsables (par nature, parce qu’ils sont eux) de la misère dans laquelle ils vivent, ensuite comme responsables des problèmes de tous… et enfin comme l’Autre absolu et à rejeter – ce qui est bien sûr fort commode, car refuser de se reconnaître en eux, c’est refuser de voir que confrontés aux mêmes réalités qu’eux, nous leur ressemblerions. Et on se garde bien sûr de dire qu’il y a des gens qui se considèrent de descendance rom, ou qui se désignent eux-mêmes comme Roms, et qui ont un travail, vivent dans un appartement, sont parfaitement intégrés  – qui sont donc, aux yeux des cercles de notre société dont je parlais à l'instant, invisibles… Je me demande si, à eux, on donne parfois la parole, dans les médias, l’espace public, etc. Cela me semble peu probable, ou enfin on ne le fait pas autant qu’avec des Gadjé qui les aiment, les côtoient, ou veulent témoigner de leurs conditions d’existence.

Et quoi qu’il en soit, moi, je ne veux pas parler en leur nom. Je veux parler d’eux, de ceux qui font partie de ce qu’on appelle, abusivement, « le problème Rom », et que j’ai croisés et côtoyés ces deux ou trois dernières années. Du choc de ces rencontres. En mon nom propre et avec ma subjectivité propre. Sans prétendre aucunement savoir ce que je ne sais pas ou être ce que je ne suis pas.
 
Car pour toutes sortes raisons (la barrière de la langue, le fait que je ne suis pas certaine d’avoir totalement gagné leur confiance, le fait que les urgences et difficultés graves que nous avons parfois à gérer ensemble ne laissent pas toujours beaucoup de temps pour les confidences), ils conservent pour moi leur part de mystère, leurs zones d’ombres, leur jardin secret et leurs différences.

Ces différences, même celles que je devine sans les connaître, celles qui existent et que je ne connais pas, celles que j’ai constatées et desquelles j’ai tenté de m’enrichir, celles qui m’effraient parfois, je suis néanmoins déterminée à vivre avec. Tout comme les mystères de leurs vies qui, peut-être, ne me seront jamais éclaircis.

C’est aussi cela, tenter de nouer des liens avec des personnes qui ne sont ni de votre milieu socio-culturel, ni de votre classe sociale. Résister, coûte que coûte, aux forces qui voudraient que l'idée d'amitié entre vous soit illusoire. 

Les révolutions ont eu beau s’aligner en chapelets, il n’en demeure pas moins que tout est fait pour que perdure la division étanche entre les classes, une certaine forme de ségrégation, ou d’apartheid. C’est vrai de nombre de pays. La France n’en est pas exempte. Elle n’est en cela ni meilleure ni pire que le Canada, les États-Unis ou les autres pays riches, je suppose.

En côtoyant les gens dont je parle ici, j’ai ressenti ce que George Orwell décrit dans ses textes sur les bidonvilles de son pays au début du 20e siècle, ou ce que James Baldwin dit des ghettos noirs de son époque. Cela existe toujours. Le choc de deux mondes que tout voudrait empêcher de se rencontrer et de tenter de se comprendre. Il est là. Dans ma vie. Tous les jours, ou presque. Sauf qu’eux, les gens dont je parle dans ces billets, et moi, avons apparemment décidé d'en faire fi. Malgré le mystère que nous sommes parfois l’un pour l’autre. Malgré la méfiance instinctive qui point parfois pour l’un envers l’autre – peuvent-ils me faire confiance et me raconter les expédients auxquels ils sont parfois poussés? Peuvent-ils espérer que je ne les juge pas, que je ne décide pas à leur place des choix qui seraient « bons pour eux »? Et eux, garderaient-ils un lien avec moi si je ne pouvais plus les soutenir? Ont-ils pour moi une affection véritable?

J’écris tout ça et je croise les doigts. Je croise les doigts pour que ce que j’écris ici soit réciproque! Qu’ils se disent, à leur façon, dans leurs mots, la même chose à propos de moi que moi, je me dis d’eux : notre rencontre est faite d’échanges, d’apprivoisements, de fraternité, d’affection et de mystère.

Mais justement, ce qu’ils pensent de moi en leur for intérieur, ce qu’ils disent de moi lorsque je ne suis pas là, ce qu’ils éprouvent et découvrent… ça non plus, je ne prétends pas le savoir. J’ai des intuitions, des espoirs et des doutes. Et un élan qui me porte vers eux quelles que soient les réponses aux questions qui demeurent entre nous. 



***billet également disponible sur Mediapart (Le Club): http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/200315/parte-apartheid-histoires-de-roms-32

mardi 10 février 2015

"Eux" et "nous" (Histoires de Roms 31)


photo: Christian Desmeules


Ils sont exactement comme vous et moi pris au sein des nôtres. Liés, soudés de diverses manières (intérêts en commun, coutumes, langue, habitudes, mais aussi conditions de vie, dans leur cas inhumaines). Ils forment des groupes, par exemple sur un bidonville ou dans un squat, au sein duquel se trouvent des gens de tous types, de tous tempéraments. Comme pour nos groupes ou milieux sociaux, à vous et moi. Ou plutôt, pour le dire de manière plus juste : ils sont exactement comme vous et moi si nous nous retrouvions dans la même misère et le même rejet.

Vous vivez dans la rue ou dans une cabane de bidonville, ou dans un squat, bref dans un endroit où il n’y a pas d’eau courante. Vous tenez à ce que vous et vos enfants, vos vêtements, tout cela soit aussi propre que possible, surtout s’il faut que ces derniers aillent à l’école, par exemple. Vous devez parcourir au moins 200 mètres, à l’aller et au retour, avec de grands seaux ou bidons pour aller chercher de l’eau, froide évidemment, que vous ne pouvez réchauffer que sur un poêle de fortune. Vous n’avez pas toujours les moyens nécessaires pour acheter shampooing, savon, etc. (car parfois c’est shampooing, savon, ou nourriture, mais rarement les trois à la fois), et les Restos du cœur ou Caritas, où vous allez une fois par semaine, si vous le pouvez, si vous en trouvez la force et le courage, vous remplissent parfois fort modestement votre caddie, puisque leurs ressources sont évidemment, tragiquement, limitées en comparaison des besoins qu’ils souhaiteraient pourtant combler. 

Dites, vous faites comment? 

Un peu facile, de déclarer que « les Roms sont sales », quand on peut soi-même prendre deux douches par jour et faire des lessives trois fois par semaine, à l’eau chaude s’il-vous-plaît, et que de surcroît on ne tente pas de s’imaginer un instant que tout le monde n’a pas cette chance, ne trouvez-vous pas?

Ou encore, vous vivez sur un bidonville, d’abord en très petit nombre et, au fil des mois, à mesure que de nouvelles familles démunies sont accueillies sur le terrain et que les cabanes se construisent, en groupe de plus en plus large. Au début, tout le monde fait l’effort de réunir ses déchets et poubelles dans des sacs, à l’entrée des lieux, là où les camions de ramassage de déchets passent lors de leurs tournées. Et lorsque tout le monde se rend compte que le ramassage des ordures n'a, en fait, pas lieu, que les sacs s’accumulent, que les relations avec les voisins, lorsqu’il y en a, s’enveniment, vous faites quoi? Quand les rats commencent à apparaître puis à pulluler et à grossir, mordant vos gamins la nuit pendant que tout le monde dort et que vous restez réveillé, une chaussure à la main, pour faire la chasse aux rongeurs et protéger les petits ventres et les petites joues aimées… Vous baissez les bras. Vous baissez les bras, vous laissez allez, vous laissez faire et vous laissez dire, que par culture et pire, par race, vous « aimez les ordures » et que vous êtes « comme des rats ». Vous avez trop de problèmes à gérer, de détresse à encaisser, de drames à vivre au quotidien, pour tenter d’aller faire des exposés à tous ces gens qui vous crachent au visage au réel comme au figuré, pour tenter de leur expliquer que ce n’est pas parce que vous êtes « rom » que vous vivez ainsi, que c’est parce que vous êtes pauvre, pauvre au-delà de tout ce qu’ils peuvent imaginer, et que non, ce n’est pas un choix!

Ils sont exactement comme vous et moi pris au sein d’un groupe des nôtres. Il y a les artistes, les sanguins, les timides, les audacieux, les plus ou moins éduqués, les plus ou moins indignés, les plus ou moins résignés, les traditionnels et les progressistes, les protestataires et les conservateurs… Il y a la nécessité de survivre en milieu bien plus qu’hostile, et les ressources plus ou moins grandes que le désespoir, la nécessité, les soutiens ou l’absence de, donnent aux uns et aux autres, aux uns et pas aux autres. Comme partout il y a ceux qui sont plus vulnérables et ceux qui sont forts, et parmi ceux qui sont plus forts il y a les solidaires, qui souhaitent se mettre ensemble pour tenter de construire, et les profiteurs, qui semblent vouloir appuyer de leur grande main terrorisante sur la tête de ceux qui sont en train de se noyer, pour la garder sous l’eau. (Personnellement, je me suis toujours assurée de me tenir à distance de ces derniers. Ils sont assez peu nombreux pour qu’en plus de deux ans, je n’aie eu aucune difficulté à les éviter. Bien sûr, ils vivent rarement dans des cabanes de bidonville. Et meurent rarement de faim. Et font une sale réputation, injustifiée et cher-payée, à l'ensemble de ceux qu'on se hâte de considérer comme « les leurs » alors qu'ils sont tout sauf cela.) (D'ailleurs, les profiteurs, n'en voyez-vous pas tous les jours, à la télé et dans les journaux, et dans votre propre vie, parmi "les nôtres"?)

Bref, ces gens qu’on appelle les Roms sont comme vous et moi, et chaque fois qu’un de leurs comportements ou de leurs choix m’étonne ou me déstabilise (car bien sûr, cela a pu arriver, et même réciproquement! nous n'avons pas toujours la même conception de ce qui est "une solution", ou même "un service", et je me suis en tentant de les aider gourrée plus souvent qu'à mon tour!), je m’efforce de faire deux choses.

Primo, me demander si, à leur place, je ferais autrement, ou mieux. (Puis-je vraiment prétendre que je refuserais de recourir à certaines solutions qui me semblent "contestables" aujourd’hui que, comme c'est pratique!, je n'en ai nul besoin? La réponse est non.)

Secundo, simplement essayer de me rappeler une chose : ils ont le droit de fonctionner, penser et raisonner autrement que moi. C’est même leur droit le plus sacré. Et plutôt que de m’ériger en instance qui jugerait que ce qui diffère d’elle est forcément suspect, j’accepte et respecte. Et je n'ai pas forcément, même, à « tenter de comprendre ». Qu’est-ce qu’on en a à faire, que moi, Mélikah Abdelmoumen, je comprenne ceux de leurs choix ou modes de pensée qui diffèrent des miens? Pour qui me prendrais-je de croire cela essentiel, voire simplement intéressant? Apprendre le respect de ce qui m’est autre, étranger, respect qui signifie que je n’ai ni à questionner, ni à justifier, ni à réfléchir à, ni à méditer sur, car ce ne sont encore que d’autres manière de tout ramener à moi, à mes schémas et à mes modèles.

Bref lâcher prise et dans le même temps, lutter contre ce défaut d’imagination si répandu, selon lequel on est incapable de se projeter dans l’autre… ou plutôt ce dysfonctionnement qui ressemble à un déni - car se projeter dans l’autre c’est accepter qu’entre lui et moi, il y a une part d’identité... et qui veut savoir qu’il pourrait ressembler à ça? Devenir ça, honni et rejeté de tous, méprisé et pointé du doigt?

Nous sommes tout de même quelques-uns, à n’avoir pas peur de leur ressembler, à ces gens que nous aimons, bien au contraire, ni de nous dire qu’un jour, si la misère nous tombait dessus, que nous devions vivre dans un bidonville sans eau et sans électricité, etc., nous ne serions guère différents d'eux. Ou alors oui, nous le serions, par notre pitoyable manque de ressources et de débrouillardise devant cette expérience pour nous inédite, celle de la pauvreté.

Mais nous nous distinguerions de ceux qui ne veulent rien savoir de se préoccuper des miséreux, au moins par une chose : en les fréquentant, ces personnes venues d’ailleurs qu’on appelle les « Roms », nous avons beaucoup appris. Et même si nous serions sous le choc, malheureux, dévastés, en nous retrouvant un jour dans la misère, grâce à eux nous aurions au moins, pour l’affronter, quelques-uns des trucs et astuces de survie qu’ils nous ont montrés au fil des semaines, des mois, des années. Ces trucs et astuces qu’ils nous ont fait partager un jour en buvant le café avec nous dans leur cabane, par exemple, nous regardant avec un sourire taquin et fier, lorsque, béats, nous leur exprimions notre admiration et notre ébahissement, avec force exclamations et louanges. Captivés comme des enfants par ce qu'ils savent faire et dont nous nous savons parfaitement incapables.

Et surtout nous savons déjà, et ce n'est pas rien, que si un jour à notre tour nous traversons des difficultés graves, nous pourrons sans hésiter, mais vraiment sans hésiter, nous rendre chez eux, frapper à leur porte, entrer, nous asseoir sur leur lit, pleurer devant eux, puis manger à leur table, rire avec eux, boire leur café. Nous réchauffer auprès d'eux.






billet également disponible sur Mediapart, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/100215/eux-et-nous-histoires-de-roms-31