jeudi 9 octobre 2014

Colibri en colère (Histoires de Roms 24)

Photo: Christian Desmeules
*

D’une fatigue l’autre, la haine de l’homme finit toujours 
en rejet de la démocratie.



Edwy Plenel, Pour les musulmans 
(Editions la Découverte, 2014)


 *
Ces personnes que  j'aide et aime...
On dit qu’il n’est pas possible de faire autrement que de les encourager à quitter ces bidonvilles, et carrément à rentrer dans leur pays. Après tout, ils n’ont pas les moyens de vivre ici une vie digne de ce nom. On dit cela en omettant soigneusement de préciser que ces moyens, ils ne les auraient nulle part, et pas davantage chez eux, et qu’il s’agit plutôt, assumons-le au moins, de refuser de les aider malgré cela.
On dit notre société n’a pas les moyens d’accueillir toute la misère du monde.
Se rend-on bien compte de ce qu’on affirme quand on dit cela, « notre pays n’est pas prêt à accueillir toute la misère du monde »?  Prend-on bien la mesure de l’absence choquante de nuances, de sens des proportions et des chiffres, mesure-t-on bien à quel point on se tient obstinément et bêtement accroché à ses œillères de petit privilégié à la noix, lorsqu’on compare la portion de gens qui, chaque année, voudrait trouver sa place dans un de nos pays de privilégiés et l’ensemble – c’est-à-dire toutes les personnes sur la planète, de tous les pays– , de ceux qui vivent dans la misère? On s’en tire à bon compte pour tétaniser son interlocuteur devant cet apparent bon sens… « Mais oui », se dit-il, comme tenu de se rendre à une évidence qui n’en est pas une, « c’est vrai que toute la misère du monde, ça fait beaucoup! »
Sauf que, pour donner l’exemple du nombre de personnes roms sans abri en France, on parle plutôt de 17 ou 18 mille. Bien loin, on en conviendra, de toute la misère du monde. On nous demande bien moins que cela. On nous demande de faire notre part, mais la vérité, regardons-la en face, c’est qu’on veut en faire le moins possible.
Je revendique le droit de penser en d’autres termes que ceux du moins possible.
Je revendique le droit de remettre en cause ces pseudo-évidences qui ont pour but de me maintenir impuissante et inactive, indifférente et capitulée.
Je revendique le droit, même sans thèse en économie, de me demander si une société telle que la nôtre ne pourrait pas faire le choix de prendre en charge ses démunis, qu’ils soient des « natifs » ou non, surtout lorsque ces derniers ont des enfants qui n’ont rien connu d’autre que la vie ici, des enfants qui sont entrés dans un processus de scolarisation, ou lorsque la vie dans leur pays est beaucoup plus périlleuse que la vie ici, même si la vie ici se vit dans un bidonville sans eau et sans électricité. Je pense être en droit de me demander si les choix économiques de société qu’on nous présente comme une absolue nécessité ne sont pas, en réalité, exactement cela, des choix, parmi d’autres – mais qui arrangent sacrément ceux qui veulent nous les vendre?

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : "Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu !" Et le colibri lui répondit : "Je le sais, mais je fais ma part."


Quand je vois Cendrillon et ses enfants, qui sont passés de vivre pendant trois mois à même le béton sous une bretelle de périphérique l’an dernier à, cette rentrée-ci, aller à l’école tous les jours, les filles en parfaites écolières, passionnées et enthousiastes, quand je vois les deux aînés entrer au collège et recevoir une bourse, quand je vois la plus jeune, autrefois surnommée (avec tout notre amour) diablesse de Tasmanie, aujourd'hui penchée sur son pupitre, tirée à quatre épingles, dessinant, sagement, dans sa classe de maternelle, quand je vois leur mère qui reprend la force de se battre en constatant que ses enfants ont l’espoir d’un autre avenir… 
Quand je vois ce chemin qu'ensemble, eux, moi, et les quelques autres personnes qui ont décidé que le moins possible n'était pas acceptable, avons parcouru...
Quand je vois le bonheur que cette famille apporte à tous ceux d'entre nous qui la suivons depuis deux ans, et à tous ceux qui l'entourent...
Quand je vois tout ça, eh bien, j’ai envie de le dire, aux apologistes de l'indifférence et du moins possible:
Je suis le colibri, et je vous arrose.

vendredi 3 octobre 2014

Réciprocités - la suite (ou Histoires de Roms 23 et demi!)



Cette amitié que tu racontes est peut-être la dernière issue de secours quand la haine anti-Rroms se banalise autour de nous. On m'a souvent traité de traître, et ça a dû t'arriver. On a trahi la haine et le mépris majoritaires, on a franchi la frontière et on s'y sent bien mieux puisqu'avant tout, c'est la chaleur humaine qui nous abreuve.

Tieri Briet

*

Comme promis, je suis allée ce matin retrouver Cendrillon, sa pote Maria et Anaïs, indéfectible complice dans la lutte, devant l'école où vont les petites, histoire de lui donner quelques vêtements, d'avoir de ses nouvelles, de donner des miennes, etc. 

Aujourd'hui avait lieu, à 10h, pour Cendrillon et pour Maria, le premier rendez-vous parents-profs au collège où sont inscrits leurs ados depuis la rentrée. Elles n'étaient pas certaines de savoir s'y rendre et, on peut se l'imaginer, elles étaient un peu nerveuses... Je me suis donc embarquée avec elles, en bus et en tram, pour les y accompagner.

Elles venaient de recevoir une lettre leur annonçant que leurs chers collégiens ont eu une petite bourse d'études chacun, grâce à Anais qui s'est démenée ces deux dernières semaines pour les démarches administratives. C'est un montant modeste, mais c'est symboliquement énorme.

Nous sommes dans le bus, heureuses. Il fait beau.

Avec nous, une petite fille de 5 ans que Cendrillon accueille pendant quelques jours. Sa famille et elle ont été évacués de leur lieu de vie hier. Ses parents ont dormi dans un parc. Cendrillon, qui vit dans sa petite cabane avec sa belle-mère et six enfants, a néanmoins tenu à ce que la petite soit logée chez elle. Elle lui tient la main et lui prodigue mille caresses. 

La fillette est entre les larmes, la peur et le sommeil, paumée, fragile, une petite blonde dont j'imagine qu'elle pourrait être rieuse et espiègle, si seulement...

Elle ne porte que des babouches et il fait froid. Nous touchons ses pieds gelés. Ni une ni deux, Cendrillon fouille dans le sac que je lui ai apporté. Elle insiste pour donner à sa nouvelle protégée les anciennes chaussures de mon fils que j'avais apportées pour sa fille, à elle. "C'est pas grave, on trouvera d'autres chaussures plus tard." 

Les chaussures sont doublées et lui vont parfaitement. La petite a moins froid. Elle finit par sourire.

Nous continuons de discuter, comme souvent nous sommes d'humeur farceuse. Nous inventons un scénario: si j'avais plus d'argent, je louerais une limousine pour les emmener, elle et les six enfants, tous les samedis, voir leur père qui est en détention préventive depuis février. Nous ferions sensation en arrivant devant l'établissement. Effet garanti. Et Cendrillon qui me tape les cuisses, avec un regard espiègle.

Je lui parle de mon projet de livre et des photos que Christian Desmeules (qu'elle connaît car il a déjà fait d'elle et de ses enfants de magnifiques portraits) veut venir prendre lors de sa prochaine visite chez nous, dans quelques jours. Je tente de lui expliquer ma démarche, mon projet de livre: je lui dis qu'il racontera notre histoire, avec des photos, si elle est d'accord. Je lui dis que ce livre sera aussi un peu le sien et que pour cette raison, je veux lui verser la moitié de mes droits d'auteure, l'autre moitié étant prévue pour des associations etc. 

J'essaie de lui expliquer comment ces choses-là fonctionnent. Le livre qu'on écrit, qui est fabriqué, publié, puis vendu, comment pour chaque vente l'auteur reçoit un pourcentage, une fois par année, etc.

"Tu veux bien? Tu comprends?"

Elle semble avoir saisi. Je lui dis que je vais, de toute manière, demander à une copine qui parle nos deux langues de tout lui réexpliquer, pour être bien certaine qu'elle comprenne le projet avant de donner son accord. Elle traduit tout pour son amie Maria, qui secoue la main en souriant, comme pour dire "Oh, Cendrillon, la star!"

Cendrillon me prend dans ses bras. Et surtout, elle me dit oui. Oui, elle veut bien que ce livre soit NOTRE livre. 

J'ai le coeur à la fête.

Je vais mieux.

Et je tiens à remercier tous ceux qui, depuis mon dernier billet, ont pris le temps de me lire, de m'écrire, de me témoigner leur soutien. Je vais mieux, oui. Et je vous en remercie.


mardi 30 septembre 2014

Réciprocités (Histoires de Roms 23)

photo: Christian Desmeules

Les plus grandes vilenies d'aujourd'hui ne proviennent pas de ce qu'on les fait, mais de ce qu’on les laisse faire.

Robert Musil, L’homme sans qualités

*

J'espère qu'on me pardonnera si, aujourd'hui, je parle aussi un peu de moi.

Depuis un moment déjà, quelques jours, peut-être quelques semaines, ça ne va pas. J'ai du mal à me l'expliquer - il n'y a aucune raison, dans ma vie actuelle, qui le justifie. Je suis privilégiée sur bien des plans. Je pense avoir atteint à une sorte d'épanouissement. Avoir passé le véritable âge de raison, celui qui vient bien après 7 ans, celui qui fait que si on nous donnait aujourd'hui le choix entre nos rêves de jeunesse jamais réalisés et ce qu'on a eu la force d'accomplir en composant avec et parfois malgré tout, on sait qu'on opterait sans hésiter pour ce qui s'est finalement, réellement passé. 

N'empêche, je ne comprends pas ce qui m'arrive, depuis quelques jours, peut-être quelques semaines... Une sorte de grande lassitude, voire une tristesse, profondes. Cela me fait ressembler à une personne qui, de manière générale, continue de faire ce qu'elle a à faire, une personne qui retrouve le sourire lorsqu'elle "interagit" socialement, professionnellement, avec ses proches... mais une personne qui, dès qu'elle se retrouve seule, voit tout à coup la fatigue la freiner, ou alors, comme ça, ses yeux s'emplir de larmes, sans raison.

J'ai bien essayé de m'expliquer cela "rationnellement" (épuisement? virus qui couve? signes précoces d'une ménopause qui se pointerait déjà malgré mes humbles 42 ans? somnambulisme dont personne n'aurait osé me parler et qui grugerait mes nuits à mon insu, peuplant mes journées de cauchemars éveillés?)... en vain. 


*

J'ai fini par en parler, timide, à mon compagnon. Comme toujours, il m'a aidée à trouver des mots, apaisants même si imprécis, pour tenter de nommer les choses.

Il me semble que ce qui ne va pas et qui me paraît si incongru, si puissant, si paralysant, c'est quelque chose comme mon regard sur le monde dans lequel nous vivons. Sur ce pays que j'ai choisi et que j'aime tout en le craignant. Ce pays, sans doute à l'image d'une bonne partie du monde, qui ces derniers mois me semble dur, impitoyable, agressif. "Depuis quelque temps, depuis que j'ai ouvert franchement et sans ciller les yeux sur lui, ton pays m'effraie." Il n'est sans doute pas pire que le mien, ou peut-être si, peut-être qu'il l'est, un petit peu, plus rude, plus impitoyable, mais quoi qu'il en soit, m'engager auprès de personnes qui font partie des minorités dans ce pays où semblent de plus en plus nombreux ceux qui sont prêts à faire résonner minorité avec ennemi, paria, bouc émissaire, m'a, on dirait, plus sérieusement ébranlée que je ne l'aurais cru. "C'est peut-être parce que je suis, moi-même, devenue ça: une minorité. Mais on dirait que tout ce que je vois, au dehors, c'est de la dureté, de la violence, du danger. On dirait que je suis devenue trop fragile, et je sais que ce n'est pas raisonnable, et je sais que ça n'est pas possible, pas une façon de vivre, mais c'est comme ça."

Il m'a écoutée. M'a entendue. M'a demandé si cela ne m'aiderait pas d'écrire quelques lignes à ce sujet. (Il me connaît comme s'il m'avait faite!) Il a aussi voulu me rassurer, non pas en me disant que le monde est meilleur que ce que je crois, ou qu'il est moins menaçant, mais en me parlant plutôt de la force qu'il voit en moi. 

Il m'a dit que depuis que je connais Fabian, Clara, Cendrillon, leurs proches et voisins, depuis que je regarde sans fléchir la réalité horrible de leur vie, depuis que je vis concrètement ce que les autres appellent "le problème rom" (expression qui montre combien pour eux tout cela est abstrait et désincarné), depuis que j'accompagne des Roms en difficulté et qu'il m'arrive d'affronter avec eux, à leurs côtés, ce qu'ils ont à affronter, depuis que j'ai accepté de franchir la limite qui distingue "aider de loin" et se laisser aller à s'attacher aux gens, à les aimer... je sais gérer les situations difficiles comme jamais je ne l'avais fait auparavant. Sans paniquer, de manière efficace, m'a-t-il dit.

Je l'ai remercié de ces mots. Je lui ai dit que je ne savais pas si je les méritais. Je lui ai dit qu'il avait peut-être raison, qu'il me voyait sans doute mieux, depuis sa place à lui, que je ne me vois moi-même, mais qu'à la fois, je me sentais désormais si sensible, si vulnérable... et que de là, peut-être, venait ce que j'étais en train de traverser. Cette grande plage de lassitude, de tristesse, profonde et comme sans objet.

J'étais, je suis, désemparée. Mais je sais que je ne suis pas seule. Il est là, lui, à mes côtés, j'ai quitté mon pays et mon monde pour venir vivre avec lui... Il quitte le sien, en quelque sorte, tous les jours, depuis les neuf ans que je vis ici, pour venir me rejoindre là où je me trouve désormais: ce lieu où, étrangère, ma vie a été chamboulée par la rencontre d'autres étrangers, et par les liens que j'ai tissés avec eux.


*

Ce matin, en sortant de faire une course à la poste, toujours possédée par cette lassitude, cette tristesse, l'oeil humide, j'ai entendu une voix de femme crier mon prénom... M'appeler, deux, trois fois, avec de plus en plus d'insistance et quelque chose comme un élan maternel.

J'ai regardé vers l'arrêt de bus qui se trouve en face de la poste. C'était Cendrillon, là, toujours aussi belle, avec sa longue jupe et son pull mal assortis, son foulard à fleurs, son sourire. Ses yeux aimants. Son bras tendu vers moi.

J'ai traversé la rue à la hâte. Nous sommes comme tombées dans les bras l'une de l'autre. C'était, en deux ans, la première fois que je la croisais par hasard. Je pense qu'elle s'était aperçue de ma tristesse, mais que par pudeur, plutôt que de me poser des questions, elle a choisi, par le ton de sa voix, la douceur de son regard, la tendresse dans ses gestes, de prendre soin de moi. Nous parlions des dernières nouvelles de ses enfants, de son mari, des trucs qu'il faudra penser à lui procurer pour que leur cabane soit au moins minimalement isolée du froid, et chauffée, avec l'hiver qui approche... nous avions une de nos conversations habituelles, tissées à la fois de difficultés que la plupart des gens ne songent jamais à imaginer, et de blagues, de rires, de candeur... A un moment où je lui ai confié être un peu fatiguée ces jours-ci (je n'ai pas osé lui en dire davantage) elle m'a pris la main. Et alors j'ai senti cette chose, ce n'était pas la première fois mais ce matin, c'était encore plus crucial que d'habitude: la réciprocité entre Cendrillon et moi. 

Elle est "pauvre" mais elle est riche de beaucoup de choses que je n'ai pas. Je suis "riche" mais j'ai besoin d'elle comme j'ai besoin de mon compagnon, de mon fils, de mes amis, pour améliorer l'état de ma vie. Elle est écartée de la société mais elle sait la solidarité et le partage mieux que beaucoup d'entre nous. Je suis en apparence à ma place dans le monde, mais la côtoyer me fait prendre conscience de ma réelle position: celle de l'Autre. Notre relation est échange. Elle y tient, j'y tiens. C'est une question de dignité, pour nous deux.

La bouffée de bonheur que j'ai ressentie, simplement en passant cinq minutes à parler avec Cendrillon à l'arrêt de bus, la chaleur de ses bras autour de moi quand nous nous sommes serrées, le poids qui a disparu de mes épaules, ne serait-ce que quelques précieuses minutes, après l'avoir quittée en lui promettant que je serais bien là, à l'école où vont ses plus jeunes, un matin cette semaine pour embrasser les enfants et lui remettre les chaussures que je lui ai dit avoir trouvé pour l'une d'elles... et peut-être grignoter quelques gâteaux que j'apporterai, fumer une cigarette, rire au soleil d'automne... ça ne m'a pas donné la clef qui expliquerait ce qui, ces temps-ci, me prend. Certaines des réponses que je cherche ne viendront d'ailleurs peut-être jamais, ou pas tant que je serai moi, que ce monde sera ce qu'il est. 

Non, cette rencontre inopinée avec Cendrillon, n'a pas tout élucidé, tout expliqué, mais elle a confirmé deux ou trois choses, et pas des moindres. 

Suis-je trop sensible, trop fragile, pour ce truc fou que j'ai entrepris, cet engagement? Oui. Cela ne fait pas de doute. Vais-je pour autant reculer? Pas question. 

Car comme on dit, il est trop tard: mon coeur est pris. Et depuis bien longtemps déjà ce ne sont plus simplement eux, Cendrillon, Fabian, Clara et les autres, qui ont besoin de moi et qui me font l'honneur de compter sur moi.

C'est, tout autant, moi qui ai besoin d'eux.


vendredi 19 septembre 2014

Gadoue (Histoires de Roms 22)


“I want a civilization in which 'progress' is not definable 
as making the world safe for little fat men.” 
 George OrwellThe Road to Wigan Pier

*

Tu ne connais rien à la gadoue tant que tu n’es pas allée rendre visite à des gens qui vivent dans un bidonville par un jour de pluie qui ressemble à un jour de novembre. Tant que tes pas incertains ne t’ont pas menée dans les allées de boue glissante où on n’a le choix qu’entre s’enfoncer le pied jusqu’à la cheville ou glisser et tomber à la renverse dans la vase. 
Tu es là, avec tes deux copines, Nicki et Anaïs, sous un grand parapluie, à essayer tant bien que mal de suivre les coulis de fange que sont devenues les allées du bidonville, à essayer de placer le pied où il faut pour ne pas t’y étaler de tout ton long, et les habitants sortent de leur demeure certains éberlués, d’autres pour vous donner le bras et vous indiquer dans quelle direction se trouvent Blanche, ses enfants et son mari, venus se réinstaller là, dans cette grande orgie de boue, de grisaille et d’eau qui tombe par trombes si bien qu’on ne voit rien devant soi. Et certains ont mis à terre des vieilles planches de bois et de bouts de palettes pour qu’on puisse circuler.
Tu es là à gâcher tes seules baskets et tu te dis : « Pas grave, pas grave, tu en as d’autres, des chaussures, arrête de faire ta princesse, regarde là les enfants qui sont pieds nus, et tu paries combien que cet homme qui te donne le bras a des semelles criblées de trous ? Arrête de flipper. C’est ta manière de détourner la gravité de ce que tu vois. Tu le sais. Tu ne sers à rien si tu paniques. Ressaisis-toi ! »
Et toutes ces émotions confuses qui te retournent les boyaux pendant que tu te tords les chevilles que tu titubes que tu peines et luttes et que tu finis par fermer ce satané parapluie qui ne fait que compliquer les choses de toute façon, et qui est une insulte. Un parapluie comme une offense, à tous ces gens qui n’ont rien, et à Blanche.
Blanche et les siens que vous retrouvez enfin et qui n’ont pas encore eu le temps d’amasser le matériel nécessaire pour se construire une cabane. Blanche et les siens à l’extrémité extrême du bidonville, là où après la dernière évacuation, celle d’un autre triste lieu de vie, on a dû inaugurer une nouvelle « rue » pour accueillir ceux qui étaient de nouveau en recherche d’un coin où « s’installer ». Une nouvelle « rue » où sont alignées des… comment dire… « tentes » serait injuste et exagéré. Des tentes, ce serait le rêve. Mais là non. Blanche, son mari et ses petits (4 ans et 1 an), ainsi que trois ou quatre autres familles, sous la pluie battante, sous une minuscule bâche de plastique tenue à deux mètres du sol par un pauvre morceau de bois, avec leurs affaires, sur une vieille couverture ou un tapis posé à même la vase, attendant que ça passe.
Et toi et tes potes, votre beau parapluie injurieux maintenant refermé pendu à vos côtés comme un vieil oiseau trempé et piteux, vos chaussures auxquelles s’accrochent des gâteaux de boue, vos cheveux qui gouttent, vos cœurs serrés, vos visages essayant de ne pas le laisser paraître, sourcils froncés et esprits concentrés sur la liste de matériel dont le mari de Blanche vous dit avoir besoin : tant de clous, deux ou trois autres bâches, tant de planches ou palettes, poutres pour le toit, et ainsi de suite.
Tu sais que Nicki et Anaïs retiennent mieux ces choses que toi. Tu es plus douée pour retenir les listes de courses alimentaires ou vestimentaires que pour les matériaux de construction, en général. Va savoir pourquoi.
Alors tu t’en remets à elles. Tu leur fais confiance.
Tu laisses ton esprit se noyer dans le déluge d’eau sale et de boue.
Tu encaisses.


*Ce texte est un extrait du travail en cours (récit (dé)construit à partir de l'ensemble de ce blog et de mon expérience des derniers mois auprès de familles roms démunies).
** Il est également disponible sur Mediapart, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/190914/gadoue-histoires-de-roms-22

samedi 23 août 2014

Le début de nous (Histoires de Roms 21)*



I have no mercy or compassion in me for a society that will crush people, and then penalize them for not being able to stand up under the weight.
 The Autobiography of Malcolm X, 1965.


*

Identifier le moment précis où, entre Cendrillon, les enfants et moi, les choses ont changé, m’est facile. D’autant plus que je sais que c’est pareil pour elle, puisqu’elle m’en a parlé.
Un matin d’automne, pendant la période où toute la famille vivait sous une bretelle d'autoroute périphérique, dans des conditions insoutenables, j’avais rendez-vous avec elle, sa sœur, Sacha (son aîné, 13 ans), et Florina (4 ans), au métro le plus proche du sombre périph’. Il était question de les emmener, tous, pour s’inscrire aux Restos du cœur.
Fondée par Coluche en 1985, cette « association reconnue d’utilité publique » a pour but d’aider les personnes démunies, notamment en leur donnant accès à une aide à l’alimentation (par exemple, pour Cendrillon, faire remplir une fois par semaine son caddie de victuailles pour la famille), l’inscription gratuite à l’assurance périscolaire obligatoire pour tout écolier, le don de fournitures scolaires, l’aide à la réinsertion sociale et professionnelle, etc. Coluche aurait lancé l’idée en voyant, indigné, les gaspillages alimentaires d’une société de consommation qui préférait détruire ses surplus alimentaires plutôt que de les donner aux gens dans le besoin : « Quand il y a des excédents de nourriture et qu’on les détruit pour maintenir les prix sur le marché, on pourrait les récupérer et on essaiera de faire une grande cantine pour donner à manger à tous ceux qui ont faim », aurait-il dit.
Un matin de septembre 2013, nous nous sommes donc embarqués en métro, Cendrillon, Sacha, Florina, leur tante (la soeur de Cendrillon) et moi, pour nous rendre ensemble au centre d’inscriptions des Restos. C’était la première fois, pour nous tous. J’étais arrivée au rendez-vous que nous avions fixé ensemble lors de ma dernière visite sous le périph’, devant l’entrée du métro, inquiète de ne pas les trouver, eux dont le téléphone portable ne marchait évidemment plus, et qui n’avaient pas forcément le moyen de savoir l’heure, la date, etc. Je reste admirative devant le fait que dans les moments les plus difficiles, comme la période du périphérique, ils réussissent à savoir quel jour nous sommes, à s’y intéresser.
Je les avais vus apparaître à l’autre bout de la place, me faisant de grands signes, peut-être avec un quart d’heure de retard, pas davantage, courant vers moi dans la lumière d’un beau soleil furieux, comme soulagés eux aussi que je ne leur aie pas fait faux bond.
Je me souviens avoir été émue par leur démarche énergique et volontaire, qui avait quelque chose d’enjoué, malgré tout.
À cette époque, le français de Cendrillon était beaucoup moins bon qu’aujourd’hui, idem pour Florina… mais Sacha se débrouillait déjà très bien et nous servait d’interprète.
Je leur ai distribué des tickets de métro et ensemble, nous avons passé les tourniquets et sommes allés attendre avec les autres usagers, sur le quai.
Ai-je besoin de vous parler de la valse des regards sur notre groupe? Les yeux des bonnes gens qui couraient affolés de Florina aux pieds nus noirs de suie (elle avait retiré les babouches deux tailles trop grandes qui constituaient sa seule paire de chaussures), à Cendrillon qui lui criait après en roumain parce qu’elle refusait d’écouter et de se tenir loin des rails, à Sacha excité comme une puce qui me demandait de lui lire chacune des affiches publicitaires du métro, à la sœur de Cendrillon avec son caddie tout déglingué, pliée en deux à cause de la toux, une cigarette plantée sur l’oreille… à moi, soudain prise d’un élan protecteur presque maternel. Moi qui me suis mise à fusiller du regard les bonnes gens, moi transformée en garde-fou, saisissant Cendrillon par la main pour la faire asseoir à côté de sa sœur, et prenant carrément Florina dans mes bras, continuant de lire à Sacha tous les mots qu’il me pointait sur les affiches et pancartes, et surveillant comme une lionne les alentours, prête à mordre…
Prête à mordre, oui, quand nous sommes entrés dans la rame de métro, que nous nous sommes assis, tous, et que j’ai presque vécu de l’intérieur les regards que l’on reçoit quand on est eux. Évidemment que les autres voyageurs savaient que j’étais une sorte de bénévole ou d’accompagnatrice et non pas « l’une d’eux », évidemment qu’ils ne me regardaient pas tout à fait de la même manière qu’ils les regardaient, eux. Mais d’être assise avec eux, de sentir une appartenance à ce petit groupe que nous formions, m’a tout de suite propulsée dans une expérience inédite : vivre tout ça avec eux, qui semblaient d’ailleurs s’en formaliser bien moins que moi. Ressentir physiquement la honte et la douleur sous la pression des regards que l’on portait sur eux. Mais ce n’était pas de Cendrillon que j’avais honte, ou de sa sœur, ou des enfants, ou du fait qu’ils avaient les mains noires de saleté, qu’ils se comportaient dans le métro un peu comme des petits êtres à la fois effarés et survoltés, que Florina était pieds nus, qu’assise sur mes genoux, elle faisait courir ses mains noires de suie dans mes cheveux, en une caresse intense et brouillonne, qui m’a fait m’enticher d’elle à ce moment-là corps et âme et pour de bon… Non. Tout cela m’émouvait. Tout cela, je l’observais avec respect. Je découvrais « eux dans le métro » et tout ce que ça pouvait vouloir dire. Ce n’est pas d’eux que je rougissais. Non : j’avais honte pour les bonnes gens qui nous regardaient avec un tel sans-gêne. Je les aurais presque tous giflés. Presque. (Car certains ne jetaient pas sur nous les regards impardonnables dont je parle, mais plutôt des regards d’appui, de solidarité. Ceux-là étaient plus rares.)
J’étais assise avec la petite sur mes genoux, donc. Sacha se tenait fièrement debout à une de ces sangles accrochées à une barre de métal, tout fier d’être assez grand. Cendrillon et sa sœur étaient assises en face de moi, leur caddie tout déglingué à leurs côtés. Florina et moi entrions véritablement en contact pour la première fois. Face à moi (elle ne parlait alors pas du tout ma langue), les mains dans mes cheveux ou sur mes joues, elle me racontait des tas de choses auxquelles je ne comprenais rien. Un courant s’était mis à passer entre nous. Qui m’a électrisée. J’ai éclaté de rire quand elle m’a piqué une de mes barrettes pour se faire une coiffure, prenant des allures de grande dame. Je l’ai serrée fort contre moi en poussant un grognement affectueux. Sa mère et moi nous sommes regardées. Nous avons souri. Quelque chose était en train de basculer. C’est à ce moment-là que j’ai su que si je laissais libre cours à ce qui était en train de m’envahir, Cendrillon et sa famille allaient devenir pour moi des personnes aimées. Avec tout ce que cela signifie, et qui est énorme. Et sans le mesurer vraiment je le savais. Et manifestement, elle le savait aussi, puisque lorsqu’elle me reparle aujourd’hui de ce matin-là, elle dit « le début de nous »…
Nous sommes allés aux Restos où, devant la porte des locaux, une foule attendait… des gens de tous les types et de toutes les provenances, fatigués, mal à l’aise quand à côté d’eux sur le trottoir passaient les gens « normaux » qui vont travailler, angoissés à l’idée de, peut-être, se voir refuser une aide dont dépendait leur survie, celle du gamin avec eux dans la poussette, celle du vieillard accroché à leur bras… Des gens de partout, roms comme non roms, francophones comme allophones, jeunes comme vieux, familles comme célibataires… Un portrait à vous faire hurler… Sous mes yeux, de grand matin, en plein soleil, ce qui doit à tout prix rester dans l’ombre pour ne surtout pas qu’on soit obligé de penser qu’il pourrait tout à fait s’agir de nous, que cela pourrait tout à fait nous arriver - et qu’alors on serait tout à coup moins enclins à dire que ceux qui connaissent ce type de malheur en sont, d’une manière ou de l’autre, responsables… Nous avons attendu perdus dans ce groupe, dégradé des hontes et des vilains secrets niés par le monde qui est le nôtre (ces choses existent autant au Québec qu’en France, je le sais), jusqu’à ce qu’on nous attribue un numéro et que, peu après, on nous accueille. Je tiens à l’écrire en toutes lettres s’agissant des personnes qui nous ont reçues et qui se sont occupées du dossier de Cendrillon et des siens : Coluche serait fier, et rassuré.
Munis du coupon qui allait permettre à Cendrillon d’aller, le mardi suivant, recevoir le nécessaire pour nourrir sa famille une semaine, et qui serait renouvelé tous les mardis suivants, nous avons repris le métro. Je venais de grandir encore un peu, mais évidemment je ne dis rien à Cendrillon de cette constatation de gamine gâtée (ou du moins de gamine qui avait eu de la chance), tout importante, essentielle qu’elle fût pour moi. Je me contentai de tenir la main de Florina qui trottinait joyeusement à mes côtés sur le trottoir et de poursuivre le jeu commencé avec Sacha et elle pour tromper l’attente au cours de la matinée : leur demander, en pointant une voiture, un arbre, la cigarette de Cendrillon, un bus, un coiffeur, comment on appelait ces choses en roumain, et répéter après eux, en rougissant, et rire de bon cœur en les entendant se moquer un peu de ma prononciation pourrie. Bus? Motora! Arbre? Copac! Autobus? Autobuz! Cigarette? Tigari! Coiffeur? Friserie! Friserie? C’est trop beau! J’adore!, et ainsi de suite. (Comment on dit : « Je crois que je vous aime »?)
C’était ça, c’est ainsi que ça s’est passé, « le début de nous ».





***Ce texte est un extrait du travail en cours (récit (dé)construit à partir de l'ensemble de ce blog et de mon expérience des derniers mois auprès de familles roms démunies). 
note: les prénoms dans ce billet sont, évidemment, fictifs.

jeudi 26 juin 2014

Écarts (Histoires de Roms 20)

"Assez naturellement, les gouvernements et les opinions publiques demandent des comptes aux élites financières et économiques qui se sont enrichies tout en conduisant le monde au bord du gouffre." 
Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle


*

Il y a des journées de grand(s) écart(s) qui font particulièrement mal. Qui font faiblir. Faiblir au sens de perdre son sang-froid, sa capacité à prendre du recul, à remettre les choses en perspective. Des journées qui font monter une colère qui n'est bonne pour personne et qui ne sert à rien. (Sinon, peut-être, à avoir motivé l'écriture de ce billet.)

Elles commencent souvent par un réveil difficile. Grande fatigue, manque de sommeil, tristesse (chacun a ses raisons), lassitude. Pourtant il faut bien se lever et faire ce que l'on a à faire, accomplir le minimum qu'on s'est promis d'accomplir.

Pour moi, hier était une de ces journées.

Ç’a commencé par une visite très matinale à vélo, au bidonville où vivent Cendrillon et ses enfants. Comme elle devait partir à huit heures, que je devais lui faire signer des documents pour les inscriptions à l'école l'année prochaine, et qu'en plus elle et les petits me manquaient, j'ai enfourché mon vélo et j'y suis allée, les yeux encore collés et pas assez de café dans le corps.

J'étais fatiguée et triste. Surtout en raison du fait que j'ai perdu il y a trois jours une personne qui a énormément compté pour moi. Une figure maternelle qui avait veillé sur mon adolescence. Plus jeune, j'étais en errance, et Soizik faisait partie des personnes qui avaient entrepris de me remettre en route et de me guider, fermement, dans une meilleure direction.

Bref, hier matin, une fois mon vélo attaché quelque part, j'ai éprouvé une difficulté inattendue et inhabituelle à traverser le bidonville presque désert au petit matin, et c’est le regard engourdi par le deuil que j’ai regardé ce lieu d'habitude si animé, avec ses habitants qui me saluent, ceux qui me font la bise, ceux avec qui nous faisons toujours les mêmes blagues qui nous rassurent et nous rendent heureux, le bidonville avec aussi ses tas de déchets et ses rats qui trottinent (pas de ramassage des ordures, pas de sanitaires, pas d'eau)... J'avais mal partout, je ne savais pas comment j'allais expliquer à Cendrillon, une fois arrivée là, pourquoi j'avais cette drôle de tête, ces cernes, ce pas si peu assuré, le cœur au bord des lèvres...

Et une fois arrivée sur le seul de "chez elle", j'ai perdu toute faculté de me raconter à elle. À cause de ce que j’y ai vu.

Il faut s'imaginer un espace d'environ 10 mètres carrés (c'est sans doute moins, je suis très mauvaise pour évaluer ce genre de chose), avec dans un coin le poêle à bois de fortune et un petit meuble pour la vaisselle et les vêtements. Tout le reste de l'espace est occupé par deux lits, un simple et un double.

Ce n'était évidemment pas la première fois que je venais. Je me suis assise je ne sais combien de fois sur un de ces deux lits transformés en canapés le jour, pour passer un moment avec les enfants ou Cendrillon, se faire des confidences, rire, pleurer... Mais c'était la première fois que je surprenais ce moment où seule la mère est réveillée et où les enfants dorment encore. 

Comme Cendrillon devait s'absenter toute la journée, sa belle-mère avait dormi là pour pouvoir veiller sur les petits dans la journée. Elles avaient dormi, à deux, dans le lit simple. Et c'est dans le lit double que j'ai vu ce qui m'a fait faiblir : les six enfants, 2 ans, 3 ans, 5 ans, 8 ans, 12 ans et 14 ans, couchés perpendiculairement au sens habituel, entassés, là, dormant. Les deux adultes dans un petit lit simple, les six enfants dans un lit double, un espace de dix mètres carrés, pas d'eau, pas de toilettes, pas de ramassage des déchets, pas d'électricité.

Une des petites, celle qui a l'âge de mon fils, a ouvert un œil et m'a reconnue. Je suis restée quelques minutes, le temps que sa mère signe les papiers, je ne me suis même pas assise tellement j'étais sonnée. La petite se serrait contre moi en murmurant mon prénom. Je lui caressais les cheveux. Je prenais de temps en temps la main de sa mère qui me disait: "Mélikah. C’est pas bien ici. Beaucoup de misère. C'est difficile. Moi, pas dormi. Les rats. Les enfants mordus, griffés. Fatiguée." Je n'ai pas su trouver les mots réconfortants que je trouve d'habitude, trouver le ton enjoué qui ramène le plus souvent le sourire sur le visage de Cendrillon... J'ai serré sa main, j'ai dit: "je sais, ça n'a aucun sens, je sais"... 

Je suis rentrée chez moi pour prendre soin de mon fils qui était malade. J'avais l'impression qu'une chape de plomb s'était abattue sur moi. Plombée. C'est le mot.

Hier, c'était aussi le jour où je devais emmener mon fils chez l'ophtalmo pour un examen prévu depuis des mois, impossible à reporter, etc.

Nous nous y sommes donc traînés tous les deux, lui pas bien en forme, moi toujours ployant sous le poids des derniers jours auquel s'était ajoutée la vision du matin: les six loulous dans le petit lit, endormis, comme tous les soirs de leur vie où ils ont la chance de ne pas dormir dehors. Le fait que cette image cauchemardesque de leurs bouilles paisibles fasse partie de leur "normalité". De ce qu'il leur faut accepter comme étant la vie. De ce que, moi, je n'avais pas le choix de laisser advenir. À eux, que j'aime, et à tous les autres que je connais moins, que je ne connais pas, qui vivent ici ou ailleurs mais qui vivent la même chose. 
*

"Tous le même regard, tous le même éclat dans les yeux, la volonté de vivre malgré les pieds infectés et la faim, l’humiliation. La volonté de vivre et de revenir un jour quelque part, n’importe où, à un endroit qu’ils pourraient nommer chez-eux. Peu importe qu’ils ne l’aient jamais vue cette terre, ce n’est pas ce sac de plastique ou cette tente faite de chiffons ou d’une bâche trouée. C’est chez eux. Ailleurs qu’en Cauchemardie." 
Philippe Ducros, La porte du non-retour

*

Le cabinet de l'ophtalmo se trouve dans un quartier huppé de ma ville. Il faisait plus de trente degrés et c'était le début des soldes d'été dans les boutiques de luxe. Il y avait plein de monde partout, assez pour qu'il soit difficile d'avancer.

Et c'est là, avec l'image des petits de Cendrillon dans leur cabane le matin qui se superposait malgré moi à ce que je voyais, que j'ai de nouveau faibli: des voitures dont la valeur dépasse sans doute celle du prix de mon appartement, décapotables et conduites par des quinquagénaires grognons et impatients, paradaient, des chasseuses de soldes liftées et botoxées qui portaient en vêtements de quoi nourrir la famille de Cendrillon pendant un mois, des airs désagréables et contents d'eux, deux dames chic qui échangeaient sur le meilleur endroit pour manger une glace en France, de grands adultes richissimes cherchant le meilleur rabais qui se bousculaient entre eux et qui bousculaient mon fils (ils avançaient sans se soucier de ceux qui les entouraient et encore moins de lui, trop petit pour que leurs regards qui ne savent pas se baisser le voient et fassent attention)... et la chaleur... et la fatigue... et les visages des enfants de Cendrillon, leurs cheveux ébouriffés qu'on ne peut pas toujours laver quand il le faudrait et qui ne connaîtront jamais le coiffeur, leurs petits corps endormis qui ne connaissent pas l'existence de ce microcosme où je me trouvais maintenant à peine quelques heures plus tard... Les corps des habitants de ce microcosme qui ne soupçonnent pas ou ne veulent surtout pas entendre parler de ce que j'avais vu ce matin... et qui pourtant pourraient tout y changer, il suffirait de si peu venant de chacun d'eux.

Voilà, j'ai faibli. Je les ai détestés comme une adolescente révoltée. Même la description que j'en fais ci-dessus est sans doute exagérée, pas assez nuancée, dictée par la peine, le choc, le contraste.

Mais oui, j'ai faibli, je les ai haïs. Parce que je leur en voulais de ne pas avoir vu ce que j'avais vu. De ne pas en savoir l'existence.

C'est stupide, je sais. Mais j'en ai voulu au monde entier, et surtout à eux, de l'écart scandaleux entre ce que j'avais vu le matin et ce que je voyais maintenant. J'en ai voulu au monde entier que cet écart inadmissible existe, dans le silence général et l'aveuglement organisé.





* Pour plus d'information sur La porte du non-retour, par Philippe Ducros: http://hotelmotel.qc.com/projet-en-tourn%C3%A9e-la-porte-du-non-retour.php
** billet également disponible sur Mediapart, section Le Club: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/260614/ecarts-histoires-de-roms-20






vendredi 6 juin 2014

Personne (Histoires de Roms 19)


Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule, en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au Solitaire, au Poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton

Gustave Flaubert, lettre à George Sand, 12 juin 1867

*

Personne ne devrait vivre dans un bidonville. Jamais. 

Et pourtant.

Pourtant Fabian, Clara, Cendrillon et ses six enfants, et le musicien dont le premier violon a été écrasé par un bulldozer et le second cramé dans un incendie, et le frère de Cendrillon qu'on surnomme le papy à cause des sillons que la misère et les âpretés de la vie ont prématurément tracés sur son visage, et la sœur de Cendrillon qui n'a jamais assez de cigarettes pour décompresser et comme exhaler avec leur fumée son découragement et sa fatigue, et B le jeune père de famille qui sue toute son angoisse parce qu'il vient de recevoir un autre "avis d'exploser" et qu'il doit préparer son départ (tous les Roms que je connais appellent ainsi les OQTF ou avis d'expulsion, "avis d'exploser"), oui, pourtant eux, et beaucoup d'autres, y vivent.

Personne ne devrait vivre dans une cabane sans électricité et sans eau, construite de bric et de broc (euphémisme), meublée d'objets dont plus personne ne voudrait, et se faire à manger sur un ancien bidon transformé en poêle de fortune dans lequel, quand il fait froid, on fait un feu pour tenir les enfants au chaud avec n'importe quoi, ce qu'on trouve, du contreplaqué, du plastique, des vêtements, du bois pourri.

Et pourtant, même s'il y a ce scandale qui veut que certaines personnes soient condamnées à vivre dans un bidonville, que ça "passe", que la société l'accepte. Même si l'on en est réduit à aider tout seuls, à quelques-uns, en électrons libres. Même s'il faut voir les choses en face: on est un fou en train d'essayer de vider l'océan avec une petite cuiller. Même si tout ça, la disproportion entre nos idéaux et la réalité, entre nos exigences et celles de la société, entre nos moyens et le problème, on n'a pas le choix. On y va. On s'attaque au grand bleu avec notre petite cuiller. On refuse de se laisser impressionner. On est peut-être bien un Sisyphe aux yeux des gens "normaux", mais aux yeux des personnes que l'on tente d'aider dans leur misère (faute de pouvoir les en sortir, car nos petites cuillers ne suffisent évidemment pas), c'est différent. Une paire de chaussures donnée à la fille de Cendrillon pour qu'elle puisse aller à l'école, c'est peut-être ridicule de votre point de vue, mais je vous assure que du point de vue de cette petite fille et de sa mère, il y a, réellement, une différence entre aller à l'école pieds nus ou pas.

Puisque la vie est ainsi faite, on apprend à ajuster son regard. Chaque geste que je fais pour eux, chaque geste qu'ils font pour moi, change des vies. La leur, la mienne. Chaque semaine un peu davantage, ils s'inscrivent dans le tissu de mon existence et moi dans la leur. 

*

Personne ne devrait habiter sur un terrain où il n'y a aucun ramassage des ordures et où sont attirés, par la force des choses, les mouches et les rats.

Personne ne devrait avoir à se dire, comme moi les dernières fois où je suis allée rendre visite à mes amis, en voyant passer un de ces petits rongeurs qui autrefois m'auraient fait hurler de peur, qu'on s'habitue à tout. Avoir malgré soi un rire un peu amer. "Tiens, encore une chose dont je n'ai plus peur depuis que."

Personne ne devrait un jour se rendre compte qu'il sait faire avec. La misère. 

Et pourtant.

Pourtant quand on est reçu dans la cabane de ces gens qui sont en train de devenir des amis, on arrive à se concentrer uniquement sur ces instants de complicité, de solidarité, de partage, et à reléguer la misère à l’arrière-plan. On arrive à rire. On arrive à trouver précieux ce moment où ils nous offrent le café, un gâteau, ou ces cadeaux qu'ils ont cherchés pour vous, une robe trouvée sur un marché, une bague de famille, une lampe de chevet obtenue à l'occasion d'un troc, toujours choisis en fonction de ce qu'ils connaissent de vos goûts, de ce qu'ils savent que vous aimez. 

On arrive à se dire que ces moments nous sont devenus indispensables. Lueurs dans la nuit. Fleurs exotiques au milieu de la mouise. Grâce et beauté au milieu de la misère.


*

Personne ne devrait réussir à construire une vie pour lui-même et les siens alors qu'il est chassé de bidonville en bidonville, qu'il est vu comme ne méritant pas tout à fait la même chose que les autres hommes.

Et pourtant.

Pourtant nous avons inscrit les enfants de Cendrillon à l'école. Deux de ses filles y vont depuis deux mois, assidûment. La plus petite est maintenant inscrite pour la rentrée de septembre. Ses deux aînés viennent de commencer le collège. Dans les deux établissements concernés, ils ne sont pas seulement admis, ils sont accueillis. La révolution que la scolarisation des enfants est en train de produire dans leur propre rapport à la vie et dans celui de leur mère est presque indescriptible tant elle est inattendue, inespérée, importante, bouleversante, extraordinaire.

Mais personne ne devrait avoir à apprendre la vie au pays des Droits de l'homme et à prouver sa volonté et sa capacité de s'intégrer tout en vivant dans des conditions que la plupart des citoyens dudit pays ne sauraient pas même imaginer.

Et pourtant, au moment de discuter avec la directrice de l'école élémentaire et maternelle où vont depuis mars les deux louloutes de Cendrillon, non-seulement ai-je eu les confirmation que le personnel et les élèves de cette école qui devrait être un modèle pour toutes les avait adoptées, qu'elles faisaient en quelque sorte désormais partie de la grande famille, j'ai également appris que ça venait aussi d'elles. Que malgré tout, elles étaient en train d'y arriver. La directrice, merveilleuse Mme M., a eu à peu près ces mots: "Elles sont dégourdies, elles sont volontaires, elles aiment apprendre, elles sont appréciées de tous. Cela se passe très bien. Nous les retrouverons avec plaisir l'année prochaine, leur place est réservée, tout comme celle de leur sœur, la plus petite, que nous comptons bien sûr accueillir pour sa première rentrée."

*

Même si rien de tout ça n'est normal, ou acceptable, nous allons donc continuer à nous battre, Cendrillon, les autres chevaliers de l'armée des petites cuillers (Anaïs, Gilberte, Elisabeth, Yves, Nicki, Philippe, etc.) et moi, pour l'aider à construire cette nouvelle vie. Même si dans cette nouvelle vie se côtoient le bonheur de voir ses enfants s'épanouir, grandir, de voir le monde s'ouvrir à eux alors qu'ils semblaient condamnés d'avance au contraire… et la nécessité de mendier pour les nourrir, de vivre dans une bicoque sur un terrain flanqué d'un rond-point d'autoroute, sans eau, sans électricité et sans ramassage des ordures.

Car personne ne devrait avoir à vivre dans un bidonville, jamais.

Mais.

Mais si ça dépendait de moi, tant et aussi longtemps qu'il existera des bidonvilles, tous les citoyens seraient tenus, au moins une fois, d'en visiter un. 

Qu'une fois, au moins, chacun voie de ses yeux un bidonville. Qu'une fois, au moins, chacun aille à la rencontre des gens qui y vivent. Et regarde dans les yeux ces hommes, ces femmes et ces enfants. Et les salue comme ils le méritent.