vendredi 20 mars 2015

A parte / apartheid (Histoires de Roms 32)

Photo: Christian Desmeules


You were born into a society which spelled out with brutal clarity, and in as many ways as possible, that you were a worthless human being. You were not expected to aspire to excellence: you were expected to make peace with mediocrity.
 James Baldwin, The Fire Next Time, 1963. 




Je ne veux pas parler pour eux, ou parler en leur nom. Ils n’ont pas besoin qu’on parle à leur place. Ce ne sont ni des imbéciles, ni des animaux. Il est vrai que beaucoup d’entre eux, par exemple les personnes dont il est question ici et que je côtoie depuis deux ans, ont bien d’autres chats à fouetter que de vouloir parler au nom de leur peuple pour dénoncer ses conditions de vie – ce qui déjà supposerait que « les Roms » sont un groupe homogène et uni, vivant invariablement dans les mêmes conditions, que chacun de ses « membres » percevrait en tant que tel; ce n’est pas le cas, enfin ça ne semble pas aussi simple. Il est vrai que certains autres auraient peur que cela leur attire des problèmes, que d’autres encore savent pertinemment que s’ils prenaient la parole, personne ne les écouterait. Tout semble vouloir les empêcher ou les dissuader de prendre la parole. Mais cela ne change rien au fait qu’avant de prétendre, moi, parler pour eux, il faudrait au moins que je sache qui sont ces gens en lieu et place de qui je prétendrais parler. Bref il faudrait que j’aie une idée claire et nette de ce que ça signifie, en réalité et dans les faits, de dire « les Roms », cette expression dont je commence à penser qu’elle est employée pour désigner, dans certains cercles de notre société, un groupe de gens qui ont en commun non pas une « origine ethnique » ou une « race », comme on voudrait nous le faire croire, mais plutôt des conditions de vie (insupportables, intolérables, mais dans lesquelles on les laisse néanmoins vivre). 

Le sociologue Eric Fassin l’a bien montré, et à plusieurs reprises : c’est en remplaçant, comme cause des différences de modes de vie entre eux et nous, la réalité de leur pauvreté par l’idée de « race », qu’on a pu désigner ceux qu’on appelle les Roms d’abord comme entièrement responsables (par nature, parce qu’ils sont eux) de la misère dans laquelle ils vivent, ensuite comme responsables des problèmes de tous… et enfin comme l’Autre absolu et à rejeter – ce qui est bien sûr fort commode, car refuser de se reconnaître en eux, c’est refuser de voir que confrontés aux mêmes réalités qu’eux, nous leur ressemblerions. Et on se garde bien sûr de dire qu’il y a des gens qui se considèrent de descendance rom, ou qui se désignent eux-mêmes comme Roms, et qui ont un travail, vivent dans un appartement, sont parfaitement intégrés  – qui sont donc, aux yeux des cercles de notre société dont je parlais à l'instant, invisibles… Je me demande si, à eux, on donne parfois la parole, dans les médias, l’espace public, etc. Cela me semble peu probable, ou enfin on ne le fait pas autant qu’avec des Gadjé qui les aiment, les côtoient, ou veulent témoigner de leurs conditions d’existence.

Et quoi qu’il en soit, moi, je ne veux pas parler en leur nom. Je veux parler d’eux, de ceux qui font partie de ce qu’on appelle, abusivement, « le problème Rom », et que j’ai croisés et côtoyés ces deux ou trois dernières années. Du choc de ces rencontres. En mon nom propre et avec ma subjectivité propre. Sans prétendre aucunement savoir ce que je ne sais pas ou être ce que je ne suis pas.
 
Car pour toutes sortes raisons (la barrière de la langue, le fait que je ne suis pas certaine d’avoir totalement gagné leur confiance, le fait que les urgences et difficultés graves que nous avons parfois à gérer ensemble ne laissent pas toujours beaucoup de temps pour les confidences), ils conservent pour moi leur part de mystère, leurs zones d’ombres, leur jardin secret et leurs différences.

Ces différences, même celles que je devine sans les connaître, celles qui existent et que je ne connais pas, celles que j’ai constatées et desquelles j’ai tenté de m’enrichir, celles qui m’effraient parfois, je suis néanmoins déterminée à vivre avec. Tout comme les mystères de leurs vies qui, peut-être, ne me seront jamais éclaircis.

C’est aussi cela, tenter de nouer des liens avec des personnes qui ne sont ni de votre milieu socio-culturel, ni de votre classe sociale. Résister, coûte que coûte, aux forces qui voudraient que l'idée d'amitié entre vous soit illusoire. 

Les révolutions ont eu beau s’aligner en chapelets, il n’en demeure pas moins que tout est fait pour que perdure la division étanche entre les classes, une certaine forme de ségrégation, ou d’apartheid. C’est vrai de nombre de pays. La France n’en est pas exempte. Elle n’est en cela ni meilleure ni pire que le Canada, les États-Unis ou les autres pays riches, je suppose.

En côtoyant les gens dont je parle ici, j’ai ressenti ce que George Orwell décrit dans ses textes sur les bidonvilles de son pays au début du 20e siècle, ou ce que James Baldwin dit des ghettos noirs de son époque. Cela existe toujours. Le choc de deux mondes que tout voudrait empêcher de se rencontrer et de tenter de se comprendre. Il est là. Dans ma vie. Tous les jours, ou presque. Sauf qu’eux, les gens dont je parle dans ces billets, et moi, avons apparemment décidé d'en faire fi. Malgré le mystère que nous sommes parfois l’un pour l’autre. Malgré la méfiance instinctive qui point parfois pour l’un envers l’autre – peuvent-ils me faire confiance et me raconter les expédients auxquels ils sont parfois poussés? Peuvent-ils espérer que je ne les juge pas, que je ne décide pas à leur place des choix qui seraient « bons pour eux »? Et eux, garderaient-ils un lien avec moi si je ne pouvais plus les soutenir? Ont-ils pour moi une affection véritable?

J’écris tout ça et je croise les doigts. Je croise les doigts pour que ce que j’écris ici soit réciproque! Qu’ils se disent, à leur façon, dans leurs mots, la même chose à propos de moi que moi, je me dis d’eux : notre rencontre est faite d’échanges, d’apprivoisements, de fraternité, d’affection et de mystère.

Mais justement, ce qu’ils pensent de moi en leur for intérieur, ce qu’ils disent de moi lorsque je ne suis pas là, ce qu’ils éprouvent et découvrent… ça non plus, je ne prétends pas le savoir. J’ai des intuitions, des espoirs et des doutes. Et un élan qui me porte vers eux quelles que soient les réponses aux questions qui demeurent entre nous. 



***billet également disponible sur Mediapart (Le Club): http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/200315/parte-apartheid-histoires-de-roms-32

mardi 10 février 2015

"Eux" et "nous" (Histoires de Roms 31)


photo: Christian Desmeules


Ils sont exactement comme vous et moi pris au sein des nôtres. Liés, soudés de diverses manières (intérêts en commun, coutumes, langue, habitudes, mais aussi conditions de vie, dans leur cas inhumaines). Ils forment des groupes, par exemple sur un bidonville ou dans un squat, au sein duquel se trouvent des gens de tous types, de tous tempéraments. Comme pour nos groupes ou milieux sociaux, à vous et moi. Ou plutôt, pour le dire de manière plus juste : ils sont exactement comme vous et moi si nous nous retrouvions dans la même misère et le même rejet.

Vous vivez dans la rue ou dans une cabane de bidonville, ou dans un squat, bref dans un endroit où il n’y a pas d’eau courante. Vous tenez à ce que vous et vos enfants, vos vêtements, tout cela soit aussi propre que possible, surtout s’il faut que ces derniers aillent à l’école, par exemple. Vous devez parcourir au moins 200 mètres, à l’aller et au retour, avec de grands seaux ou bidons pour aller chercher de l’eau, froide évidemment, que vous ne pouvez réchauffer que sur un poêle de fortune. Vous n’avez pas toujours les moyens nécessaires pour acheter shampooing, savon, etc. (car parfois c’est shampooing, savon, ou nourriture, mais rarement les trois à la fois), et les Restos du cœur ou Caritas, où vous allez une fois par semaine, si vous le pouvez, si vous en trouvez la force et le courage, vous remplissent parfois fort modestement votre caddie, puisque leurs ressources sont évidemment, tragiquement, limitées en comparaison des besoins qu’ils souhaiteraient pourtant combler. 

Dites, vous faites comment? 

Un peu facile, de déclarer que « les Roms sont sales », quand on peut soi-même prendre deux douches par jour et faire des lessives trois fois par semaine, à l’eau chaude s’il-vous-plaît, et que de surcroît on ne tente pas de s’imaginer un instant que tout le monde n’a pas cette chance, ne trouvez-vous pas?

Ou encore, vous vivez sur un bidonville, d’abord en très petit nombre et, au fil des mois, à mesure que de nouvelles familles démunies sont accueillies sur le terrain et que les cabanes se construisent, en groupe de plus en plus large. Au début, tout le monde fait l’effort de réunir ses déchets et poubelles dans des sacs, à l’entrée des lieux, là où les camions de ramassage de déchets passent lors de leurs tournées. Et lorsque tout le monde se rend compte que le ramassage des ordures n'a, en fait, pas lieu, que les sacs s’accumulent, que les relations avec les voisins, lorsqu’il y en a, s’enveniment, vous faites quoi? Quand les rats commencent à apparaître puis à pulluler et à grossir, mordant vos gamins la nuit pendant que tout le monde dort et que vous restez réveillé, une chaussure à la main, pour faire la chasse aux rongeurs et protéger les petits ventres et les petites joues aimées… Vous baissez les bras. Vous baissez les bras, vous laissez allez, vous laissez faire et vous laissez dire, que par culture et pire, par race, vous « aimez les ordures » et que vous êtes « comme des rats ». Vous avez trop de problèmes à gérer, de détresse à encaisser, de drames à vivre au quotidien, pour tenter d’aller faire des exposés à tous ces gens qui vous crachent au visage au réel comme au figuré, pour tenter de leur expliquer que ce n’est pas parce que vous êtes « rom » que vous vivez ainsi, que c’est parce que vous êtes pauvre, pauvre au-delà de tout ce qu’ils peuvent imaginer, et que non, ce n’est pas un choix!

Ils sont exactement comme vous et moi pris au sein d’un groupe des nôtres. Il y a les artistes, les sanguins, les timides, les audacieux, les plus ou moins éduqués, les plus ou moins indignés, les plus ou moins résignés, les traditionnels et les progressistes, les protestataires et les conservateurs… Il y a la nécessité de survivre en milieu bien plus qu’hostile, et les ressources plus ou moins grandes que le désespoir, la nécessité, les soutiens ou l’absence de, donnent aux uns et aux autres, aux uns et pas aux autres. Comme partout il y a ceux qui sont plus vulnérables et ceux qui sont forts, et parmi ceux qui sont plus forts il y a les solidaires, qui souhaitent se mettre ensemble pour tenter de construire, et les profiteurs, qui semblent vouloir appuyer de leur grande main terrorisante sur la tête de ceux qui sont en train de se noyer, pour la garder sous l’eau. (Personnellement, je me suis toujours assurée de me tenir à distance de ces derniers. Ils sont assez peu nombreux pour qu’en plus de deux ans, je n’aie eu aucune difficulté à les éviter. Bien sûr, ils vivent rarement dans des cabanes de bidonville. Et meurent rarement de faim. Et font une sale réputation, injustifiée et cher-payée, à l'ensemble de ceux qu'on se hâte de considérer comme « les leurs » alors qu'ils sont tout sauf cela.) (D'ailleurs, les profiteurs, n'en voyez-vous pas tous les jours, à la télé et dans les journaux, et dans votre propre vie, parmi "les nôtres"?)

Bref, ces gens qu’on appelle les Roms sont comme vous et moi, et chaque fois qu’un de leurs comportements ou de leurs choix m’étonne ou me déstabilise (car bien sûr, cela a pu arriver, et même réciproquement! nous n'avons pas toujours la même conception de ce qui est "une solution", ou même "un service", et je me suis en tentant de les aider gourrée plus souvent qu'à mon tour!), je m’efforce de faire deux choses.

Primo, me demander si, à leur place, je ferais autrement, ou mieux. (Puis-je vraiment prétendre que je refuserais de recourir à certaines solutions qui me semblent "contestables" aujourd’hui que, comme c'est pratique!, je n'en ai nul besoin? La réponse est non.)

Secundo, simplement essayer de me rappeler une chose : ils ont le droit de fonctionner, penser et raisonner autrement que moi. C’est même leur droit le plus sacré. Et plutôt que de m’ériger en instance qui jugerait que ce qui diffère d’elle est forcément suspect, j’accepte et respecte. Et je n'ai pas forcément, même, à « tenter de comprendre ». Qu’est-ce qu’on en a à faire, que moi, Mélikah Abdelmoumen, je comprenne ceux de leurs choix ou modes de pensée qui diffèrent des miens? Pour qui me prendrais-je de croire cela essentiel, voire simplement intéressant? Apprendre le respect de ce qui m’est autre, étranger, respect qui signifie que je n’ai ni à questionner, ni à justifier, ni à réfléchir à, ni à méditer sur, car ce ne sont encore que d’autres manière de tout ramener à moi, à mes schémas et à mes modèles.

Bref lâcher prise et dans le même temps, lutter contre ce défaut d’imagination si répandu, selon lequel on est incapable de se projeter dans l’autre… ou plutôt ce dysfonctionnement qui ressemble à un déni - car se projeter dans l’autre c’est accepter qu’entre lui et moi, il y a une part d’identité... et qui veut savoir qu’il pourrait ressembler à ça? Devenir ça, honni et rejeté de tous, méprisé et pointé du doigt?

Nous sommes tout de même quelques-uns, à n’avoir pas peur de leur ressembler, à ces gens que nous aimons, bien au contraire, ni de nous dire qu’un jour, si la misère nous tombait dessus, que nous devions vivre dans un bidonville sans eau et sans électricité, etc., nous ne serions guère différents d'eux. Ou alors oui, nous le serions, par notre pitoyable manque de ressources et de débrouillardise devant cette expérience pour nous inédite, celle de la pauvreté.

Mais nous nous distinguerions de ceux qui ne veulent rien savoir de se préoccuper des miséreux, au moins par une chose : en les fréquentant, ces personnes venues d’ailleurs qu’on appelle les « Roms », nous avons beaucoup appris. Et même si nous serions sous le choc, malheureux, dévastés, en nous retrouvant un jour dans la misère, grâce à eux nous aurions au moins, pour l’affronter, quelques-uns des trucs et astuces de survie qu’ils nous ont montrés au fil des semaines, des mois, des années. Ces trucs et astuces qu’ils nous ont fait partager un jour en buvant le café avec nous dans leur cabane, par exemple, nous regardant avec un sourire taquin et fier, lorsque, béats, nous leur exprimions notre admiration et notre ébahissement, avec force exclamations et louanges. Captivés comme des enfants par ce qu'ils savent faire et dont nous nous savons parfaitement incapables.

Et surtout nous savons déjà, et ce n'est pas rien, que si un jour à notre tour nous traversons des difficultés graves, nous pourrons sans hésiter, mais vraiment sans hésiter, nous rendre chez eux, frapper à leur porte, entrer, nous asseoir sur leur lit, pleurer devant eux, puis manger à leur table, rire avec eux, boire leur café. Nous réchauffer auprès d'eux.






billet également disponible sur Mediapart, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/100215/eux-et-nous-histoires-de-roms-31



lundi 26 janvier 2015

S'unir (Histoires de Roms 30)

Autoportrait d'un oeil, R., 6 ans

"Ainsi, en parlant, je dévoile la situation par mon projet même de la changer ; je la dévoile à moi-même et aux autres pour la changer ; je l'atteins en plein coeur, je la transperce et je la fixe sous les regards ; à présent, j'en dispose, à chaque mot que je dis, je m'engage un peu plus dans le monde, et du même coup, j'en émerge un peu davantage puisque je le dépasse vers l'avenir." Jean-Paul Sartre, Qu'est-ce que la littérature ?

*

Je n'ai trouvé son message que le lendemain, le samedi après-midi. 

Il m'avait téléphoné la veille, le vendredi soir, vers 19 heures, ce qui n'est pas dans ses habitudes. Plutôt que de faire sonner puis de raccrocher en se disant que si j'apercevais son numéro sur l'afficheur, je le rappellerais aussitôt que je serais disponible, il a utilisé une partie du crédit de temps d'antenne de son propre téléphone pour me laisser un message. Ce qui n'est pas non plus dans ses habitudes. Ses conditions de vie ne lui permettent pas de s'acheter, comme ça, régulièrement et sans compter, les précieuses cartes de temps d'antenne Lycamobile qui lui permettent de passer des appels.

Peut-être mon portable était-il éteint pour la soirée au moment où il a téléphoné, ou à l'autre bout de l'appartement pendant que je préparais à dîner? Je ne sais plus. Quoi qu'il en soit, ce n'est que le lendemain, en début d'après-midi, que j'ai remarqué que j'avais un message de lui, le compagnon de Cendrillon.

"Mélikah, c'est moi, H., est-ce que tu peux rappeler mon téléphone s'il-te-plaît?"

Sur le coup, à part être surprise d'entendre sa voix sur mon répondeur, je ne me suis pas spécialement inquiétée. Il était prévu que je passe les voir, Cendrillon, les enfants et lui, ce week-end. C'est une période difficile. Cendrillon a du mal à tenir le coup. On dirait qu'elle décline, qu'elle est déprimée - on le serait à moins! avec un ex-conjoint en rétention préventive depuis des mois, six enfants à qui leur père manque évidemment, leur angoisse et à gérer, la misère jusqu'au cou et une cabane de bidonville pour seul toit! Elle peine à emmener les enfants à l'école tous les jours, à les garder propres comme il le faudrait malgré le froid, l'absence d'eau courante, les jours de pluie glaciale qui ont transformé les allées du bidonville en gadoue qui n'a jamais le temps de sécher... Elle nous inquiète un peu, on la sent qui est à deux doigts de baisser les bras. Et lui, l'actuel compagnon, aimant et aidant selon les propres mots de Cendrillon, fait ce qu'il peut pour la soutenir... mais c'est dur.

Je le rappelle donc le lendemain du soir où il m'a laissé son message, convaincue qu'il s'agit de se dire à quel moment il est préférable que je passe ce week-end, habituée maintenant à ce que ce soit lui qui téléphone pour prendre nos rendez-vous, planifier nos rencontres, régler les questions administratives et faire les démarches qu'elle n'arrive plus à effectuer seule. 

"H., c'est moi, Mélikah! Comment tu vas?"

Il ne va pas bien. Ou plutôt, elle, Cendrillon, ne va pas bien. Elle est à l'hôpital. Et évidemment, comme je ne parle pas roumain, que son français à lui est très bon pour les choses de la vie courante mais qu'il n'est pas médecin, il n'arrive pas à me dire pourquoi elle y est. Je comprends que quoi qu'il en soit, il est possible qu'elle sorte ce soir. Il me demande si je pourrais passer les voir. "Parce que Cendrillon, pas ça va."

*

C'est samedi après-midi. Nous recevons six personnes à la maison le soir. Anaïs, débordée par son nouveau boulot, prépare également une soirée chez elle. C'est le week-end et Roxanna, dont le boulot est de travailler d'arrache-pied et avec un dévouement inégalé en tant que médiatrice auprès des gens que nous aidons (pour les admirables Médecins du Monde), en a bien besoin. Oser les déranger? Une hospitalisation et moi qui n'arrive pas à en savoir les raisons, ça justifie que je les embête un samedi après-midi, ou pas? (Surtout que Roxanna, elle, parle le roumain.) 

Je me dis que oui. Que peut-être même elles seraient heurtées que je ne les dérange pas. Je laisse des messages. J'attends. J'ai un autre rendez-vous téléphonique avec H. à 18 heures. Je n'arrive à me concentrer sur rien

*

Je n'ai pas eu à me morfondre longtemps. Très vite, un texto d'Anaïs. Tiens-moi au courant. N'hésite pas à me téléphoner. Elle est disponible le lendemain matin, que ce soit pour aller chez Cendrillon ou à l'hôpital.

Peu après, un appel de Roxanna, qui n'a pas hésité un instant, même si c'est le week-end, à téléphoner à H. pour mieux comprendre ce qui arrive à notre Cendrillon.

Les nouvelles sont à la fois bonnes et mauvaises. Elle va en effet rentrer chez elle ce soir. Elle n'est pas en danger, mais elle l'est. Elle a cédé à l'épuisement, physique et moral, à l'angoisse et au fait qu'elle n'arrive pas à manger à cause du stress depuis des semaines et des mois, qu'elle boit des quantités industrielles de café pour tenir. Elle est tombée dans les pommes. H. et un cousin l'ont emmenée à l'hôpital. On l'y a gardée car sa situation est inquiétante. Elle a été plusieurs jours sous perfusion. Elle a craqué.

Lorsque je reparle à H. à 18 heures, et quelques secondes après à ma belle Cendrillon avec sa petite, toute petite voix, un plan de secours a été élaboré: Anaïs et moi irons dès demain matin chez elle, nous verrons ce qu'il faut faire pour pouvoir remettre un peu les choses sur les rails, pour que les enfants puissent aller à l'école avec des vêtements propres, que Cendrillon soit accompagnée par Roxanna dans un parcours pour lui refaire une santé et lui redonner des forces, pour savoir comment nous pouvons aider H. à l'aider... et pour leur dire que nous sommes là.

Au téléphone, émue, la voix faible, elle rit tout doucement, me dit que ça ira, que H. est gentil et qu'il s'occupe bien d'elle, qu'elle l'aime beaucoup, qu'elle a hâte de me voir, et lui à côté d'elle me dit qu'il est heureux que Roxanna, Anaïs et moi nous préoccupions d'eux, et moi je lui dis carrément à lui, tant pis pour les convenances, "Merci! Merci tu es super. Et nous t'aimons beaucoup, nous aussi!"

Il rit de bon coeur. Moi également, malgré mon coeur serré. A demain, à demain, sans faute.  Et gros bisous.

*

Comment, d'une situation de cette gravité, tant de bonheur et de chaleur peuvent-ils naître?

Anaïs et moi arrivons le lendemain dans la cabane. Cendrillon est là, amaigrie, pâle, son sourire timide, à côté du poêle. Les enfants poussent des cris de joie en nous voyant. H. m'embrasse comme du bon pain. Anaïs et moi nous précipitons littéralement vers Cendrillon et nous l'entourons de nos bras. Quatre bras qui lui caressent l'épaule, la serrent, lui prennent la taille, lui touchent la joue, lui écartent une mèche de cheveux qui tombait devant les yeux. Joues collées, un nez dans le cou, baisers sur les joues, et rires pour ne pas pleurer.

Anaïs s'assied auprès de H. et de S., l'aîné de Cendrillon, tout content parce que nous lui avons dégoté aux soldes des baskets neuves. Celles des autres enfants ont été offertes par la directrice et les maîtresses de l'école primaire que fréquentent les trois filles cadettes. Deux d'entre elles, selon une tradition bien à nous, m'empruntent mon portable pour jouer les photographes.

Cendrillon me propose un café. Elle s'en sert elle-même un tout petit fond de tasse, obéissant aux consignes données par Roxanna. Je crois que ce doit être l'un des meilleurs cafés que j'aie jamais bus. Fort, sucré, comme dense, et incroyablement savoureux. Je le lui dis.
- C'est le café roumain, Mélikah. C'est très bon. C'est pour ça que tu aimes. (Et, avec un sourire espiègle:) C'est pas comme ton café français pas bon!

Le reste de cette matinée, qui demeurera gravée dans ma mémoire, et qu'il fallait que j'écrive ici, pour que ceux qui me liront voient, soient témoins, mesurent, s'est passé entre les câlins de ces enfants que j'aime avec fureur (et dont les progrès en français sont tout simplement spectaculaires), Anaïs discutant paisiblement avec l'aîné qui lui raconte qu'il a gardé un contact régulier avec son père mais qu'il a une belle relation avec le compagnon, Roxanna qui est au téléphone pour prendre des nouvelles et donner conseils, chaleur, soutien, H. et moi qui faisons le planning de la semaine, rendez-vous, lessives à faire, et ainsi de suite.

A un moment, R., 6 ans, surexcitée, qui épuise sa mère, qui l'énerve, refuse de l'écouter, de se calmer... La tension monte. Je m'accroupis pour pouvoir lui parler face à face, à sa hauteur, et je lui dis: "écoute, poulette. Je sais que tu comprends bien ce que je dis parce que tu parles très bien le français maintenant, et que tu es grande. Ta maman est vraiment très fatiguée. Elle a besoin que tu sois grande. Que tu te calmes, que tu sois toute douce avec elle. Que tu lui fasses des bisous. Ok? Tu m'entends?"

Je la serre contre moi, je la sens qui se calme un peu... "D'accord, Mélikah", me dit sa petite voix rauque. Un autre bras que les siens m'enserre pendant qu'une main caresse vigoureusement mes cheveux. C'est Cendrillon. Elle s'est accroupie aussi. Elle m'embrasse dans le cou. 

Pendant le reste de notre visite, l'humeur reste celle-là. Affection rieuse ou émue, joie, espoir.

On dirait qu'une nouvelle étape vient d'être franchie entre nous tous. Celle où nous mesurons à quel point quoi qu'il arrive dans cette lutte, nous sommes ensemble

Et je me dis que cela, avec toute sa rudesse et sa beauté, cela qui est à la fois un scandale et un miracle, il faut que je le dise. Que je l'écrive. Dont acte.




* billet également disponible sur Mediapart, Le Club, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/260115/sunir-histoires-de-roms-30

lundi 22 décembre 2014

Le Noël d'un bidonville (Histoires de Roms 29)

Rendre la vie invivable est sans doute la manière la plus économique de faire partir « ces gens-là » ; c’est aussi la plus coûteuse pour eux – par définition. Reste à apprécier le prix, pour notre humanité, de l’inhumanité qu’il nous faut mettre en œuvre pour les exclure. 
Eric Fassin, Roms et riverains, éditions La Fabrique, (avec Carine Fouteau, Aurélie Windels, Serge Guichard), 2014.


*


Nous y allions en espérant répandre un peu de joie et d'amour. Mais leur rendre visite "chez eux" en pleine période de Noël, ce n'est pas si simple. Parce que si c'est bien cela, offrir et recevoir un peu de chaleur, de réconfort, une bonne dose de fraternité entre humains... c'est aussi s'exposer, encore plus que d'habitude, à ce qu'il est difficile, voire insupportable, de regarder en face.

Nous y allions en espérant répandre un peu de joie et d'amour, Anaïs et moi, avec notre petit sapin et nos guirlandes et décorations de Noël, nos sacs de vêtements lavés ou à donner, nos petits cadeaux tout modestes, notre sollicitude... Et c'est bien et bien ce qui s'est passé, mais dire que nous en sommes revenues heureuses et comblées, les gens que nous aidons souriants et repus de notre visite, serait mentir.

Parce que rendre visite chez elles aux familles roms que nous aidons (et qui depuis deux ans vont de bidonville en squat en bretelle de périph en bidonville), pendant cette période où tout nous encourage, tous, à fermer les yeux sur ce qu'ils vivent et ce qu'ils sont, est sans doute encore plus rude que d'habitude.

Rendre visite, à Noël, à Cendrillon et aux enfants, à Clara et Fabian, à Maria et à sa tribu, et à ces autres personnes qui vivent là et que nous ne connaissons pas autant mais que nous respectons, demande, on dirait, encore plus de courage que d'habitude. 

Cela demande de garder les yeux ouverts sur l'indignité de leur situation, de faire face à leurs doléances et à leurs questions. "C'est Noël, vous avez pensé à nous, vous ne nous oubliez pas, merci pour les guirlandes, le sapin, les vêtements, etc... Vous êtes gentilles. Mais il y a tout de même un problème, il y a un terrible problème: nous vivons l'enfer. Pourquoi? Pourquoi nous laisse-t-on vivre ainsi? Pourquoi rien ne peut-il changer, jamais?"

*

Ce samedi d'avant-Noël où nous y passons avec notre petit sapin, nos guirlandes, nos babioles, nos sacs de vêtements et nos sourires plein d'amour, nous nous croyons fortes et aguerries, Anaïs et moi - et je suppose que dans une certaine mesure, nous le sommes. Nous sortons de sa voiture et nous dirigeons vers le bidonville avec détermination et enthousiasme, impatientes de retrouver ces gens à qui nous sommes attachées... confiantes, en quelque sorte. C'est pour cela que ce que nous verrons et que pourtant nous connaissons par coeur nous fera l'effet d'un formidable coup de poing au ventre, d'un uppercut spectaculaire... Pourquoi y a-t-il des jours où c'est plus difficile que d'autres d'avoir sous les yeux ce que nous savons pourtant toujours? 

Parce que c'est Noël, peut-être. Et que l'ironie est trop cruelle.

Parce qu'éviter de faire semblant, se forcer à regarder en face la part sombre de la vie au bidonville - alors qu'on préférerait, sans doute égoïstement, se dire qu'on passera quelques moments de joie et de chaleur avec eux à l'occasion de Noël - est sans doute la chose la plus difficile que je connaisse.

Faire face à leurs questions, à leur colère, au récit de ce que cela leur fait de vivre dans la misère, les écouter sans fuir, leur répondre sans faire semblant d'avoir des moyens et des ressources que nous n'avons pas, assumer devant eux notre propre impuissance et reconnaître que nous ne suffisons pas, que nous ne suffirons jamais. Attendre que la colère retombe et que l'on puisse revenir à la chaleur, parfois même à la joie, comme à ce moment magique où Cendrillon éclate d'un grand rire affectueux quand je lui montre que je sais maintenant dire "janvier", ianuarie (date où la modeste bourse d'études du collège arrivera enfin pour ses deux aînés), "carotte", morcov (à trouver pour le repas du réveillon) et "étendre", întinde (le linge que j'ai lavé mais qui n'est pas encore tout à fait sec, uscat)... Un grand rire franc et beau après nous avoir fait, écoeurée, la liste de tout ce que ses enfants n'auront pas pour Noël : des chaussures fermées, des manteaux, des chaussettes, des couches, de l'eau pour se laver, de quoi manger un vrai repas de Noël, de quoi manger un vrai repas tout court, l'envie de continuer à vivre ainsi...

Apprendre que S., 14 ans, a exposé à Anaïs, les larmes aux yeux, les raisons pour lesquelles elle ne veut pas retourner au collège à la rentrée: "je ne veux plus y aller, tout le monde se moque de moi, parce que je n'ai pas d'habits propres, pas de baskets pour le sport, pas les 80 euros de la bourse que tous les autres ont eu avant les vacances parce que mes parents n'ont pas de compte à la banque... ils ne peuvent pas ouvrir de compte parce que sur la carte d'identité roumaine il n'y a pas la signature... tout est bloqué! Pourquoi c'est comme ça?"

Entendre sa mère me dire, en tremblant de rage, qu'elle n'en peut plus, que si ça continue ils vont tous laisser tomber, qu'elle a fait tout ce qu'on lui a demandé: inscrire les enfants à l'école, les accompagner, rencontrer la maîtresse, s'assurer qu'ils aient tous les matins des vêtements propres sur une personne propre malgré l'absence d'eau courante, le manque de moyens pour acheter du savon et du shampooing... Tout ça pour quoi? Rien. Rien, et c'est bientôt Noël.

Entendre la voix étranglée du musicien D., qui nous supplie de lui trouver des chaussures ou de l'argent pour en acheter, et nous demande avec un sourire timide si nous pouvons lui trouver un sapin, à lui aussi... et lui répondre que c'est compliqué, non, impossible (il faut dire le mot, la vérité, même si on sait que ça lui fera mal), à nous deux, toutes seules, de trouver des chaussures pour tous ceux qui en ont besoin, ou des sapins, ou des boules de Noël... Dire à une voisine de Cendrillon que c'est difficile de trouver des vêtements pour tous les enfants du bidonville, qu'il ne nous en reste plus de la taille du sien, que nous sommes désolées... Lui proposer à elle, mais aussi à Maria et au violoniste, faute de mieux, d'au moins emporter pour eux des vêtements à laver. Rougir jusqu'aux oreilles quand ils arrivent avec les boîtes de savon à lessive qu'ils ont achetées et qu'ils nous forcent à prendre, pour ne pas abuser, parce que ça suffit, que nous dépensons trop de savon déjà, qu'ils y tiennent. Accepter parce que nous comprenons que c'est pour eux une question de dignité, presque d'honneur. 

Constater nous-mêmes, en nous rendant de cabane en cabane, combien en ce jour de décembre froid qui suit plusieurs jours de pluie, évoluer dans les allées du bidonville est devenu impossible. Un calvaire. L'allée centrale est tellement boueuse que les pieds s'y enfoncent jusqu'à la cheville, qu'on ne cesse de se les tordre, justement, les chevilles, qu'on rentrera chez soi maculées de boue jusqu'aux genoux et qu'il faudra se changer, laver les vêtements et nettoyer ses chaussures mais que ce sera fini alors que pour eux, c'est ainsi tout le jours, à tous les déplacements, qu'il n'y a pas d'eau pour laver les chaussures et le pantalon, pas de douche chaude en rentrant après, et le plus souvent, même chez les enfants, pas de chaussures dignes de ce nom, pas de chaussettes. Qu'on marche en babouches ou en sandales ou carrément pieds nus, à quelques degrés au-dessus de zéro, dans cette fange glaciale.

Tenter de rester fortes, pour eux qui vivent tout ça, parce que ce n'est quand même pas nous qui sommes à consoler. Résister à la tentation de nous en vouloir de ne pas faire davantage alors que nous ne pouvons pas faire davantage, et que bordel, il n'est pas normal que nous soyions si peu nombreux à faire ce que nous faisons.

Repartir le ventre noué. Se regarder, dans la voiture, après un long silence. Se dire toute notre indignation, notre colère et notre peine, en un regard ou presque. "C'est dur!" ... "Tu m'étonnes! J'ai mal au ventre!"... "Moi aussi." (Depuis deux ans que nous nous accompagnons dans cette lutte, Anaïs et moi avons besoin de peu de mots pour nous comprendre.)

*

Nous avons poursuivi notre journée et notre week-end, avec la promesse d'y retourner bientôt et de continuer à faire face. De ne pas baisser les bras. De tenir bon. Pour eux. 

Mais nous n'avons qu'une envie: leur demander pardon, pardon au nom des nôtres, de ces gens de notre monde qui vous laissent pourrir dans le vôtre, qui vous laissent dans cet état, sans ciller, sans bouger, sans se troubler, sans s'émouvoir. 

Pardon, amis. Nous sommes minuscules devant votre sort si injuste, nous sommes impuissantes devant vos épreuves, mais nous les reconnaissons. Nous vous reconnaissons, nous vous voyons, nous vous aimons.


vendredi 5 décembre 2014

Choses vues (Histoires de Roms 28)


Le 8 décembre 2012: première fois que j'ai vu de mes yeux un bidonville.
Cela fera donc deux ans, dans trois jours.
C'était en région lyonnaise, et une douzaine de familles roms y vivaient, parmi lesquelles celle de Cendrillon, ainsi que Clara et Fabian, que je vois tous régulièrement depuis, et que j'ai vu, tous, connaître depuis six ou sept différents lieux de vie. (Ou peut-être davantage? Peut-être plutôt huit? Il se peut que ma mémoire me joue des tours.)
Entre ce jour de décembre 2012 où ma vie a bifurqué à tout jamais et aujourd'hui, j'ai beaucoup appris. J'ai agi. J'ai écrit. J'ai vu. Vu des choses de notre monde dont je déplore l’existence. Une part de moi est néanmoins convaincue, désormais, que l’on vit mieux une fois qu’on a cessé de les ignorer ou de fermer les yeux sur elles. Des scènes inimaginables, qui suscitent chez vous des émotions censées être contradictoires. Dans le même temps, dans le même corps. Et l’esprit qui lutte et peine à s’habituer à leur coexistence. Mais qui finira par y arriver.
J’ai vu un jeune homme rom autrefois sans-abri et désormais marié, père d’une petite fille, locataire d’un appartement, parlant parfaitement le français, détenteur d’un emploi, un beau jeune homme roux aux yeux bleus perçants, venir passer ses heures libres à l’église où un prêtre accueillait une cinquantaine de Roms sans-abris après l’évacuation d’un bidonville. Drôle, énergique, faisant l’accolade aux uns lorsqu’ils faisaient mine de baisser les bras, secouant les autres lorsqu’ils faisaient mine de s’impatienter d’être ainsi entassés dans une salle paroissiale, interpellant tout le monde, leur expliquant dans leur langue comment les bénévoles et paroissiens venus là pour donner un coup de main allaient procéder pour servir les repas, ou le café, ou organiser les douches, distribuer des vêtements ou des couvertures, etc., il était infatigable. J’ai discuté avec lui. « Moi je suis comme eux, c’est mon peuple, c’est normal que je vienne là! Je leur souhaite d’avoir la même chance que moi », me disait-il. Nous ne nous sommes croisés que cette unique fois, mais nous nous sommes embrassés chaleureusement au moment de mon départ, avec une affection qui peut paraître bizarre entre deux inconnus. Mais quand on partage des choses comme celles-là, les convenances se retrouvent vite jetées aux orties.
J’ai bu le café et dégusté la bûche de Noël, les cigares au chou farcis, les gâteaux et beignets, le poulet épicé, les choux fleurs frits préparés par la maîtresse de la maison dans ces cabanes faites de bric et de broc, reçue comme une reine par ceux qui n’ont rien. J’ai même un jour célébré un anniversaire, j’avais préparé un gâteau au chocolat pour diabétiques (celle dont c’était l’anniversaire, Clara, en étant malheureusement atteinte) et apporté du mousseux. Nous étions cinq, j'étais accompagnée de mes amis Nicki et Christian. Nous avons trinqué. Ils avaient aussi prévu de quoi préparer ces cocktails qu’ils nous ont fait découvrir, mélange de rosé et de coca. Clara nous avait préparé un repas si gargantuesque que nous sommes repartis avec des Tupperware pleins à craquer pour nous-mêmes mais aussi pour Anaïs, qui n’avait pas pu venir ce jour-là. J’avais apporté un flacon de parfum en cadeau pour Clara mais comme elle trouve difficile de recevoir sans donner en retour, j’étais repartie avec des vêtements qu’elle m’avait trouvés au marché, une jupe longue et une tunique parfaitement à ma taille, que je porte toujours régulièrement, en pensant à elle.
J’ai accompagné aux urgences ophtalmologiques la belle et jeune Blanche, protégée de Nicki, et son petit garçon d’un peu plus d’un an, menacé de strabisme et même de cécité si on ne le prenait pas en charge. C’est Nicki qui s’était occupée de tout : prise de rendez-vous, défraiement des honoraires, organisation, etc., moi je n’avais qu’à être à l’heure au rendez-vous, Nicki ne pouvant y être elle-même parce qu’elle était en déplacement pour son travail. J’ai passé deux heures avec Blanche et le petit, au milieu de ces parents qui, chacun, vivait dans l’angoisse cette épreuve que traversait sa progéniture. Fraternité entre eux tous, Blanche comprise. Là, au milieu de ce groupe de parents courageux et inquiets, elle était comme les autres. À cette différence près qu’on nous a entendues, elle et moi, discuter du fait que si le petit avait en effet urgemment besoin de lunettes, nous allions devoir faire une collecte, Nicki, Anaïs et moi, parmi nos proches, pour les lui payer… Au moment de quitter les lieux, rassurées par le fait que bien pris en charge, le petit irait très bien, que rien n’était perdu, Blanche et moi avons été rattrapées par une dame que j’avais remarquée assise tout à côté de nous, avec son fils dont les problèmes ophtalmologiques semblaient bien plus importants que ceux du fils de Blanche. Elle s’est approchée de nous et nous a dit : « Excusez-moi de vous poursuivre comme ça… c’est juste que… je vous ai entendues, vous disiez que vous alliez devoir faire une collecte pour les lunettes du petit… Alors voilà, j’aimerais être la première à y participer. Je voudrais vous donner 5 euros. » Les joues roses de Blanche acceptant le don, le serrement de mains de ces deux femmes, de ces deux mères, gravés dans ma mémoire.
Dans des cabanes ou des pièces d’immeubles désaffectés transformées en studio de fortune, j’ai écouté le compte rendu des épreuves du moment, les récits des vies de ceux qui m’accueillaient chez eux, les histoires à vous arracher le cœur et des histoires qui feraient des romans, en me disant à moi-même : « Tu rassemblerais toutes les difficultés de tes quarante-deux ans sur cette terre et ça n’équivaudrait pas à une semaine de la leur ». J’ai aussi vécu avec eux de grands moments d’hilarité au milieu de la misère.
Depuis bientôt deux ans, j'ai appris que la vie était faite d’un tas de choses dont les gens comme moi ne soupçonnaient ni l’existence, ni les modalités. J’ai appris à les regarder en face, à en écouter attentivement les échos, et enfin, à cesser de les regarder, pour m’y plonger. On n’accompagne pas une personne en lui donnant la main dans un gant aseptisé par un trou percé dans une paroi de verre. On n’accompagne pas en restant bien en sécurité de son propre côté de la glace. Il faut traverser.
J'ai traversé. 
Je ne le regrette pas.




*ce billet est également disponible sur Mediapart: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/051214/choses-vues-histoires-de-roms-28

jeudi 20 novembre 2014

Chaleur (Histoires de Roms 27)

Il y a ce souvenir qui te revient parfois, par exemple dans ces périodes où les discours d'exclusion  s'appuyant avec leur malhonnêteté habituelle sur telle conjoncture, tel fait divers, ou sur la complaisance de certains de ceux qui tiennent les micros et les caméras, ou encore sur un énième cirque électoral   semblent revenir et revenir et s'enfler, et s'enfler jusqu'à donner l'impression de tout balayer sur leur passage. Ressac nauséabond. 

*

C'est le mois d'août.
Il fait étonnamment chaud pour une journée de fin d’été. L’air est compact et écrasant.
À vélo, tu rentres du squat où Fabian et Clara ont été accueillis, avec deux autres familles roumaines, par une bande de jeunes Français qu'on dit anarchistes, un peu comme si c'était là une insulte. 
Au milieu des bouchons de fin d’après-midi, sur un boulevard commercial aux immeubles dont les façades vitrées semblent refléter et décupler la chaleur, tu as l’impression d’être encaissée dans l’atmosphère. Tu sues. Tu souffles. C’est comme pédaler au fond de l’océan.
Dans le panier de ton vélo, le cadeau que Fabian et Clara ont tenu à t’offrir, et qui t’inquiète, car cela doit rester au frais, voire au froid, et qu’avec cette chaleur, les bouchons sur le boulevard, trop de vélos, trop de piétons, trop de voitures, rentrer chez toi va te prendre deux fois plus de temps que d’habitude.
Aujourd’hui tu as rencontré certains de ces jeunes qui ont organisé l’occupation de l’immeuble désaffecté où Clara et Fabian ont obtenu une chambre il y a quelques semaines. Au moment de l’expulsion qui a suivi l’incendie de la grande usine désaffectée où ils avaient construit leur plus récente petite cabane, incendie qui a causé la mort d’une jeune femme et d’un garçon de 11 ans, des dizaines de personnes se sont encore trouvées à la rue. Se sont de nouveau (les plus chanceuses après une petite semaine à l’hôtel), éparpillées dans la cité, se greffant à des squats ou à des bidonvilles déjà existants, cherchant à en créer d’autres… Tu ne sais pas comment les choses se sont dites entre eux et la grande fille costaude aux cheveux teints en rose qui t’a offert le café aujourd’hui au squat "chez Rita"...  Comment se sont-ils trouvés? Qui a parlé le premier? Fabian, dégourdi et affable, lui a-t-il demandé si, à tout hasard, il y avait dans cet immeuble des places pour eux? Est-ce elle qui leur a dit : "Venez, je suis à un endroit où il y a de la place pour vous, suivez-moi, je vais vous aider"?  
Quoi qu’il en soit ils sont là, et on leur a attribué une chambre dans cet immeuble de plusieurs étages. Au rez-de-chaussée, pour ménager la santé fragile et les jambes souvent enflées de Clara. Et quand on entre dans le hall transformé en salle commune pour leur rendre visite "chez eux", on découvre d'abord une pièce chaleureuse où se trouve une grande table, quelques canapés, deux ou trois lits pour accueillir en urgence ceux qui en ont besoin mais à qui, pour l’instant, on n’a pas pu attribuer de chambre. Clara et Fabian y ont d’ailleurs passé deux ou trois semaines, à leurs débuts "chez Rita". Tout au fond, une cuisine a été aménagée, et on propose aux visiteurs café, coca, jus – ici il y a l’eau courante et l’électricité. 
Le squat est géré par une bande de jeunes sdf qui sont aussi des militants très au fait de leurs droits et des recours qui se présentent aux gens dans leur situation. Parmi ceux qui te saluent ce jour-là pendant que tu bois ton café, tu crois comprendre qu’il y a des jeunes qui ont été mis à la rue parce qu’ils sont homos, ont un problème de dépendance à la drogue, ont des piercing, des cheveux bleus, se sont rebellés d’une manière ou de l’autre, ont fugué. Des jeunes brisés, au sourire triste mais ouvert. Dans leurs regards on devine les épreuves, la blessure de l’exclusion, et le désir de reformer quelque chose comme une famille d’adoption, aussi. Ici.
Tu discutes un peu avec eux. Ils sont timides et accueillants. Tu ne t’attardes pas trop, pour ne pas les déranger et parce que tu es ébranlée. Quand tu as fini ton café, Fabian te guide vers leurs quartiers, à Clara et lui.
Dans la pièce qu’ils occupent, comme à leur habitude, ils ont pris soin de meubler et de décorer. Il y a un lit, bien sûr, mais aussi une petite télé, deux chaises, une table et un frigo muni d’une section congélation.
C’est de là qu’ils extraient, ce jour-là, le cadeau qu’ils vous ont réservé, à toi et à ta famille : un rôti de porc qui leur a été offert, entre autres pièces de viande de qualité, par une bouchère du quartier qui s’est attachée à eux.
Après avoir passé une heure paisible et joyeuse en leur compagnie (comme cela arrive parfois lorsqu’ils trouvent un endroit où ils peuvent être tranquilles plusieurs semaines, voire plusieurs mois), tu repars donc avec ton rôti sous le bras, à la fois reconnaissante, rougissante et éberluée.
Tu le mets dans le panier de ton vélo, amoureusement, comme s’il s’agissait d’un bébé, et tu te mets en route,  dans la chaleur étouffante.
Le squat "chez Rita" sera évacué quelques semaines plus tard. Tu as encore des contacts presque quotidiens avec Clara et Fabian mais tu te demandes souvent ce que ces jeunes qui les ont aidés cet été-là sont devenus. 

*

Tu arriveras chez toi à temps pour remettre le rôti au congélateur. Et comme promis à Fabian et Clara tu le dégusteras un soir d’automne, en famille et avec deux potes à qui tu as souvent parlé d’eux, en buvant un verre de vin à leur santé. Et à la santé de ces jeunes exclus qui n'en ont pas moins décidé de créer un foyer d’accueil ouvert à tous, même à toi.





mardi 11 novembre 2014

Lettre d'une Gadji à une Tsigane (Histoires de Roms 26)

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitié, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié dont je parle, elles se mêlent et se confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel, qu'elles effacent, et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que c'était moi.
Michel de Montaigne, Essais, chapitre 28, livre 1.

*

Ma chère Cendrillon,
Ça y est, tout bientôt, ça fera deux ans que nous nous sommes rencontrées. Deux ans que toi et les tiens êtes entrés dans ma vie pour l'infléchir à tout jamais. Oui, infléchir, le mot est voulu. Dans mon esprit il s’accompagne de l’image d’une flèche, justement, celle qui représente en quelque sorte la ligne de ma vie, le tracé de mon passage ici-bas, une flèche qui a brusquement bifurqué, qui s’est jetée hors du chemin prévu pour aller courir follement et librement ailleurs, tellement ailleurs qu’il m’a fallu du temps pour me rendre compte que je ne marchais plus du tout dans le même paysage, vers le même but, ou du même pas. J’avance désormais dans un monde beaucoup plus laid, mais où brillent comme des diamants fous la beauté de notre lien et de toutes les solidarités qui, autrefois dans l’ombre, n'en finissent plus de se dévoiler à mon regard.
Avant, le monde, mon monde, était un tableau regardable, assimilable, digérable, dans les ombres duquel je soupçonnais en tremblant des monstres, tapis, invisibles, que j'espérais imaginaires, que je tentais d'oublier. Aujourd’hui c’est l’inverse. Ils ne sont plus dans l'ombre, ils sont au grand jour, et le monde est laid, mais je n’ai plus peur d'y vivre, d'y faire ma route, même sous leurs yeux, aux monstres bien réels, cette route où tu as désormais une place inviolable. Tu as chamboulé ma vie, Cendrillon, toi et tes amis, tes voisins, ta famille. Et de cela je ne te remercierai jamais assez.
Mais je parle trop de moi. Ceux qui me connaissent et ceux qui me lisent savent combien notre rencontre a été le début d’une révolution dans mon existence. Et peut-être commences-tu à le savoir, toi aussi?
*

Hier nous sommes passés chez toi avec mon fils et mon mari. Nous étions venus vous porter quelques manteaux et bottes pour les petits, de quoi acheter à manger pour la semaine, et prendre des vêtements à laver chez nous pour que les enfants puissent aller à l’école dans les prochains jours. 
Quand je suis entrée dans la cabane, où l'on était au chaud et comme dans un cocon malgré la pluie torrentielle de novembre qui se déchaînait dehors, trois des petites se sont jetées à mon cou pour m’embrasser. J’ai encore une fois mesuré combien ces baisers de tes filles me sont précieux. Je n’aurai jamais les mots pour décrire ce que ça vient chercher en moi, de sentir leurs petits bras autour de mon cou, de les entendre dire mon prénom, de les voir sourire de leurs petites dents de gamines. 
Tu te tenais debout devant le poêle qui chauffait, ces poêles fabriqués avec un vieux bidon de métal percé sur le dessus d’un trou pour faire passer une cheminée, et d’un autre pour enfourner le matériel à brûler. Ces poêles qu’il y a dans toutes les cabanes de tous les bidonvilles que j’ai connus. Tu étais debout là, au chaud, mais abattue comme je t’avais rarement vue. 
Mon cœur s’est serré et j’ai une fois de plus mesuré mon impuissance à vraiment te sortir de là. Et j’ai eu beau me dire que depuis que nous nous connaissons, je peux au moins penser que tu te sens soutenue, épaulée, que tu sais que même si je ne peux pas faire autant que je le voudrais, tout ce que je peux faire, je le fais, je le ferai. Que je ne te laisserai pas tomber. Qu’en deux ans tant de choses déjà ont changé. Que tu as maintenant la fierté de voir tes enfants aller à l’école, que tu parles tellement mieux le français, tellement que c’est maintenant parfois toi qui sers d’interprète à tes copines dans leurs démarches administratives. Que tu es devenue une autre femme. Que tu prends de plus en plus d’autonomie. Que pour les besoins matériels c’est loin d’être encore ça mais qu’en bidouillant, entre toi, moi, Anaïs et les quelques autres qui nous aident à veiller sur toi, on finit toujours par se démerder. Bref que non, je ne t’ai pas sauvée comme j’aurais aimé pouvoir le faire mais que oui, maintenant, je suis là pour rester, que tu le sais, que peut-être pour toi ça signifie quelque chose… 
J’ai eu beau me dire tout ça, en te voyant si triste, et incapable de retrouver le sourire malgré mes paroles de réconfort, je me suis posé la terrible question, celle qui sourd en moi depuis des mois, lancinante… Lui arrive-t-il de me détester, de m’en vouloir, de se dire non mais qu’elle me lâche, celle-là, elle ne pourra jamais comprendre, après nos rencontres elle rentre chez elle bien au chaud dans sa maison avec sa vie d’abondance et ce n’est pas moi qui l’empêche de dormir? 
Et je me suis dit : bien sûr! Bien sûr, que parfois tu dois en avoir marre de ma tronche de privilégiée, de mon incapacité à faire plus, du fait qu’en deux ans tu as eu beau avancer comme personne ne t’en aurait jamais imaginée capable, tu n’en habites pas moins dans une cabane et le soir, quand tes gamins rentrent de l’école, après avoir été toute la journée des enfants comme les autres, ils retrouvent ça, et ils doivent composer avec ce gouffre entre eux et les autres. Et moi qui vous connais depuis deux ans et qui tente de vous soutenir il m’arrive parfois d’aller jusqu’à oublier ça, parce que pour moi tes enfants sont comme les autres, et je les aime comme s’ils étaient mes neveux et nièces. Les enfants de Cendrillon, ma sœur.
Pouvons-nous espérer être amies malgré tout ça? Accepterais-tu de me faire cet immense honneur?
La question me jette parfois dans des abîmes de doute et de tristesse.
*
Et puis je me ressaisis et je me dis que tu es tout sauf une imbécile, toi, Cendrillon. Que tu sais pertinemment l’écart qui, malgré nous, se trouve entre nos vies. Que si aujourd’hui tu me fais le cadeau de m’accorder ta confiance, c’est que tu ne m’en veux pas. En tout cas pas la plupart du temps. Que tu me fais, à moi, cette charité-là : me pardonner d’appartenir à un monde si différent du tien, d’avoir mon adresse du côté du monde où vivent ceux qui vous refusent, à toi et tes enfants, l’accès à la dignité, à la sécurité, et à la paix. Et que s’il t’arrive parfois de te décourager devant le peu d’effet immédiat de ce que nous tentons d’accomplir, il t’arrive aussi, plus souvent, de savoir que toi et moi, c’est pour de bon, et que nous n’avons vraiment, mais alors vraiment pas fini d’avancer ensemble.
Peut-on parler d’amitié quand on est toi et moi, Cendrillon? Quand tant de choses devraient nous séparer? Quand tout devrait nous amener à nous mépriser l’une l’autre? Et pourtant, oui, c’est bien là, entre nous, la confiance, la tendresse, les rires même quand tout va mal, les confidences et les yeux qui disent, les miens aux tiens et les tiens aux miens, dans les moments légers comme dans les jours cauchemardesques : « Je sais. Je sais que tu es là. » 
Je n’ai pas rêvé tout ça, n'est-ce pas? C’est là. Et l’autre jour sur une photo de nous deux faite par mon ami Christian je l’ai vu. Sur ton visage, collé contre le mien, dans ce sourire que je veux croire à la fois espiègle et protecteur (sur la photo tu rigoles car tu m'a emprunté mes lunettes de soleil, trop grosses pour ton visage si fin et si délicat), au creux de ton bras que en as enroulé autour de moi, j'ai vu que j’ai peut-être bien raison de vouloir croire que l’amitié entre nous est possible. 
Je sais que tu ne liras peut-être jamais ceci. Tu ne lis pas le français. Mais peut-être un jour trouverai-je le courage de demander à quelqu’un de te le traduire. Et de finir la lecture, dans ta langue, par ces mots, non pas en t’appelant Cendrillon mais en disant ton vrai prénom qui est un secret entre nous : mon amie ma soeur, merci de m’accepter telle que je suis. Je t’aime.