Auteure et chercheuse québécoise, en France depuis 2005.

vendredi 28 mars 2014

Merci de votre accueil (Histoires de Roms 17)


Photo: Christian Desmeules


Il est 8h05. Nous sommes seules dans la cour de l'école, Cendrillon, Nina (7 ans), sa petite soeur Florina (4 ans) et moi*.

Nous sommes arrivées trop tôt. Les autres élèves et les professeurs ne seront là qu'à 8h20. Nous venons de mondes différents, que tout devrait opposer, Cendrillon et moi, mais plus je la connais et plus je le sais: nous sommes des mères faites de la même étoffe, méticuleuses, angoissées, surémotives, aimant leurs enfants d'un amour animal, tout tissé de passion, de peur de mal faire et de volonté de bien faire. 

Donc au lieu d'arriver à 8h20, nous arrivons à 8h05. C'est plus sûr.

Il fait un soleil insolent en cette fin mars. Nina et Florina sont propres comme des sous neufs, vêtues comme des ballerines: jupe de crêpe longue et blanche à volants pour Nina, petite jupe rose courte comme un tutu pour Florina, collants épais, baskets d'enfant, pulls impeccables et dans les cheveux des barrettes rouges à paillettes chez l'aînée et chez la cadette, une grosse fleur rose. Grands yeux de velours, gestes gracieux et visages fins, comme leur mère. Elles sont si jolies qu'on les croquerait.   

Il y a des jeux de marelle et la grande y entraîne la petite. La petite qui, comme bien des enfants normaux de son âge mais pas tout à fait pour les mêmes raisons, n'est pas exactement rassurée. Elle oscille entre les crises de larmes et les éclats de rire. Nina la prend par une main et sa mère par l'autre. Elles commencent à sauter ensemble sur les chiffres. Je m'apprête à compter en français pour tenter de l'apprendre à la plus petite, mais Cendrillon me fait signe, avec un sourire et une fierté indicible: "Chut, regarde !"

Et alors Florina compte jusqu'à dix. En français. Sans se tromper. Je ne savais pas qu'elle savait. Je crois que c'est récent. Mais peu importe, ce n'est pas là l'essentiel. L'essentiel, c'est ce moment entre nous: une mère rom qui vit depuis des années dans des conditions inimaginables avec ses enfants, qui a vu avec eux des choses inimaginables pour la plupart d'entre nous, et moi à ses côtés, dans une cour d'école, à 8h05 un matin de printemps, moi à qui elles ont choisi d'accorder leur confiance, moi qu'elles ont accueillie dans leur famille. Moi à qui elles montrent, dans cette cour de l'école où deux fillettes feront leur première vraie rentrée et leur premier vrai bout de chemin (du moins je l'espère), leur fierté d'apprendre chaque semaine un peu davantage ma langue.

Quelques minutes plutôt, en marchant du métro, un moment de la même intensité a eu lieu lorsque Nina m'a expliqué qu'elles avaient été déposées à l'arrêt de bus par un de leurs voisins du bidonville qui a une voiture. Encore chamboulée, au moment où j'écris ces lignes, par leur regard lorsque je leur ai dit, avec un sourire de gamine: "Voiture? Tu veux-dire motora?" 

Elles semblaient fières de moi, qui ai pourtant tellement plus de travail à faire qu'elles pour apprendre leur langue. 

Nous avons ri. Je découvre avec elles des définitions de la joie que je ne connaissais pas.


*


À 8h20, nous avons retrouvé la directrice du primaire et de la maternelle ainsi que les professeurs rencontrés la veille. Nous y étions venus pour l'inscription officielle de Nina et de Florina, mais les choses ne se sont pas du tout passées comme je l'avais imaginé. Après un an à accompagner cette famille, et même si j'ai croisé beaucoup, beaucoup de gens dévoués, respectueux, exceptionnels, il n'en reste pas moins que j'ai dû apprendre à réviser mes attentes et mes espoirs. À m'en méfier, même. 

Donc je ne m'attendais pas vraiment à ce qu'après avoir expédié les formalités, la directrice prenne le temps de nous faire visiter à Cendrillon, à moi, à ses filles et à leur frère aîné S. qui nous accompagnait pour "faire interprète", toute l'école primaire et toute l'école maternelle. Nous avons vu la cantine, les salles de jeux, de sieste et de classe, rencontré tous les professeurs, salué les futurs condisciples de Nina et de Florina. On s'accroupissait pour être à leur niveau au moment de leur parler, on leur prenait la main, on s'adressait à elles avec une douceur qui me donnait presque envie de pleurer. On leur souriait. On leur répétait qu'elles étaient les bienvenues. On disait devant elles, aux autres élèves: "Vous leur ferez un bon accueil lorsqu'elles commenceront demain. Elles sont nos invitées. Elles auront besoin de votre aide pour prendre leurs marques. Nous comptons sur vous."

Comme Florina pleurait et semblait avoir peur, nous avons été invités, tous, à passer un petit moment dans sa future classe, avec sa future maîtresse et son assistante. On lui a montré les jouets, les tables, le matériel et l'atelier de peinture qui était en cours. La maîtresse, à force de patience et d'efforts, a fini par réussir à amener Florina à la regarder dans les yeux, et même à cesser de pleurer. 

Nous sommes convenus que le lendemain, Nina passerait toute la journée là et qu'elle mangerait au restaurant de la "scoala", et que Cendrillon y passerait un petit moment avec Florina, que les choses seraient faites graduellement, pour ne pas la brusquer ou la braquer.

Nous sommes repartis en serrant chaleureusement les mains de tout le monde. Cendrillon était radieuse. Je ne l'avais jamais vue aussi déterminée, courageuse, confiante. Et Dieu sait qu'en ces domaines, Cendrillon ne donne pas sa place. Elle m'a prise à part au moment des "au revoir" pour me dire: "Mélikah, cette école, c'est bon. C'est très bon!"

Nous nous sommes dirigés vers le portail et j'ai dit à la directrice et à ses collègues: "Merci de votre accueil." Je crois que jamais je n'avais prononcé ces mots avec autant de conviction.


*

Il est 8h20 et ça y est, ça va commencer. Nous laissons Nina entre les mains accueillantes et chaleureuses de sa nouvelle maîtresse. Elle la suit avec un sourire empreint de timidité. 

Je vais  ensuite accompagner Cendrillon et Florina à l'école maternelle. Florina pleure, et sa mère la serre contre elle en lui chuchotant des mots rassurants. Elle est tellement comme moi lorsque je me retrouve dans la même situation avec mon fils! J'en suis bouche bée. Elle lui parle, tout bas, et même si je ne comprends pas ce qu'elle dit je vois qu'elle alterne entre douce fermeté, mots d'amour et traits d'humour gamin. C'est fou ce que nous nous ressemblons. Peut-être parce que nous ressemblons à bien des mères. Je ne saurais dire.

Je les embrasse et je les laisse. Je rentre chez moi en sachant bien que peut-être demain, la semaine prochaine ou dans deux mois, tout redeviendra compliqué parce que Cendrillon et les siens verront le bidonville qu'ils habitent évacué et détruit. Je sais bien que ces questions sont compliquées. Je ne suis pas là pour faire de la politique, surtout pas du pamphlet simpliste. Je sais seulement ce qu'il nous en coûtera, à tous. Et combien c'est regrettable.

Rentrée chez moi, je me dis qu'il faut témoigner de cela, aussi. Dans cette aventure dont j'espère qu'elle ne prendra jamais fin, dans cette histoire d'une amitié improbable qui se tisse, dans cette chronique d'une nouvelle conscience de l'autre qui émerge, qui se construit, certains mots prennent un sens nouveau. 

Dans les sarmale, les gâteaux et les cafés que me servent Clara et Fabian quand je vais chez eux, dans les cigarettes que m'offrent Cendrillon et sa belle-mère quand je leur rends visite, dans les coiffures que me font leurs enfants avec une multitude de barrettes lorsqu'assise sur le lit je discute avec les adultes, dans la confiance qu'ils m'accordent, tous, de plus en plus, au fil du temps, dans la façon dont le personnel de cette école nous a reçus hier et aujourd'hui, dans le bonheur d'apprendre à dire scoala, motora, friserie ou te pup!, je découvre ce que le mot "accueil" veut dire.






* Je leur donne ces prénoms pour les besoins de ces billets et par respect pour leur vie privée, mais les leurs sont encore plus beaux, plus mélodieux.









mardi 25 février 2014

Refaire sa vie (Histoires de Roms 16)



Photo: Christian Desmeules


Il y a cette expression, au Québec, qui en dit long mais qui est difficile à traduire: "savoir se retourner sur un dix cennes". Savoir se retourner sur un dix cennes, c'est-à-dire avec pour tout espace, pour tout socle, pour tout sol, la surface d'une pièce canadienne de dix cents (18 mm de diamètre). C'est le summum de la capacité à s'adapter et à survivre. C'est savoir changer de cap et (se) reprendre, reprendre les choses en main et repartir, même dans un espace réel et symbolique infiniment réduit.

Je crois qu'on pourrait dire de certaines familles roms que j'aide et côtoie depuis un peu plus d'un an qu'elles savent même se retourner sur une tête d'aiguille. Refaire leur vie encore, et encore, et encore, avec et à partir de rien.


*


J'ai rencontré Clara, Fabian, Cendrillon, son Romeo et leurs six enfants (parmi lesquels "Nina", dont j'ai déjà parlé dans ces billets) au même moment et dans le même bidonville. C'était un début décembre. Ils y vivaient, avec une dizaine d'autres familles, depuis quelques semaines. Ce lieu, pour nous qui les aidions, était devenu un petit village peuplé de gens tout sauf anonymes, de gens avec qui nous avons passé des après-midis à boire le café ou des soirées à la lueur des bougies. Il a été évacué puis rasé au début du mois de mars suivant.

Je me souviens encore de la colère et de la panique qui se sont emparées de moi lorsque j'ai eu l'appel de Fabian me disant qu'ils étaient tous à la rue, sous la pluie, dans le froid, et que comme Clara et lui n'étaient pas là lorsque la police était passée pour leur dire de quitter les lieux, toutes leurs possessions avaient été écrasés avec leur cabane par les bulldozers, sans qu'ils aient eu le temps de récupérer quoi que ce soit.

Cendrillon, son mari et leurs enfants avaient appris quelques jours plus tôt l'évacuation imminente et avaient fui en Roumanie. Je me souviens de cette grande peine que j'avais éprouvée (et qui m'avait un peu surprise, car après tout nous nous connaissions si peu) devant la certitude que je ne les reverrais jamais. Je me trompais.

Je savais encore si peu de choses de ces vies de condamnés à l'errance, rejetés partout, refoulés sans cesse, bousculés toujours - et lorsque ça s'interrompt enfin quelques semaines, tout simplement oubliés.

Je ne savais pas qu'entre ce premier "camp rom" où je les ai connus et aujourd'hui, il y aurait l'obligation pour Fabian, Clara, Cendrillon et sa famille, D. le violoniste, B. le jeune papa au sourire lumineux, et tous les autres, de tenter de se réinstaller... combien de fois? Moi qui suis proche d'eux depuis des mois, je ne suis pas même en mesure de les compter. 

Pour Cendrillon et sa famille il y a eu, donc, je crois: le premier bidonville précipitamment quitté en prévision de son évacuation. Deux des filles devaient commencer l'école la semaine suivante. Puis la Roumanie et une vie encore plus rude, Nina hospitalisée de longues semaines en raison de problèmes pulmonaires... Puis le retour ici, Anaïs qui les croise par hasard, elle et Cendrillon qui se tombent dans les bras... Ils sont désormais dans un immense bidonville... qui brûlera quelques semaines plus tard. La famille échappera de justesse aux flammes. Elle se retrouvera pendant quatre mois sous une bretelle de périphérique, dans des conditions inhumaines, avant d'en être expulsée... Puis ils se rabattront sur la rue Primat, où ils vivront presque trois mois dans une sorte d'entrepôt désaffecté. Nous entamerons les démarches pour inscrire Nina et sa petite soeur à l'école. Elles auront le temps d'y aller à peine trois jours avant une nouvelle expulsion. Ensuite ce sera une semaine à l'hôtel et leur père et mari qui sera arrêté. Nous ne savons pas encore ce dont il est accusé; l'enquête étant en cours, nous devons attendre. Cendrillon savait bien que le séjour à l'hôtel serait de courte durée. Sa famille élargie (ceux qui n'ont pas été placés à l'hôtel parce qu'ils n'ont pas d'enfant en bas-âge) s'est chargée, si j'ai bien compris, de lui construire une cabane dans encore un autre bidonville. Je dois leur rendre visite ce soir avec Anaïs et Gilberte. Nous devons faire le point puis nous occuper du cas de son mari, et reprendre de zéro les démarches pour les inscriptions à l'école pour les plus jeunes, au collège pour les deux grands. Combien de temps, combien de jours, pourront-ils y aller avant d'être évacués de nouveau?

C'est pareil pour Fabian et Clara. Il y a la liste, hallucinante, des lieux de vie, des lieux et des vies: le premier bidonville; un squat farci de rats; un second bidonville dans un ancien entrepôt qui a brûlé, faisant trois morts dont un petit garçon de dix ans; un gymnase; un squat tenu par une sympathique bande d'anarchistes; un autre immeuble désaffecté; et maintenant un nouveau bidonville où ils sont "tranquilles", dans leur cabane, depuis environ trois mois. Je suis allée leur rendre visite avant-hier. Ils m'ont demandé de charger dans la voiture une grosse valise à roulettes contenant toutes leurs possessions. Ils savent bien que lorsque ça fait trois mois qu'on est quelque part, on pourrait commencer à se sentir installé et que c'est très dangereux. Qu'il faut, quand ça fait trois mois, se dire que ça ne pourra guère durer bien plus longtemps. Et se préparer à se retourner sur un dix cents. 

Clara a toujours d'importants problèmes de santé. Sa situation s'est même complexifiée. Mais elle est suivie, de semaine en semaine et de squat en bidonville, par les bénévoles de Médecins du monde, ainsi que par notre bien aimé Dr Z., médecin de famille d'Anaïs qui a accepté de la prendre depuis quelques mois.

Leur grosse valise, à Fabian et à elle, viendra rejoindre deux ou trois autres choses qu'ils m'ont confiées, dont deux boules à facettes, des boules disco comme on dit au Québec, que Clara a reçues en cadeau de je-ne-sais-qui, et qu'elle tient à conserver pour le jour où elle aura un vrai appartement. Il y aura une grande fête et de la danse. Des fleurs sur son balcon. Nous rêvons.

*


Depuis un peu plus d'un an que je tente d'aider et de soutenir des familles roms, j'ai dû revoir ma gestion du temps; revoir le sens que je donne aux objets (physiques et symboliques) qui me sont précieux ou qui me semblent indispensables; reconstruire mon rapport à l'angoisse, à la peur, à la colère, à la justice, à la fraternité et au monde. J'ai dû apprendre à ne pas paniquer chaque fois qu'ils sont forcés de se retourner sur un dix cents. Apprendre à les accompagner et à savoir ce dont ils ont besoin : plusieurs choses, mais certainement pas moi plus paniquée qu'eux... Plutôt moi à leurs côtés, calme, solide, efficace.

Depuis un peu plus d'un an, j'ai refait ma vie. Ils y ont entrés et avec eux un savoir que je n'aurais pu acquérir nulle part ailleurs que dans la rue, dans les squats, dans les cabanes de bidonvilles. Dans leurs chez-eux successifs. Dans leurs gestes, leurs mots et leurs regards. 

– Viens, on danse, disait, un soir de la semaine dernière S., 14 ans, le fils aîné de Cendrillon, à mon amie Anaïs, alors qu'ils attendaient tous deux le retour de la famille, dans leur plus récente cabane. 
Quinze jours plus tôt le squat de la rue Primat où ils avaient passé trois mois avait été évacué, la scolarisation des petites avortée, son père arrêté...
– Non, j'ai pas le goût aujourd'hui, je suis un peu triste, lui a répondu Anaïs.
– Faut pas être triste, a dit S. en la regardant de ses incroyables yeux verts. Regarde, moi, mon père, il est en prison, et j'ai quand même envie de danser.





***ce billet est également disponible sur Mediapart, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen



mardi 4 février 2014

Se construire (Histoires de Roms 15)

(Photo: Christian Desmeules)


*


Le 34, rue Primat à Villeurbanne. 

Au moment où j'écris ces lignes, il est en cours d'évacuation. Le propriétaire des lieux s'apprêterait à y commencer des travaux. A "s'y construire", comme on dit au Québec. "Il a acheté un terrain. Il va se construire dessus", qu'on dit, là bas. Richesse de certaines expressions.

C'est, évidemment, son droit le plus strict, au propriétaire des lieux qu'eux occupaient illégalement. Je le sais bien.

*

Le 34, rue Primat à Villeurbanne, c'est l'endroit où habitaient Cendrillon, son mari et leurs six enfants, et aussi plusieurs autres familles, certaines que je connaissais déjà, certaines que j'ai rencontrées, certaines que je n'ai que croisées et saluées...

C'est aussi l'endroit où Cendrillon et les siens, en plus de quelques autres, sont venus échouer en novembre après avoir passé près de quatre mois à vivre à même le béton, sous une bretelle de périphérique.

Avant ça, ils étaient dans un grand bidonville qui a brûlé l'été dernier. Ils ont échappé de justesse aux flammes qui ont dévoré leur cabane, et y ont perdu le chien que les enfants avait adopté.

Avant ça, ils avaient tenté un retour en Roumanie, qui a été encore plus rude que leur vie en France. Entre autres parce que Nina, leur fille de 7 ans, a été hospitalisée plusieurs semaines en raison de problèmes pulmonaires.

Et avant ça, c'est ce moment où ma vie a changé, ce moment où je les ai connus, par mon amie Anaïs qui les aidait depuis plusieurs mois déjà. C'était il y a un peu plus d'un an. Ils vivaient dans un tout petit bidonville, où il y avait une douzaine de familles, parmi lesquelles Fabian et Clara, que les lecteurs de ces billets connaissent bien.

Mais depuis cet automne, ils vivaient donc dans cet immense entrepôt vide flanqué d'un immeuble à bureaux abandonné, actuellement en cours d'évacuation. Je n'ai pas pu être présente sur les lieux. J'ai mon propre devoir maternel à assumer à ces heures de la journée. Et eux, qui connaissent mon fils, refusent catégoriquement que je néglige mon rôle de mère. Alors je suis chez moi et j'attends. J'attends l'appel du fils aîné de Cendrillon, qui doit me téléphoner pour me dire comment ça s'est passé, si on leur a proposé un logement de secours - à eux et aux autres.

Pour ne pas me laisser bouffer par l'insoutenable de cette attente, pour arrêter de me dire que j'ai froid pour eux et de rester transie à ne rien faire, je pense à ce que signifient pour moi, pour eux, et pour tous ceux qui y sont passés, ces mots: "34, rue Primat"...

*

Le 34, rue Primat, c'est ce lieu où Christian m'a accompagnée pour prendre des photos. Ce sont les enfants qui se regroupent devant son objectif et se chamaillent, se serrent les uns contre les autres et prennent la pose, accolades, rires, moues de stars, airs de défi, sourires des yeux qui en ont trop vu... "Attends, monsieur, ne me prends pas ici, prends moi plutôt là... Sinon, derrière, on voit la misère." 

Comment ils s'accrochent ensuite à lui pour qu'il leur montre, sur le petit écran, à quoi ressemblent les clichés. 

Les Oh! et les Ah! Les petites exclamations satisfaites. Se découvrir dans ce drôle de miroir qu'est le regard d'un autre.

*

Le 34, rue Primat, c'est le lieu où se tenaient les ateliers de lecture chapeautés par Anaïs, où Philippe ou moi l'accompagnions de temps en temps, les dimanche matins. Les enfants fascinés par les livres. Leur apprentissage de la manière dont on les manipule, les soigne et les aime. Ce miracle de voir la petite S, 3 ans, tornade sur pattes, s'immobiliser tout d'un coup, s'asseoir devant la page, poser la main sur l'image et regarder le livre, fascinée.

C'est aussi là que se tenait, tous les mercredis, l'atelier de peinture organisé par l'association C.L.A.S.S.E.S., et auquel mon fils a déjà participé. Les petits corps assis sur des bâches au milieu de l'immense entrepôt, les bénévoles distribuant des assiettes de carton où la gouache faisait des taches vives et gaies, les oeuvres accrochées à une grande corde tendue juste à côté, peintures d'enfants comme les autres, tenues par des pinces à linge, séchant au milieu des gazouillis.  Ce jour-là, c'était l'épiphanie, et chacun était roi ou reine. Toutes ces petites têtes couronnées de couleurs en ce lieu tout gris, se pavanant à la fin de l'atelier... voilà une image que je n'oublierai jamais.

*

Le 34, rue Primat, c'est un midi dans la cabane de Cendrillon, moi seule avec sa fille aînée, Alina, et ses trois jeunes soeurs, juste avant le moment où Nina (7 ans) et ses deux cadettes de quatre et trois ans doivent rencontrer pour la première fois les directeurs de l'école voisine, où elles commenceront les cours le surlendemain.

C'est Alina, 12 ans, refusant mon aide et mettant de l'eau dans un bol avant de le poser sur le poêle à bois de fortune, pour la faire chauffer. Alina s'affairant à choisir des vêtements propres pour ses trois soeurs. Alina, une fois l'eau chaude, posant le grand récipient sur le sol, prenant tour à tour ses cadettes contre elle, leur penchant la tête et leur lavant consciencieusement les cheveux et le visage.

C'est Alina les coiffant avec amour et fermeté, malgré leurs protestations.

Elles ont en effet commencé l'école le surlendemain. C'était il y a moins d'une semaine. Après des débuts un peu confus, les choses semblaient vouloir bien s'engager. Je rêvais, pour Nina et ses soeurs, j'entrevoyais la possibilité de voir quelque chose se construire. Et je sais bien ce que ces mots veulent dire. Je les emploie à bon escient. Entrevoir la possibilité de voir, c'est ténu et fragile.

La suite dépendra de ce qu'on leur propose un hébergement ou non ce matin. De l'endroit où la famille se trouvera. Leur sera-t-il possible de poursuivre à la même école? Seront-ils trop loin? Baisseront-ils les bras? 

*

Le 34, rue Primat, c'était aussi retrouver un autre jeune père de famille, B., dont le français était excellent, le visage doux, et le fils si désireux d'aller lui aussi à l'école qu'il m'en parlait à chacun de mes passages. 

Je me tenais là, discutant avec un adulte et je sentais qu'on tirait sur ma manche ou sur ma jupe, tout doucement. Je me retournais et baissais les yeux et alors je voyais les siens... Yeux de velours, si tristes et comme emplis de désirs qu'on sait impossibles. Comme sortir de la misère et aller à l'école.



"Mélikah, c'est quand que je vais partir à l'école?", me demandait-il chaque fois de sa petite voix. Et récemment, je pouvais enfin lui répondre: "Ton papa et moi, nous avons parlé. Il doit simplement réunir un ou deux documents, puis nous irons tous ensemble à la mairie pour t'inscrire."

"Demain?"

"Peut-être pas demain, mais dès que possible."



La suite dépend de ce que j'apprendrai aujourd'hui. Pour le moment, j'attends de leurs nouvelles.



*

Le 34 rue Primat, c'était ce graffiti hideux sur un mur extérieur: "Dehors, les Roms!" et, quelques jours plus tard, cette affiche qu'une personne que je ne remercierai jamais assez avait collée juste à coté:



*

Le 34 rue Primat, c'était encore beaucoup, et il faudrait beaucoup de pages.

En quelques semaines, quelque chose s'y est construit. Pour eux. Pour nous. Entre eux et nous.

Il faut maintenant superposer à toutes ces images, à tous ces souvenirs, l'idée d'un terrain rasé pour laisser place à autre chose. 

Et celle de 130 personnes à nouveau en errance.


*

p.s. Selon les nouvelles que je reçois à l'instant, on aurait proposé un hébergement à l'hôtel à 5 ou 6 familles avec bébés, dont celle de Cendrillon... Je ne sais pas pour combien de temps... à suivre... 




mardi 14 janvier 2014

Cas d'école (Histoires de Roms 14)



Elle a sept ans et sa main est dans la mienne. Nous marchons sous les nuages, chape de plomb. Il va bientôt pleuvoir, cela se sent et se hume. Il fait frais. Je remarque que ses parents ont voulu, pour le jour de sa première rencontre avec la directrice de l'école où je dois la faire inscrire aujourd'hui, lui mettre de jolies ballerines roses et des chaussettes propres. Si la chape de plomb tient ses promesses, N. aura les pieds trempés.

Elle a sept ans, c'est la deuxième des filles de Cendrillon. Appelons-la Nina (même si son véritable prénom est encore plus beau que ça).

Nous marchons seules toutes les deux, main dans la main. Ses parents me l'ont confiée. Son père, plutôt, car Cendrillon était partie faire la manche lorsque je suis arrivée chez eux à l'heure dite, pensant qu'il était simplement question que j'accompagne Nina et l'un de ses parents au rendez-vous... Romeo m'a plutôt demandé si j'étais d'accord pour y aller seule avec sa fille pendant que ses deux aînés veilleraient sur les plus petits et que lui irait chercher du bois à brûler.

J'ai évidemment accepté. J'étais fière comme une enfant. "Cendrillon et lui me font confiance désormais, au point de me laisser partir avec leur fille toute la matinée."

Nous marchons et à un moment, Nina me fait un si beau sourire que j'ai le réflexe de m'agenouiller et de la prendre dans mes bras. Ses cheveux sont coiffés, ses chaussettes et ses vêtements propres, mais il s'en dégage cette odeur que désormais je reconnaîtrais entre toutes, qui jusqu'à mon dernier souffle m'émouvra car pour moi elle a désormais un sens: l'odeur de tout ce bois douteux (planches traitées chimiquement, mélamine, que sais-je encore), ce bois-ordure-des-autres dont ils n'ont pas le choix de se servir pour se chauffer.

*


C'est en novembre que nous avons entamé les démarches. Nous sommes allés à la mairie avec Cendrillon, Romeo et leur aîné qui parle très bien le français. Nous avons déposé des dossiers pour trois des six enfants: les deux plus petites des filles, en âge d'aller à l'école maternelle, et Nina, pour l'école élémentaire. Le petit dernier est encore bébé. Le grand de treize ans et demi et la belle A., 12 ans, relevaient d'un autre système, celui du collège. Ce sont d'autres démarches et de longs mois d'attente en perspective. Une mission à la fois.

Exactement comme ce fut le cas pour mon fils, il fallait d'abord obtenir pour les trois petites un certificat de préinscription (après avoir déposé un dossier avec preuve d'adresse, pièces d'identité pour les enfants et leurs parents, etc.), généralement disponible en quelques jours. Nous avons été très bien reçus par le personnel de la mairie, courtois et efficace. 

Vous vous demandez comment font les SDF pour donner une preuve de domicile? C'est possible. Sans entrer dans les détails: il existe des organismes et associations qui permettent aux personnes sans logement d'avoir en quelque sorte une boîte postale qui est à la fois leur "adresse officielle", celle qu'ils peuvent donner dans toutes les démarches administratives qui l'exigent (et elles sont nombreuses). Cendrillon, qui est très consciencieuse, s'était assurée de réunir, avec l'aide d'Anaïs, tous les documents nécessaires.

Nous avons donc obtenu, quelques jours plus tard, les certificats de préinscription pour les trois petites, mais entretemps la famille avait été virée de sous la bretelle de périphérique où elle s'était réfugiée... Elle avait trouvé refuge à l'autre bout de la municipalité, et l'école qui avait été attribuée aux filles se trouvait désormais à plus d'une demi-heure de leur lieu de vie... Pour deux petites de la maternelle et une autre en CP, ça faisait beaucoup.

J'ai recontacté la mairie et leur ai tout expliqué. Tout a été mis en oeuvre pour rapprocher l'école des filles de leur domicile. Tout juste avant Noël, j'avais en main les nouveaux certificats de préinscription. Me restait désormais à prendre rendez-vous avec les deux directrices, celle de la section maternelle et celle de l'élémentaire, dès la rentrée de janvier...

*

Nina et moi marchons et nous cherchons l'école. Je me suis imprimé un plan du quartier mais je suis un peu perdue. J'essaie de rassurer Nina. Elle rit devant l'énergie que je déploie pour calmer une inquiétude que, manifestement, elle n'éprouve pas. Je me rends compte que l'école est à un gros quart-d'heure à pied de chez elle.

L'encre sur mon plan du quatier commence à faire des rigoles sur le papier tout trempé. Je n'ai pas de parapluie. J'ai la main de Nina dans la mienne, nous marchons, et entre deux "ça va? Tu n'es pas trop mouillée? Tu n'as pas trop froid?", je me rends compte que je parle trop, que je lui pose trop de questions. C'est comme lorsque je marche avec mon fils à moi, c'est pareil même s'il est plus jeune qu'elle: j'ai cette espèce de sollicitude que je devine agaçante, je pose trop de questions, je m'en rends compte et alors je laisse tomber, je laisse le silence s'intaller entre l'enfant et moi, mes pensées errer au gré du rythme de la marche... et je laisse de l'espace pour les siennes, de pensées, aussi, je suppose. Avec mon fils, il m'arrive de me demander ce à quoi peuvent bien ressembler les pensées vagabondes d'un enfant de 4 ans. Avec Nina, c'est encore plus mystérieux: que peut-elle bien être en train de se dire, marchant ainsi avec moi vers un rendez-vous avec une directrice d'école française où elle est censée aller passer ses journées au milieu d'enfants dont, sans doute, la majorité ne verront d'abord que l'Autre en elle? Que s'imagine-t-elle de ce à quoi "l'école en France" ressemblera?


*


Une fois que l'on a en main le ou les certificats de préinscription de l'enfant, il s'agit donc de téléphoner à la directrice ou au directeur de l'école et de prendre rendez-vous pour l'inscription. Il faut arriver au rendez-vous avec le certificat, et le carnet de santé de l'enfant prouvant qu'il est à jour de ses vaccins.

Les petites de Cendrillon ne le sont pas. Elles n'ont pas de carnet de santé (ils ont brûlé cet été dans l'incendie qui a ravagé le bidonville où la famille était installée). 

La directrice de la section élémentaire, celle qui doit prendre Nina en charge, me dit de venir tout de même au rendez-vous et que nous verrons ensuite.

Celle de l'école maternelle préfère que je me charge de faire vacciner les petites d'abord  - sans doute parce que l'école maternelle, qui en France réunit des enfants de 3 à 5 ans, est davantage un nid à virus que l'élémentaire (où  en général les enfants ont passé l'étape que les parents connaissent et haïssent tous, celle de la petite enfance et de la pénible construction d'un système immunitaire par le truchement d'un chapelet de maladies)...

Comment se fait-on vacciner quand on n'a ni couverture médicale, ni argent, ni foyer?

Il faut prendre rendez-vous à un endroit qui s'appelle la "PMI". Ne me demandez pas combien de temps il faut et comment ça fonctionne, je n'y suis pas encore. Ce sera le sujet de la semaine prochaine. Une mission à la fois.


*

Il pleut pour de bon, maintenant. Nous arrivons dans le bureau de la directrice un peu trempées. Elle nous accueille chaleureusement et appelle Nina "la petite louloute". J'en suis émue. Je suis nerveuse. Nina aussi, on dirait.

La directrice aborde un problème que je prévoyais: elle est tout à fait prête à accueilir Nina, elle considère d'ailleurs que c'est son devoir, elle croit mordicus à l'école laïque, républicaine et ouverte à tous, mais comment se fait-il qu'on ait voulu envoyer Nina à cet établissement, qui se trouve à vingt bonnes minutes à pied du squat où elle habite, alors qu'il y a une école à cinq minutes?

Ni une ni deux, la voilà au téléphone avec le directeur de l'école en question, qui se dit prêt à accueillir Nina.

Il faut maintenant retourner à la mairie et tenter d'officialiser la chose. 

"Si ça ne fonctionne pas, évidemment, je prends la petite. Tenez-moi au courant."

Repartir sous la pluie. Nina fatiguée. Les pieds trempés. Sa capuche de sweat-shirt qui ne la protège pas de la pluie.

Hésiter. Décider que je vais la raccompagner chez elle et aller seule à la mairie ensuite. S'arrêter pour acheter un parapluie et quelques victuailles pour ses parents. La raccompagner chez elle, main dans la main sous le parapluie que j'ai choisi translucide pour pouvoir voir le ciel.

Nina qui insiste pour porter le sac de courses. 

Je ne sais pas si elle comprend bien tout ce qu'il reste à faire avant qu'elle puisse effectivement commencer l'école.

*


La mairie m'explique qu'on a peut-être attribué cet établissement aux filles pour éviter d'avoir à les séparer. Que peut-être il n'y avait pas de place pour toutes les trois à l'école tout près du squat. On prend tout en note, y compris mes coordonnées. On me promet de traiter le dossier avec diligence. On est d'une gentillesse exquise. On me dit de ne pas me décourager. Cette chaleur me fait du bien.

Et une fois tout ça réglé, que se passera-t-il? Nina commencera l'école mais il faudra vite la faire vacciner et également, grâce aux Restos du coeur qui apparemment offrent ce service gratuitement, obtenir une assurance pour lui permettre de participer aux activités scolaires et périscolaires. 

Donc d'ici une semaine, ou deux (ou trois?), il est possible, réellement possible que Nina commence l'école. Mais malheureusement, il y a encore un risque, un problème: qu'elle, sa famille et tous leurs voisins soient expulsés des lieux désaffectés qu'ils occupent illégalement. Peut-être, bientôt, demain, la semaine prochaine, dans deux mois, qui sait, expulsion. Alors les chances qu'elle continue de se rendre tous les jours en classe deviendront quasi inexistantes. Il faudra attendre que ses parents retrouvent où se réfugier, que la famille se "stabilise" ailleurs (pour combien de temps?) Et il faudra reprendre de zéro les démarches... tout en sachant qu'une fois arrivés au bout, au but, tout pourra s'écrouler de nouveau, que peut-être tout sera, encore, à recommencer.

Mais j'essaie de ne pas penser à ça. J'essaie de penser à Nina lors des ateliers lecture que nous faisons parfois avec Anaïs, Philippe et les autres enfants du squat, ou aux ateliers de peinture organisés par l'association CLASSES, j'essaie de penser à la concentration de Nina dans ces moments-là, son zèle de bonne élève, son désir de nous montrer son sérieux, sa fierté lorsqu'elle montre qu'elle sait nommer des choses en français. Cette application bouleversante qui transparaît jusque sur les photos que Christian a prises d'elle de dos, lorsqu'il est venu passer quelques jours ici. J'essaie de ne penser qu'à ça, qu'à ce petit corps penché sur une feuille ou sur un livre, cette petite personne qui a soif d'apprendre. D'éviter de penser au reste. Je sais que c'est bête. Mais c'est nécessaire. Si je pensais au reste, si je pensais plus loin, je me découragerais par avance. Je laisserais tomber. 

Et il est hors de question que je laisse tomber Nina.


*

Après avoir laissé le dossier entre les mains de la gentille et compréhensive dame de la mairie, je rentre chez moi. Je reconnais sur mes vêtements l'odeur de l'entrepôt-squat. Contrairement à mon habitude, je ne me change pas. Je ne passe pas un pantalon et un t-shirt "normaux" pour éviter que les gens que je croiserai en allant chercher mon fils à l'école sentent sur moi l'odeur de la fumée que crachent les poêles de fortune de ceux qui n'ont pas de vrai chez eux. Ceux pour qui l'idée, si évidente pour nous tous, d'aller chercher leurs enfants à l'école, ressemble davantage à un voeu pieux qu'à une véritable éventualité.

Dorénavant, quand je rentrerai du squat-entrepôt où logent Cendrillon et les siens, ou du bidonville où vivent Fabian et Clara, je garderai mes vêtements fleurant la fumée de bois douteux jusqu'à la fin de la journée. Je porterai ce parfum comme un blason. Comme un rappel. Comme la preuve de ce que je sais, et que je n'oublie pas.






samedi 21 décembre 2013

Le dehors et le dedans - Histoires de Roms 13



Pour que ce blog s'incarne pleinement, il faut que tu oses aussi parler de toi et de ceux qui s'engagent avec toi pour aider les familles roms dont tu fais le portrait. Il faut les deux côtés de l'histoire."
Un ami (presque) parisien, 
que je remercie encore. 


*

Nous sommes quatre, attablés autour d'un pot de vin à l'Impromptu Kafé, place Colbert, en haut des Pentes de la Croix-Rousse.

Deux Québécois, une Germano-Britannique, une Française.

Trois femmes, un homme.

Christian, Mélikah, Nicki, Anaïs.

Lui vient d'arriver en ville, avec sa caméra. Elles ont beaucoup de choses à lui montrer. Il est prêt, il est venu pour ça.

Elles, la Française et la Germano-Britannique, consacrent chacune plusieurs heures par semaine à visiter des squats, campements ou tentes où se sont réfugiées des familles roms. Elles aident à inscrire les enfants à l'école, accompagnent aux rendez-vous médicaux et administratifs. Elles sont toujours à la recherche de cet équilibre (illusoire) entre la vie de famille, le travail, la vie amicale, sociale, et l'engagement sur le(s) terrain(s).

La quatrième, bibi, essaie depuis maintenant un an de conjuguer toutes ces mêmes choses avec l'écriture de ces billets appelés "Histoires de Roms". 

J'ai toujours été convaincue que l'engagement par l'écriture était valable, utile, mais depuis un an, depuis que je suis sortie de la théorie pour plonger les mains dans le cambouis de la pratique (pour ainsi dire), je sais que je ne peux désormais être vraiment (même minimalement) utile que si je nourris l'une par l'autre, l'écriture par l'action.
Ce n'est pas toujours évident. Mais ça se fait.

Nous sommes donc attablés tous les quatre, C. et les drôles de dames. Il est venu pour nous aider à transformer ce blog, et notre expérience, en un livre où les photos viendraient dire ce que les mots restent impuissants à dire. Montrer ce que mes mots ne savent pas dire parce que je suis parfois tellement plongée dans cette expérience que je n'en vois même plus la rudesse, la violence. (Et aussi parce que ses photos, que je commence à connaître un peu, parlent. Elles ont leur propre voix.)

Quoi qu'il en soit, attablées avec lui, nous lui racontons ce qu'il n'a pas eu l'occasion de lire ici, ou dans les courriels que nous échangeons, ou sur Facebook, ou aux infos... Nous devons ressembler à une espèce de pieuvre à trois têtes qui agite ses tentacules dans tous les sens, parle et boit une gorgée de vin et reparle et s'indigne et ricane et appelle à témoin l'une des deux autres têtes qui y va de son anecdote bientôt poursuivie par la troisième tête, levant les tentacules au ciel en racontant la visite dans ce bidonville boueux où des enfants de moins de deux ans dormaient sous des tentes de fortune minuscules fabriquées avec des bâches de plastique, ou encore les quatre mois passés par des familles sous une bretelle de périphérique...

Il écoute, patient. La pieuvre n'en revient pas. Puis ils passent aux choses sérieuses: qui veut-il rencontrer, quand, comment. Qui la pieuvre a envie de lui présenter. Quel endroit il doit absolument voir. Il y a Fabian et Clara (séparés lorsqu'à bout de nerfs, ils ont subi leur énième expulsion de squat cette année, puis heureusement réconciliés), B. et sa famille (que Nicki aide et suit depuis plusieurs mois maintenant), et Cendrilon qui fait partie de cette quarantaine de personnes ayant passé quatre mois sous une bretelle de périphérique avant d'en être expulsés (je me souviens de mon cri au moment où j'ai appris la nouvelle; dans ma rage, j'ai retrouvé mon parler québécois le plus profond: "Tabarnac, ils les ont mis dehors de dehors?! Câlisse!" ). 

Je ne sais si c'est ici ou ailleurs que j'ai écrit que Cendrillon est la plus belle femme que j'aie vue de ma vie, et que la pauvreté, les 10 ans de trop que la misère a dessinés sur son visage, la fatigue et le découragement n'y changent rien.

C'est à elle que nous irons rendre visite en premier. Nous prendrons la caméra mais nous verrons, pour les photos, si le moment est propice. Il est hors de question de heurter qui que ce soit. Et puis, comme je suis partie à Montréal, puis revenue, comme depuis j'ai repris le travail, et aidé Fabian et Clara chacun de son côté pendant leur séparation, comme je n'ai eu le temps de presque rien, je n'ai pas encore pu aller voir Cendrillon and family dans leur nouveau refuge. Heureusement, ils ont enfin trouvé un endroit où construire une cabane. Les jours noirs du périphérique sont (pour l'instant) chose du passé.


*

Nous y allons à deux, quelques jours plus tard. 

Il s'agit d'une sorte de grand entrepôt où ont été construites quelques cabanes, près d'un ancien immeuble à bureaux.

L'odeur du "tout ce que nous trouvons de combustible" dont ils se servent pour alimenter leurs poêles de fortune est subtile aujourd'hui, mais je la reconnais immédiatement... Elle ramène avec elle tous les souvenirs de ce décembre, il y a un an, où j'ai connu un premier bidonville, un premier groupe de familles roms, et Cendrillon et Fabian et Clara. Ce premier bidonville qui, quelques semaines après, avait été détruit par les bulldozers au petit matin, avec tous les effets de ceux qui y avaient vécu et qui se sont trouvés en plein mois de mars sur le trottoir, sous la pluie, sans aucune alternative, sans savoir où aller...

Les cabanes dans l'immense entrepôt ramènent les souvenirs de cet autre vaste espace où Fabian et Clara avaient lui construit et elle méticuleusement décoré une maisonnette, dans ce squat peu après ravagé par un incendie qui a fait trois morts dont Beni, un petit garçon de douze ans. C'était au printemps 2013.

La suie qui couvre les visages des quatre filles de Cendrilon qui m'accueillent et me sautent au cou me rappelle cet autre incendie, celui qui a brûlé en quelques secondes leur cabane et leur chien à l'été 2013, celui qui les a jetés sous une bretelle de périphérique sans eau, sans rien à manger, sans même une bâche en guise de toit, à même le béton et assaillis par les gaz des tuyaux d'échappement des centaines de voitures qui passaient à côté d'eux et au-dessus de leur tête.

La joue de Cendrillon contre la mienne me rappelle tout autre chose, comme le son de sa voix et ses yeux dans les miens. Autre chose que j'ai du mal à nommer mais qui a à voir avec l'amour maternel. Je ne saurais pas mieux le dire. Elle me regarde avec la tendresse d'une mère qui regarde sa fille, même si elle est moins âgée que moi. 

Vite, je reprends mes habitudes pendant que Christian fait connaissance avec tout le monde. Dresser la liste des choses qui manquent aux enfants, puis aux adultes. Parler de l'avancement du dossier des filles à l'école. As-tu encore du shampooing? Et le linge? Tu as besoin que je te fasse une lessive? Tu me mets ça dans ton caddie et je l'emporte. Les enfants ont des poux? Non, ne dis pas ça. Ce n'est pas ta faute. A l'école de mon fils aussi, il y a une épidémie. Ce sont des choses qui arrivent. On va chercher des solutions avec Anaïs. Une tétine pour le bébé. Ok. Ton frère est en prison. Il a fait une connerie et s'est fait prendre. Ok. Soeurs, frère, belle-soeur, réunis pour amasser quelques sous et maintenant il faut les lui faire parvenir, si possible avec quelques vêtements. Ok. On vous aidera.

Pendant que nous parlons, les enfants sont fascinés par l'homme à la caméra qui m'accompagne. Tout le monde veut se faire prendre en photo et surtout voir ensuite sur le petit écran de l'appareil ce que ça donne. Je découvre donc Christian avec une grappe d'enfants accrochés à lui par les mains, et à sa caméra par les yeux. Je me dis que j'aimerais pouvoir prendre cela en photo, ou savoir le raconter.

*

Ce n'est que le début de ce projet mais déjà, les quelques images qu'il a faites (et qui pour l'instant restent entre nous) m'ont fait comprendre une chose. Comme une gifle. Anaïs, Nicki, moi, nous sommes trois drôles de dames avec nos petites cuillers pour vider un océan de merde dont la plupart des gens n'ont rien à foutre parce qu'il reste pour eux un océan théorique, abstrait, sans visage. Nous tentons de ne pas laisser tomber et dans les soirées, les statuts Facebook, sur ce blog, nous essayons de faire voir ce que nous voyons à ceux qui ne connaissent pas, ne veulent pas imaginer ou ne soupçonnent pas. Mais les mots ont leurs limites, comme notre position. Nous ne sommes pas encore de vieilles routières, mais nous sommes assez aguerries pour ne plus éprouver le même choc en voyant ce que, chaque semaine, nous voyons, et qui est pourtant intolérable.

Les photos ont une beauté, une tristesse et une violence que nous ne voyons plus de la même manière, nous qui avons pris l'habitude, pour que notre aide soit vraiment efficace, de ne plus nous attarder ni nous désoler trop longtemps. L'habitude de vite chercher des solutions, de vite s'activer, de donner du réconfort, plutôt que de s'apitoyer comme des spectatrices que nous ne sommes plus tout à fait. (Et peut-être pour être en mesure de supporter ce que nous voyons, de supporter le fossé entre leur vie et la nôtre, tout en sachant que c'est justement parce que notre vie est celle-là que nous pouvons intervenir dans la leur? Eternelle petite spirale, dangereuse et bouffeuse de temps.)

Les photos et surtout le regard de celui qui les a prises m'ont un peu écrabouillé le coeur, elles ont un peu défait mon blindage. Elle m'ont montré un portrait que je ne vois plus de l'extérieur puisque j'y figure désormais avec Nicki, Anaïs, Cendrillon, Fabian, Clara et les autres. Dans ce portrait il y a des enfants couverts de suie qui courent pieds nus en plein hiver; des mères de famille qui ne savent plus quoi inventer pour nourrir leurs petits; des pères tellement écoeurés qu'ils se mettent à faire des bêtises; des bébés qui n'ont ni couches ni lait; des cabanes faites avec application et amour et n'importe quel matériau faisant l'affaire mais qui en moins de cinq minutes peuvent être réduites en fumée; des gens qui ne savent faire autrement que vous mentir pour vous convaincre de les aider; des petits délits et des grandes dépressions; des veilles dames qui toussent depuis six mois; des collections de mégots de cigarettes partagés en famille; des adolescents au regard triste et écoeuré qui dit Sortez-moi de cette vie, je n'en veux pas!... et trois drôles de dames, armées de leur bonne volonté et de pas grand-chose d'autre, assises dans un coin du portrait, qui savent que la plupart des gens les prennent pour de pauvres folles.

Qui savent que ce tableau, dont elles font désormais partie, pour le meilleur et pour le pire, c'est le grand portrait de famille de ceux dont la société n'a rien à foutre et qui peuvent les uns crever, les autres crier dans le désert, comme ils veulent, jusqu'à la fin des temps si ça leur chante, tant qu'ils ne vont pas s'imaginer que les choses peuvent changer.

Qu'à cela ne tienne. Nous continuerons. Les visites, les démarches, le blog, les photos, le projet de livre, et le reste. Et les doutes, les questions, la peur de n'en faire pas assez ou d'en faire trop. Et les appels et les visites médicales. Et les moments de rires dans les cabanes. Et les accolades. Et les vêtements sales. Et les inscriptions scolaires. Et le shampooing pour les poux. Et les colères contre l'indifférence du monde. Et les coups de gueule. Et les crises de larmes. Et les pots dans un café de la Croix-Rousse pour se raconter tout ça, se sachant donquichottesques mais enfin un peu moins seuls, un peu moins fous.













vendredi 18 octobre 2013

Enfances (Histoires de Roms 12)


"I have no mercy or compassion in me for a society that will crush people, 
and then penalize them for not being able to stand up under the weight."

Malcolm X



Nous n'avions pas vu Sara et Anna depuis des mois. Depuis l'incendie de leur bidonville cet été pour Anaïs, depuis la destruction de leur cabane derrière le KFC en avril 2012 pour moi. J'apprends peu à peu que c'est comme ça: d'expulsion en expulsion, de fuite en fuite, d'abri de fortune en abri de fortune, sur la durée, il arrive souvent de perdre de vue une famille, et de la retrouver.

Sara et Anna doivent avoir 12 et 14 ans, maintenant. "Sara" et "Anna" ne sont pas leurs vrais prénoms (comme pour tous les "personnages roms" de ce blog, pour des raisons évidentes). Elles sont maintenant avec leur mère, la soeur de "Cendrillon", et leur père, dans un immense bidonville boueux près de l'autoroute. À l'orée de, pour ainsi dire. C'est Sacha, le fils de Cendrillon, qui nous a menées jusqu'à elles. 

Les retrouvailles sont à la fois heureuses et tristes. Pour des raisons évidentes.

Nous n'avons pas grand-chose à leur offrir aujourd'hui (nous ne savions pas que nous les retrouverions et avons donc donné tous nos vêtements et toutes nos victuailles aux familles qui dorment depuis bientôt deux mois sous une bretelle de périph'). Nous promettons de revenir le lendemain avec du shampooing, du savon, des vêtements et des collants pour les deux grandes, Sara et Anna, mais aussi des vêtements et chaussures pour les enfants de la belle voisine (enceinte de nouveau, elle est un peu nerveuse, sa dernière grossesse s'étant terminée par une fausse couche au 5e mois, en plein bidonville, avec les pompiers qui la cherchaient désespérément dans le dédale des allées entre les cabanes, sans la trouver). Sa fille de trois ans se promène pieds nus et sans pantalon dans la boue glaciale (il fait 6 ou 7 degrés, il pleut depuis deux jours).

Nous prenons tout de même le temps de nous asseoir toutes ensemble dans la cabane de la soeur de Cendrillon, la mère de Sara et Anna, avec la voisine, ses enfants, et une autre gamine, Dana, quatre ou cinq ans, orpheline de mère. 

Je demande à Anna, qui adorait l'école du temps où nous allions la voir au bidonville derrière le KFC, si elle a continué d'y aller. Son français est toujours aussi impeccable. Elle me dit que oui, qu'elle aime toujours ça.

J'apprendrai par Anaïs qu'en fait elle n'y va plus mais qu'elle ment désormais à ceux qui le lui demandent, parce qu'elle est fatiguée de se justifier, d'expliquer qu'avec les expulsions successives et les préjugés ordinaires qui ont maintenant toutes les cautions pour s'exprimer haut et fort, de manière "décomplexée", comme on dit, avec les insultes et les rejets, elle a fini par abandonner.

Le lendemain, nous y retournons en effet. Nous faisons même une petite séance de photos avec le téléphone d'Anaïs, nous rigolons, il faut beau. Mais ce bonheur (incongru sans doute mais bien authentique) sera interrompu par l'arrivée de policiers cherchant une personne qui aurait commis un délit.

Je n'oublierai jamais ce moment où je me suis retrouvée assise sur une sorte de vieille palette de bois avec cette grappe de fillettes de quatre ans, six ans, sept ans, et la grande Anna, blotties contre moi, en larmes, terrorisées à la vue des hommes en uniforme - qui n'ont été ni gentils ni méchants, ni polis ni impolis, passant devant moi avec ma grappe de fillettes accrochées à moi de partout, ne saluant personne mais n'embêtant personne non plus, peut-être mal à l'aise, qui sait.

Je me souviens de leurs larmes et de leurs gémissements, aux fillettes, de leurs petits cris, de l'impression de ne pas être dans le réel, d'être dans un film tellement je ne pensais jamais vivre ça de ma vie, et de mes mots: "Ne pleurez pas, ça va aller, ça va aller, ce sont des policiers français, ils ne font pas de mal aux enfants, vous n'avez rien fait et ils le savent. Regardez, ils passent, là, ils ne sont pas méchants, vous voyez bien. Calmez-vous. Je suis là."

Et malgré moi, la boule au ventre en me rendant compte que j'espérais de tout mon coeur ne pas être en train de leur mentir.

***

Je connais moins bien Barbara et son petit garçon de quatorze mois, I., que j'accompagne un matin au service d'ophtalmologie d'urgence pour enfants. Le petit I. souffre d'un strabisme un peu inquiétant. Le médecin généraliste que Nicki les a emmenés voir leur a dit qu'il y avait un risque de cécité si on n'agissait pas rapidement. Nicki a pris en charge Barbara, son mari et leurs deux enfants depuis un moment maintenant. Mais ce matin-là elle est en déplacement professionnel et c'est moi qui prends le relais, pour soutenir Barbara et l'aider au cas où la communication avec le médecin ne serait pas suffisamment aisée. Je suis surtout là pour rassurer, quoi. Mais ce n'est pas nécessaire. Les infirmières et les médecins sont tous également charmants, ils complimentent tous Barbara sur la qualité de son français, la beauté de son fils. Elle est elle-même une femme magnifique, aux visage d'une grande douceur, au sourire lumineux.

Dans la salle d'attente, des parents comme elle et comme moi, avec des enfants qui pour certains semblent vivre des choses beaucoup plus inquiétantes que le petit I. Cette petite fille de six ou sept ans, par exemple, qui réside manifestement à l'hôpital, et qui est manifestement en chimiothérapie, que ses parents doivent soutenir voire porter tant elle est faible, qui vient pour un examen après une opération à la tête... Ce petit garçon de quelques semaines dont les yeux vrillent dans tous les sens, serré contre le coeur de sa mère inquiète. Et cette dame assise à côté de nous, dont le fils de peut-être deux ans porte déjà des lunettes aux verres aussi épais que des fonds de bouteilles... Cette dame, quand elle apprendra que le fils de Barbara a un strabisme qu'on peut tenter de corriger (car, heureusement, nous sommes venues avant qu'il ne soit trop tard -- ce qui me fera penser à tous ces gens qui n'ont pas accès à ce type de soins pour leurs enfants, qui n'ont pas de Nicki pour les prendre en charge, les soutenir, les assister dans leurs démarches), mais qu'il faudra pour cela acheter des lunettes qui ne sont pas remboursées lorsqu'on a l'Aide Médicale d'Etat, cette dame inconnue viendra vers nous en disant: "Excusez-moi, j'ai entendu quand vous parliez avec l'infirmière, je suis désolée de vous déranger. J'aimerais vous donner 5 euros pour les lunettes du petit. Voilà. Bonne chance."

Nous sortirons en fin de matinée de l'hôpital, Barbara et moi, avec le petit I. endormi dans sa poussette, et je verrai dans ses yeux cette angoisse que je connais tellement, parce que toutes les mères du monde, sans doute, la connaissent. Je poserai ma main sur la poussette pour l'arrêter et je prendrai la main de Barbara pour lui dire: "Je sais comment on se sent quand notre petit est malade et qu'on a peur de ne rien pouvoir faire pour le soulager. Nous avons bien fait de venir. Il y a des solutions médicales. L'argent, ça se trouve. S'il en faut pour les lunettes, on s'y mettra à plusieurs, mes amis et les amis de Nicki, et ceux d'Anaïs, et on trouvera. Ok?"

Elle m'a fait ce sourire où se mêlaient le soulagement et une sorte de honte qui m'a brisé le coeur. Je donnerais cher pour conjurer ce sentiment de honte de tous les Roms que j'ai croisés ou aidés, cette honte injustifiée qui m'enrage, parce qu'elle est imposée par un discours ambiant, un air du temps qui pue tellement qu'il est capable de faire croire aux gens que la misère est un choix. 

***

Cendrillon, que nous appelons ainsi à cause de la délicatesse de ses mains et de ses manières empreintes d'une grâce princière, Cendrillon dont la beauté brille même au milieu de la suie sous une bretelle de périph', a six enfants qu'Anaïs et moi adorons tous, et un mari aussi beau qu'elle mais qui est en train de baisser les bras et de sombrer dans la boisson. Heureusement, il a l'alcool tendre, quand il a bu il devient comme un petit enfant sans défense, il s'allonge par terre, à même le béton, et pose sa tête sur les genoux de sa Cendrillon, il regarde les enfants jouer avec Anaïs et moi, Cendrillon lui caresse les cheveux et lui chuchote des choses en roumain que nous ne comprenons pas. Mais nous savons que ce sont des mots d'amour, de réconfort et de reproche inextricablement entremêlés.

Nous n'avons évidemment pas de solution pour les loger, eux et les huit ou neuf autres familles qui vivent depuis un mois dans ces conditions que les mots sont inaptes à décrire. Mais nous pouvons leur apporter de l'eau pour qu'ils ne crèvent pas de soif, des couvertures, des vêtements, de l'amitié et aussi, et surtout, autant d'aide que possible dans leurs démarches pour "améliorer" leurs conditions de vie, et inscrire à l'école ceux des enfants qui peuvent y aller. Comme Anna, ils en rêvent tous, mais au fil des expulsions, incendies, rejets, c'est devenu très compliqué. Qu'à cela ne tienne, disons-nous, Anaïs et moi, à Cendrillon, on va prendre les problèmes un à la fois et au bout de la route, il y aura l'école pour ceux des petits qui sont en âge d'y aller, ok?

Etape 1, avant les démarches auprès de la mairie et autres tâches administratives: il faut trouver de quoi manger pour vous tous. 

Le lendemain, accompagnée de Cendrillon, de son grand fils de treize ans, de sa petite de quatre ans et d'une des soeurs de leur mère, nous allons les inscrire, tous ensemble, aux Restos du coeur.

J'y passe une des plus belles matinée de ma vie. Pourtant, je suis entourée de gens qui n'ont pas même de quoi se nourrir... Peut-être est-ce grâce aux câlins de la petite R., collée contre moi toute la matinée. Ou des cours de roumain improvisés de Sacha, ou des échanges tendres et bienveillants avec Cendrillon et sa soeur aînée, des blagues, des rires, des récits de vie, du jus et du cafés partagés, offerts avec tant de bienveillance par le personnel des Restos. 

Coluche serait satisfait. Ici, chaque personne, quelle que soit sa situation ou son origine, semble, le temps d'une matinée, retrouver une dignité qu'elle croyait perdue. Et moi, Mélikah, qui ne manque de rien et qui n'ai pas à me plaindre de quoi que ce soit, moi qui suis là non pas par besoin mais pour accompagner d'autres, j'ai cette même impression de retrouver (de trouver?) une dignité que j'avais soit perdue, soit jamais eue.

Lorsque nous sortons, nous avons entre les mains le précieux sésame: dès demain, Cendrillon, sa soeur et leurs enfants pourront aller chaque semaine faire remplir leur caddy de victuailles pour toute la famille.
***
C'est l'anniversaire de mon mari et nous fêtons cela entre amis. Nicki, Anaïs, leurs conjoints et leurs enfants sont là. 

Parmi ce petit groupe qui court partout, saute sur le lit, se chamaille, veut trop manger de gâteau, ne veut pas de légumes verts, distribue les câlins aux adultes, parmi ce petit groupe d'enfants de trois à six ans dont on peut dire qu'ils ont une vie normale, sinon privilégiée, il y en a au moins deux qui ont participé à des séances de lecture avec un groupe d'enfants Roms; il y en a un qui raconte dans son langage de petit garçon, à tous ceux qu'il croise, qu'il va voir les gens défavorisés pour les aider; il y a ceux qui ont voulu donner des vieilles baskets, des jouets et des doudous aux petits enfants roms que maman va voir sous le périph'; il y a celui qui est allé à plusieurs reprises rendre visite à Fabian et Clara pour leur porter des médicaments ou autre chose, et à qui Clara fait d'énormes bisous mouillés et qui n'aime pas ça mais qui se laisse toujours faire quand c'est Clara, celui qui a gardé précieusement les jouets et le pendentif en argent (un petit trésor familial) qu'elle lui a donné un jour pour lui porter chance. 

Il y a ces petits enfants de trois à six ans qui ont la chance de ne manquer de rien, et il y a leurs parents qui se demandent toujours si c'est vraiment une bonne idée qu'à leur âge ils sachent que la misère existe même pour les enfants comme eux... tout en étant convaincus qu'il vaut mieux savoir de quoi le monde et fait et y être sensible que de se boucher les yeux sur ce que vivent les autres. Leurs parents qui se disent qu'on n'est jamais trop jeune pour apprendre la solidarité. Que leurs enfants en sont la preuve. 






***billet également disponible ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/181013/enfances-histoires-de-roms-12