samedi 30 mai 2015

Money (Histoires de Roms 35)


Photo: Nina, 8 ans


C'est une période particulièrement chargée en matière de travail et de projets. Ces jours-ci, je suis un peu "sur les rotules", comme on dit. Mais c'est samedi matin, je n'ai pas vu Cendrillon depuis plus d'une semaine, et il n'est pas question que cela se prolonge davantage.

*

J'ai rendez-vous avec elle dans le petit centre-ville de mon quartier, où quelques jours par semaine elle vient "travailler" ou "faire la manche", pour reprendre ses propres mots.

Devant cela, j'éprouve un sentiment mitigé.

Depuis deux mois, elle va mal. Elle est épuisée, elle n’arrive plus à rien : ni à mettre les enfants à l'école, ni à laver leurs vêtements, ni à bien les nourrir ou à bien les soigner... et encore moins à s'occuper d'elle-même... Elle carbure au café et à l'insomnie, elle a maigri et vieilli de plusieurs années en quelques semaines... Ajoutez à cela l'évacuation du bidonville où elle et ses six enfants étaient depuis quelques mois, la semaine passée avec eux à dormir dans les parcs et sous les ponts... Bref, elle avait, ces derniers temps, baissé les bras. Le fait qu'elle recommence à aller chercher à manger aux Restos du cœur et qu'elle refasse la manche pour compléter les coups de main, bien insuffisants, que moi ou quelques d'autres essayons de lui donner, est le signe d'un ressaisissement - même si elle est toujours épuisée, et que cela se voit.

Oui, j'en suis au point où je pourrais presque dire que le fait que mon amie se remette à faire la manche est un bon signe... (!!!)

Et évidemment, à la fois, j'ai du mal à accepter qu'elle ait à faire la manche, et à vivre ce qui vient avec. (Je l'ai bien vu aujourd'hui, alors que je passais un moment avec elle et trois de ses filles, dont je m'occupais en attentant que leur tante vienne les récupérer pour ne pas qu'elles aient à mendier avec leur mère.) Et j'aimerais tant avoir les moyens (financiers) nécessaires pour lui épargner cela!

Mais si je les avais, ces moyens, et que je lui permettais de s'appuyer totalement sur moi financièrement, ne serait-ce pas terriblement infantilisant pour elle? Qu’en penserait-elle ? Qu’en ferait-elle ? Accepterait-elle ?

Ou alors, est-ce que si j’avais ces moyens, je ne devrais pas plutôt me dire (admettant qu’elle accepte) que je lui sers d'appui, de filet, de roue de secours, le temps qu'elle se repose, qu'elle reprenne des forces, qu'elle construise un nouveau projet de vie, qu'elle le mette à exécution et que bientôt, elle n'ait plus besoin de moi? Et qu'alors on fasse une grosse fête?

Questions inutiles, me direz-vous. Puisque ces moyens, je ne les ai pas. Mais questions valables, tout de même, car la relation que j'ai nouée avec elle dépasse maintenant, et de loin, celle de la dame patronnesse romanesque et des miséreux de cinéma à qui elle a décidé de faire la charité.

Entre Cendrillon et moi, cela va dans les deux sens, désormais, malgré l'inégalité de classes, et c'est précisément pour cela que notre relation n'est plus aussi simple qu'elle l'était. 

Et c'est pour cela que lorsqu'elle et son compagnon me disent: "Mélikah, maintenant, tu fais partie de la famille, donc nous pouvons te parler franchement. Nous ne sommes pas pareils. Tu le sais. Je le sais. Tu as une maison avec une baignoire, l'électricité, une autre vie. Ce n'est pas grave pour nous. Tu es comme la famille et tu partages, et tu écoutes quand on t'explique les choses que tu ne connais pas. Mais voilà. Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre si nous n'expliquons pas. Et parce que maintenant tu es comme la famille, on va te les expliquer. Même si c'est difficile. Ok?"

« C'est un honneur que vous me faites, leur ai-je répondu. Et bien sûr qu'il faut qu'on se parle de ces choses-là. On ne peut plus faire autrement, maintenant. N'ayez pas peur de me parler franchement. Je suis prête. »

Autrement dit, ils en avaient marre de jouer aux "bons pauvres" et moi à la dame patronnesse. Et c'est tant mieux. Même si c'est plus compliqué.

Parfois, le fait qu'une relation se complique est le signe qu'elle compte pour ceux qui s'y sont engagés, et qu'ils espèrent la voir tenir dans la durée.

*

J'ai donc passé ce matin une petite heure avec les trois filles de Cendrillon en attendant leur tante pendant que leur mère faisait la manche. Sur la place de la mairie, il y avait un mariage algérien. La mariée, sa famille et son époux dansaient sur le trottoir au son d'une musique magnifique. Les trois petites et moi nous sommes mêlées à la foule qui regardait et dansait tout autour. Nina, 8 ans, a pris quelques photos avec mon téléphone.

Mia, 4 ans, que nous surnommons affectueusement la diablesse de Tasmanie, allait, un peu excitée, d'une personne à l'autre, disant bonjour à l'un, voulant faire un bisou au bébé de l'autre, demandant un euro au troisième... j'essayais de lui expliquer, doucement, comment s'adresser aux gens qu'elle ne connaît pas, qui peuvent parfois être susceptibles, ou se sentir agressés même si bien sûr ce n'est pas ce qu'elle voulait. Les gens, témoins des explications que je lui donnais, alors qu'elle jetait ses petits bras autour de mon cou et me disant "d'accord, Mélikah, mais pourquoi?", ont en général eu sur nous des regards bienveillants. Je vis dans un bon quartier, pour ça.

Nous avons croisé un ami J.C. et sa fille, qui allaient ensemble à la piscine. j'ai éprouvé une fierté de gamine qui m'a un peu surprise en faisant les présentations: "J.C. je te présente Cendrillon et ses trois filles, Nina, Florina et Mia, Cendrillon, je te présente J.C. et sa fille, des amis"... Mais Cendrillon, je l'ai vu - et malgré que mon ami l'ait saluée avec une chaleur que je sais tout à fait sincère -, éprouvait quant à elle une fierté mêlée de gêne... 

J'ai fini par les laisser toutes les quatre au soleil, il fallait retourner à ma vie, aux choses à faire. Chacune des louloutes m'a fait, comme c'est maintenant notre coutume, un bisou sur les lèvres (ce qui me fait fondre chaque fois). Nous avons fait quelques projets pour les prochaines semaines. Cendrillon m'a serrée dans ses bras. Elle m'a dit "la prochaine fois que tu viens chez moi tu verras, j'ai un cadeau pour toi". J'ai rougi. Je lui ai dit "je sais que c'est compliqué mais un jour, si tu es prête, tu pourrais venir boire le café chez moi. Les filles pourraient jouer avec mon fils. Mais ce n'est pas urgent. Tu me diras."

Et je suis partie, la laissant à son "travail" pour la journée. Faire la manche. À la fois heureuse qu'elle existe, heureuse qu'elle me fasse de plus en plus confiance, heureuse que nous soyons en train d'entrer dans une relation plus franche même si plus compliquée, qui ose aborder frontalement nos différences... et le cœur gros de me dire qu'entre nous, il pourrait y avoir n'importe quelle différence, de tempérament, de culture, de traditions ou de croyances, mais que celle-là, celle du fric, est vraiment la pire de toutes. 
  


*billet également disponible sur Mediapart (Le Club): http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/300515/money-histoires-de-roms-35

mardi 28 avril 2015

Familles (Histoires de Roms 34)




Aujourd'hui, nous voulons vivre autrement. Et c'est possible. C'est devenu possible. Nous voulons vivre de telle sorte que personne ne marche sur personne, que personne ne crache sur personne, que personne ne dise à personne Tu as l'air bien modeste dans le dessein de l'amoindrir et de mieux l'entuber...
Lydie Salvayre, Pas pleurer, 2014.


*


J'accroche le vélo et je me dirige, le coeur palpitant, vers leur nouveau lieu de vie. Je crains de ne pas trouver leur baraque, peur que les gens qui sont là ne puissent pas m'informer, ou de ne pas bien arriver à me faire comprendre, à faire comprendre qui je cherche... Le compagnon de Cendrillon m'a bien dit de lui téléphoner en arrivant, et qu'il viendrait me chercher à l'entrée, mais il y a ce maudit problème de forfait de téléphone portable qui fait que je ne peux apparemment plus passer d'appels jusqu'à nouvel ordre.

Une petite voix en moi dit: "Il fait beau. Avec un peu de chance, les enfants joueront près du rond-point, et dans le groupe il y aura une des petites de Cendrillon, et vous vous tomberez dans les bras, et elle te guidera jusqu'à la nouvelle cabane."

J'arrive à peine au rond-point, je m'engage à peine sur le passage clouté, que j'entends hurler mon prénom. Et que je la vois. Nina, 8 ans. Qui court vers moi, les bras tendus. Qui me saute au cou et entoure ma taille de ses jambes et se colle à moi. Qui chuchote mon nom encore et encore.

Je la serre comme si j'avais pensé ne plus jamais la revoir. Parce que c'est un peu vrai.

Et exactement comme je l'espérais, elle descend de mes bras, me prend la main et me dit: "Viens, je t'emmène à la maison."

Je la suis. Il fait beau. Les gens sont dehors dans les allées. Une très belle musique, aux accents klezmer (enfin, à mes oreilles de dilettante), joue à tue-tête. Certains dansent et chantonnent devant leur cabane. Je les salue. Je suis Nina, qui me tient fermement par la main, qui me guide avec autorité dans les allées.

Et nous arrivons chez eux. Ils sont tous là: Cendrillon, son compagnon, et les autres enfants. Cendrillon et moi nous tombons dans les bras. S., le grand de 15 ans et A., 13 ans, me serrent contre eux. On m'offre du poulet au riz, une robe trouvée au marché, un café. Nina et deux de ses soeurs (6 et 4 ans) s'entassent pêle-mêle sur mes genoux. On se couvre les unes les autres de baisers. Je les dévore des yeux, je n'arrête pas de les regarder. Ils sont encore plus beaux que dans mes souvenirs. Je le leur dis. Ils rient: "t'es folle, Mélikah!"

Je passe une grosse heure chez eux. Nous nous racontons les derniers jours et nous recommençons nos projets d'avenir (oui, nous avons des projets d'avenir, ils sont modestes mais ils existent). Nous parlons longuement, parfois avec l'aide de l'aîné qui maîtrise très bien nos deux langues...

Et il y a des moments où j'ai l'impression de sortir de mon propre corps pour nous regarder de haut et me dire que toute cette histoire, notre histoire, est tout de même incroyable. 

Moi, à F., 6 ans, qui ne parlait pas un mot de français il y a deux ans et qui le parle merveilleusement maintenant: "Alors vous avez dormi dehors plusieurs jours, ma pauvre louloute?"
Elle: "Oui. Depuis qu'ils nous ont dégagés de l'ancienne place et avant qu'on vienne ici, on a dormi dehors plusieurs fois."
(Sous un pont, sur la pelouse d'un parc, sur le trottoir, les quatre enfants de 8 ans et moins, les deux ados, et les deux adultes. Pendant plus d'une semaine. Et pour être, le plus souvent, chassés de sous le pont, puis de sur le trottoir, puis de la pelouse du parc.)
Moi: "Tu étais collée contre maman, quand même, tu avais des couvertures?"
Elle: "Oui. Mais j'avais froid."
Moi: "Je suis tellement désolée... j'étais partie à la campagne pendant deux semaines... J'étais inquiète... je vous cherchais... je téléphonais partout, et Anaïs aussi... Elle a même roulé dans les rues avec sa voiture... Elle ne vous trouvait pas..."
Elle: "Moi je savais bien que tu nous retrouverais."
Moi: "C'est pas moi. C'est grâce à ta maman et à H. Dès qu'ils ont trouvé un téléphone, ils m'ont appelée."
Elle: "D'accord.... C'est pas grave. Tu as apporté des barrettes comme tu avais promis la dernière fois?"
Moi: "Oui. Je les ai données à ta maman. Il y en a des roses et des rouges, comme tu l'avais demandé. Avec des paillettes. Maman dit que c'est pour quand vous retournerez à l'école. Parce que vous allez y retourner. Mais avant il faut vous retrouver des vêtements. T'en fais pas. Il faudra quelques jours encore, mais on trouvera."

Elle me prend des mains mon téléphone et demande à son grand-frère de faire une photo de moi, d'elle et de ses soeurs, collées les unes contre les autres. Mon coeur bat la chamade. Je ne sais pas exactement comment nommer ce qui est en train de se passer. Bonheur semble un terme court, ou trop général. Celui-ci, de bonheur, a la saveur particulière des choses réputées impossibles qui ont pourtant bien lieu.

H., le compagnon de Cendrillon, regarde sa bien-aimée déguster son assiette de poulet. Je leur dis en riant que je n'aurais jamais dû manger avant de venir, que ça sent diablement bon mais que malheureusement, je n'ai pas faim. 

Après avoir mendié toute la matinée, ils ont amassé, à eux deux, trois euros cinquante. Il a pu acheter ce poulet, qu'ils ont cuisiné avant que j'arrive. Parmi nos projets d'avenir il y a celui de leur trouver des tâches plus rentables, aussi modestes soient-elles... Peinture, menus travaux, etc. Mais ce n'est pas pour tout de suite, pour le moment il faut se réinstaller et tenter de redémarrer la scolarité des filles.

H. s'approche de moi et, sur le ton de la confidence, me dit: "Tu sais, la Cendrillon, on dormait dehors et elle pleurait la nuit, elle disait encore et encore Je suis perdue de Mélikah! Je suis perdue de Mélikah!"
Mon coeur se serre: "Mais moi aussi, vous savez. J'avais peur qu'on ne se retrouve jamais. J'en étais malade."
Lui: "Et tu vois, on est là."
Moi: "Oui! On est là."

Il me prend la main et la tapote. Cendrillon rougit et me sourit comme une gamine timide. Nina me caresse la joue comme elle ne l'avait jamais fait avant: avec confiance et familiarité.

Elle se colle contre moi. Deux de ses soeurs s'immiscent dans notre étreinte en rigolant.

Moi: "Mes chéries, vous êtes comme mes nièces..." Je me retourne vers le compagnon de Cendrillon: "C'est quoi, en roumain, nièce? Tu sais, c'est pas tes enfants, mais presque. Les enfants de ta soeur."
Lui: "Tu veux dire, c'est comme la famille."
Moi: "Oui, c'est ça."
Lui: "Oui. Toi et nous, on est comme la famille. Je te jure."

Nous nous sommes quittés sur ces mots. J'étais tellement transportée en rentrant à vélo que j'ai eu peur d'avoir un accident.

Et on dit qu'un fossé devrait nous séparer, eux et les gens comme moi.


Moi je dis au diable le fossé. Je l'enjambe dans un sens, eux l'enjambent dans l'autre. On finit toujours par réussir à se rejoindre.



Et il n'est pas né, celui qui va nous arrêter.



*Billet également disponible sur Mediapart, section Le Club; http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/280415/familles-histoires-de-roms-34



dimanche 12 avril 2015

Fin de trêve (Histoires de Roms 33)


They broke all the windows
And they took all the door knobs
And they hauled it away in a couple of days
Then someone yelled : « Timber, take off your hat ! »
Cause we’re all falling down here
Falling down

Tom Waits

*

J’étais horriblement pressée ce matin-là. Nous passions les voir en voiture, en coup de vent, avant de nous rendre à une réunion de famille, à une heure de Lyon. Ils allaient mal, car une nouvelle expulsion était, est, imminente. C’était une question de jours, et nous le savions.

Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes, cela leur a été confirmé par la police, qui est passée les prévenir : c’est, probablement, demain. Ou mardi au plus tard.

Bien sûr que leur vie dans ce bidonville n’est pas une vie. Ceux qui les aiment le savent bien. Mais faute de mieux, ou plutôt de « moins pire », comment faire ? Et que leur souhaiter ?

Chez Fabian comme chez Clara, mais plus encore chez Cendrillon, je sentais au téléphone, depuis quelques jours, quelques semaines, le moral se dégrader, peu à peu… et je reconnaissais la réaction de chacun, que je connais désormais assez bien, à l’imminence d’une nouvelle période d’errance, selon son tempérament propre et unique. Fabian, qui tentait de me rassurer, moi, quand je l’appelais, qui se montrait combattif, mais dont la voix, emplie d’une lassitude qu’il n’arrive jamais totalement à me dissimuler, le trahissait. Clara qui trouvait des prétextes pour appeler plus souvent que d’habitude mais qui, en vérité, avait surtout envie que nous parlions avec elle, Anaïs ou moi, que nous lui accordions un peu de notre temps, de notre écoute, que nous lui murmurions des paroles rassurantes. Leur couple qui en subissait le contrecoup et qui entrait de nouveau dans une phase orageuse. Quant à Cendrillon, qui depuis quelques semaines va de plus en plus mal, je l’ai trouvée ce matin-là dans sa cabane, assise sur le lit, le regard baissé, comme paralysée de tristesse, incapable de me dire plus que deux mots de suite. Ma Cendrillon, presque catatonique, tenant à peine compte de ma présence chez elle.

Mais ce n’est pas que de ça que j’ai envie de vous parler aujourd’hui. C’est de ce moment où je me suis engagée dans l’allée principale, au grand soleil, par ce samedi matin, pressée, harassée et inquiète, n’ayant encore vu aucun d’eux, et que j’ai entendu des petites voix au loin qui criaient mon prénom, et que je les ai vues, là-bas, tout au bout, au loin, toutes petites, trois des filles de Cendrillon et deux de leurs copines, âgées d’entre 4 et 8 ans, courir, courir vers moi, répétant mon nom encore et encore, riant… Mon cœur s’est fendu. J’ai couru moi aussi. Je me suis accroupie et elles se sont jetées dans mes bras, mes bras qui ont tenté de contenir 5 petites filles qui savaient rire et se réjouir de me voir malgré ce qui les attendait, ce qui ne cesse de les attendre depuis que je les connais.

J’avais apporté des œufs en chocolat. Mon fils avait tenu à leur réserver une partie de ceux qu’il avait reçus. Je me suis sentie un peu ridicule, au milieu de cette allée boueuse, à quelques jours d’une nouvelle expulsion, sachant les adultes au plus bas, de distribuer mes œufs emballés de papier métallique multicolores aux gamins. Mais ils étaient contents à ce moment-là. Et je me suis dit : c’est déjà ça.

Après ma courte visite à leurs parents et à Fabian et Clara (toujours suivie par ma grappe de petites filles à qui je distribuais les bisous et disais : « Je ne peux vraiment pas rester longtemps aujourd’hui, mes poulettes, cinq minutes et je dois partir, ok ? »), elles m’ont raccompagnée jusqu’à l’entrée du terrain. Il m’a tout fallu pour les convaincre de me laisser partir. Celles que je connais le mieux, les trois filles de Cendrillon, me racontaient toutes sortes de choses de leur petite vie, dans un français qui s’est spectaculairement amélioré même si par la force des choses et des épreuves, leur fréquentation de l’école reste trop sporadique… Je me souviens de R., 6 ans, me disant, avec un sérieux qui m’avait fait fondre : « Mélikah, je voudrais te demander quelque chose. La prochaine fois quand tu vas venir, est-ce que tu pourrais me rapporter des chips et des barrettes ? Roses s’il-te-plaît, les barrettes. » Cette petite, il y a deux ans, ne parlait pas un mot de ma langue.

Elles ont fini par me laisser partir. Pour bien me regarder m’éloigner, elles ont escaladé une voiture déglinguée qui se trouvait à l’entrée du terrain et, se tenant toutes les trois debout sur le toit, dans la belle lumière jaune, elles ont agité la main, crié : « Au revoir, Mélikah ! Au revoir ! A bientôt ! », en m’envoyant des baisers volants.

Je leur ai crié : « Au revoir ! A bientôt ! Je vous aiiiiiiiiiime ! »

Et je me suis demandé, abattue, comment nous allions faire, tous. Comment moi, les bénévoles et amis qui tiennent à elles, le personnel de l’école qui leur est incroyablement dévoué, leur père épuisé, leur mère effondrée, allions trouver un moyen de leur proposer un avenir digne de ce nom. Digne d’elles.

 

vendredi 20 mars 2015

A parte / apartheid (Histoires de Roms 32)

Photo: Christian Desmeules


You were born into a society which spelled out with brutal clarity, and in as many ways as possible, that you were a worthless human being. You were not expected to aspire to excellence: you were expected to make peace with mediocrity.
 James Baldwin, The Fire Next Time, 1963. 




Je ne veux pas parler pour eux, ou parler en leur nom. Ils n’ont pas besoin qu’on parle à leur place. Ce ne sont ni des imbéciles, ni des animaux. Il est vrai que beaucoup d’entre eux, par exemple les personnes dont il est question ici et que je côtoie depuis deux ans, ont bien d’autres chats à fouetter que de vouloir parler au nom de leur peuple pour dénoncer ses conditions de vie – ce qui déjà supposerait que « les Roms » sont un groupe homogène et uni, vivant invariablement dans les mêmes conditions, que chacun de ses « membres » percevrait en tant que tel; ce n’est pas le cas, enfin ça ne semble pas aussi simple. Il est vrai que certains autres auraient peur que cela leur attire des problèmes, que d’autres encore savent pertinemment que s’ils prenaient la parole, personne ne les écouterait. Tout semble vouloir les empêcher ou les dissuader de prendre la parole. Mais cela ne change rien au fait qu’avant de prétendre, moi, parler pour eux, il faudrait au moins que je sache qui sont ces gens en lieu et place de qui je prétendrais parler. Bref il faudrait que j’aie une idée claire et nette de ce que ça signifie, en réalité et dans les faits, de dire « les Roms », cette expression dont je commence à penser qu’elle est employée pour désigner, dans certains cercles de notre société, un groupe de gens qui ont en commun non pas une « origine ethnique » ou une « race », comme on voudrait nous le faire croire, mais plutôt des conditions de vie (insupportables, intolérables, mais dans lesquelles on les laisse néanmoins vivre). 

Le sociologue Eric Fassin l’a bien montré, et à plusieurs reprises : c’est en remplaçant, comme cause des différences de modes de vie entre eux et nous, la réalité de leur pauvreté par l’idée de « race », qu’on a pu désigner ceux qu’on appelle les Roms d’abord comme entièrement responsables (par nature, parce qu’ils sont eux) de la misère dans laquelle ils vivent, ensuite comme responsables des problèmes de tous… et enfin comme l’Autre absolu et à rejeter – ce qui est bien sûr fort commode, car refuser de se reconnaître en eux, c’est refuser de voir que confrontés aux mêmes réalités qu’eux, nous leur ressemblerions. Et on se garde bien sûr de dire qu’il y a des gens qui se considèrent de descendance rom, ou qui se désignent eux-mêmes comme Roms, et qui ont un travail, vivent dans un appartement, sont parfaitement intégrés  – qui sont donc, aux yeux des cercles de notre société dont je parlais à l'instant, invisibles… Je me demande si, à eux, on donne parfois la parole, dans les médias, l’espace public, etc. Cela me semble peu probable, ou enfin on ne le fait pas autant qu’avec des Gadjé qui les aiment, les côtoient, ou veulent témoigner de leurs conditions d’existence.

Et quoi qu’il en soit, moi, je ne veux pas parler en leur nom. Je veux parler d’eux, de ceux qui font partie de ce qu’on appelle, abusivement, « le problème Rom », et que j’ai croisés et côtoyés ces deux ou trois dernières années. Du choc de ces rencontres. En mon nom propre et avec ma subjectivité propre. Sans prétendre aucunement savoir ce que je ne sais pas ou être ce que je ne suis pas.
 
Car pour toutes sortes raisons (la barrière de la langue, le fait que je ne suis pas certaine d’avoir totalement gagné leur confiance, le fait que les urgences et difficultés graves que nous avons parfois à gérer ensemble ne laissent pas toujours beaucoup de temps pour les confidences), ils conservent pour moi leur part de mystère, leurs zones d’ombres, leur jardin secret et leurs différences.

Ces différences, même celles que je devine sans les connaître, celles qui existent et que je ne connais pas, celles que j’ai constatées et desquelles j’ai tenté de m’enrichir, celles qui m’effraient parfois, je suis néanmoins déterminée à vivre avec. Tout comme les mystères de leurs vies qui, peut-être, ne me seront jamais éclaircis.

C’est aussi cela, tenter de nouer des liens avec des personnes qui ne sont ni de votre milieu socio-culturel, ni de votre classe sociale. Résister, coûte que coûte, aux forces qui voudraient que l'idée d'amitié entre vous soit illusoire. 

Les révolutions ont eu beau s’aligner en chapelets, il n’en demeure pas moins que tout est fait pour que perdure la division étanche entre les classes, une certaine forme de ségrégation, ou d’apartheid. C’est vrai de nombre de pays. La France n’en est pas exempte. Elle n’est en cela ni meilleure ni pire que le Canada, les États-Unis ou les autres pays riches, je suppose.

En côtoyant les gens dont je parle ici, j’ai ressenti ce que George Orwell décrit dans ses textes sur les bidonvilles de son pays au début du 20e siècle, ou ce que James Baldwin dit des ghettos noirs de son époque. Cela existe toujours. Le choc de deux mondes que tout voudrait empêcher de se rencontrer et de tenter de se comprendre. Il est là. Dans ma vie. Tous les jours, ou presque. Sauf qu’eux, les gens dont je parle dans ces billets, et moi, avons apparemment décidé d'en faire fi. Malgré le mystère que nous sommes parfois l’un pour l’autre. Malgré la méfiance instinctive qui point parfois pour l’un envers l’autre – peuvent-ils me faire confiance et me raconter les expédients auxquels ils sont parfois poussés? Peuvent-ils espérer que je ne les juge pas, que je ne décide pas à leur place des choix qui seraient « bons pour eux »? Et eux, garderaient-ils un lien avec moi si je ne pouvais plus les soutenir? Ont-ils pour moi une affection véritable?

J’écris tout ça et je croise les doigts. Je croise les doigts pour que ce que j’écris ici soit réciproque! Qu’ils se disent, à leur façon, dans leurs mots, la même chose à propos de moi que moi, je me dis d’eux : notre rencontre est faite d’échanges, d’apprivoisements, de fraternité, d’affection et de mystère.

Mais justement, ce qu’ils pensent de moi en leur for intérieur, ce qu’ils disent de moi lorsque je ne suis pas là, ce qu’ils éprouvent et découvrent… ça non plus, je ne prétends pas le savoir. J’ai des intuitions, des espoirs et des doutes. Et un élan qui me porte vers eux quelles que soient les réponses aux questions qui demeurent entre nous. 



***billet également disponible sur Mediapart (Le Club): http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/200315/parte-apartheid-histoires-de-roms-32

mardi 10 février 2015

"Eux" et "nous" (Histoires de Roms 31)


photo: Christian Desmeules


Ils sont exactement comme vous et moi pris au sein des nôtres. Liés, soudés de diverses manières (intérêts en commun, coutumes, langue, habitudes, mais aussi conditions de vie, dans leur cas inhumaines). Ils forment des groupes, par exemple sur un bidonville ou dans un squat, au sein duquel se trouvent des gens de tous types, de tous tempéraments. Comme pour nos groupes ou milieux sociaux, à vous et moi. Ou plutôt, pour le dire de manière plus juste : ils sont exactement comme vous et moi si nous nous retrouvions dans la même misère et le même rejet.

Vous vivez dans la rue ou dans une cabane de bidonville, ou dans un squat, bref dans un endroit où il n’y a pas d’eau courante. Vous tenez à ce que vous et vos enfants, vos vêtements, tout cela soit aussi propre que possible, surtout s’il faut que ces derniers aillent à l’école, par exemple. Vous devez parcourir au moins 200 mètres, à l’aller et au retour, avec de grands seaux ou bidons pour aller chercher de l’eau, froide évidemment, que vous ne pouvez réchauffer que sur un poêle de fortune. Vous n’avez pas toujours les moyens nécessaires pour acheter shampooing, savon, etc. (car parfois c’est shampooing, savon, ou nourriture, mais rarement les trois à la fois), et les Restos du cœur ou Caritas, où vous allez une fois par semaine, si vous le pouvez, si vous en trouvez la force et le courage, vous remplissent parfois fort modestement votre caddie, puisque leurs ressources sont évidemment, tragiquement, limitées en comparaison des besoins qu’ils souhaiteraient pourtant combler. 

Dites, vous faites comment? 

Un peu facile, de déclarer que « les Roms sont sales », quand on peut soi-même prendre deux douches par jour et faire des lessives trois fois par semaine, à l’eau chaude s’il-vous-plaît, et que de surcroît on ne tente pas de s’imaginer un instant que tout le monde n’a pas cette chance, ne trouvez-vous pas?

Ou encore, vous vivez sur un bidonville, d’abord en très petit nombre et, au fil des mois, à mesure que de nouvelles familles démunies sont accueillies sur le terrain et que les cabanes se construisent, en groupe de plus en plus large. Au début, tout le monde fait l’effort de réunir ses déchets et poubelles dans des sacs, à l’entrée des lieux, là où les camions de ramassage de déchets passent lors de leurs tournées. Et lorsque tout le monde se rend compte que le ramassage des ordures n'a, en fait, pas lieu, que les sacs s’accumulent, que les relations avec les voisins, lorsqu’il y en a, s’enveniment, vous faites quoi? Quand les rats commencent à apparaître puis à pulluler et à grossir, mordant vos gamins la nuit pendant que tout le monde dort et que vous restez réveillé, une chaussure à la main, pour faire la chasse aux rongeurs et protéger les petits ventres et les petites joues aimées… Vous baissez les bras. Vous baissez les bras, vous laissez allez, vous laissez faire et vous laissez dire, que par culture et pire, par race, vous « aimez les ordures » et que vous êtes « comme des rats ». Vous avez trop de problèmes à gérer, de détresse à encaisser, de drames à vivre au quotidien, pour tenter d’aller faire des exposés à tous ces gens qui vous crachent au visage au réel comme au figuré, pour tenter de leur expliquer que ce n’est pas parce que vous êtes « rom » que vous vivez ainsi, que c’est parce que vous êtes pauvre, pauvre au-delà de tout ce qu’ils peuvent imaginer, et que non, ce n’est pas un choix!

Ils sont exactement comme vous et moi pris au sein d’un groupe des nôtres. Il y a les artistes, les sanguins, les timides, les audacieux, les plus ou moins éduqués, les plus ou moins indignés, les plus ou moins résignés, les traditionnels et les progressistes, les protestataires et les conservateurs… Il y a la nécessité de survivre en milieu bien plus qu’hostile, et les ressources plus ou moins grandes que le désespoir, la nécessité, les soutiens ou l’absence de, donnent aux uns et aux autres, aux uns et pas aux autres. Comme partout il y a ceux qui sont plus vulnérables et ceux qui sont forts, et parmi ceux qui sont plus forts il y a les solidaires, qui souhaitent se mettre ensemble pour tenter de construire, et les profiteurs, qui semblent vouloir appuyer de leur grande main terrorisante sur la tête de ceux qui sont en train de se noyer, pour la garder sous l’eau. (Personnellement, je me suis toujours assurée de me tenir à distance de ces derniers. Ils sont assez peu nombreux pour qu’en plus de deux ans, je n’aie eu aucune difficulté à les éviter. Bien sûr, ils vivent rarement dans des cabanes de bidonville. Et meurent rarement de faim. Et font une sale réputation, injustifiée et cher-payée, à l'ensemble de ceux qu'on se hâte de considérer comme « les leurs » alors qu'ils sont tout sauf cela.) (D'ailleurs, les profiteurs, n'en voyez-vous pas tous les jours, à la télé et dans les journaux, et dans votre propre vie, parmi "les nôtres"?)

Bref, ces gens qu’on appelle les Roms sont comme vous et moi, et chaque fois qu’un de leurs comportements ou de leurs choix m’étonne ou me déstabilise (car bien sûr, cela a pu arriver, et même réciproquement! nous n'avons pas toujours la même conception de ce qui est "une solution", ou même "un service", et je me suis en tentant de les aider gourrée plus souvent qu'à mon tour!), je m’efforce de faire deux choses.

Primo, me demander si, à leur place, je ferais autrement, ou mieux. (Puis-je vraiment prétendre que je refuserais de recourir à certaines solutions qui me semblent "contestables" aujourd’hui que, comme c'est pratique!, je n'en ai nul besoin? La réponse est non.)

Secundo, simplement essayer de me rappeler une chose : ils ont le droit de fonctionner, penser et raisonner autrement que moi. C’est même leur droit le plus sacré. Et plutôt que de m’ériger en instance qui jugerait que ce qui diffère d’elle est forcément suspect, j’accepte et respecte. Et je n'ai pas forcément, même, à « tenter de comprendre ». Qu’est-ce qu’on en a à faire, que moi, Mélikah Abdelmoumen, je comprenne ceux de leurs choix ou modes de pensée qui diffèrent des miens? Pour qui me prendrais-je de croire cela essentiel, voire simplement intéressant? Apprendre le respect de ce qui m’est autre, étranger, respect qui signifie que je n’ai ni à questionner, ni à justifier, ni à réfléchir à, ni à méditer sur, car ce ne sont encore que d’autres manière de tout ramener à moi, à mes schémas et à mes modèles.

Bref lâcher prise et dans le même temps, lutter contre ce défaut d’imagination si répandu, selon lequel on est incapable de se projeter dans l’autre… ou plutôt ce dysfonctionnement qui ressemble à un déni - car se projeter dans l’autre c’est accepter qu’entre lui et moi, il y a une part d’identité... et qui veut savoir qu’il pourrait ressembler à ça? Devenir ça, honni et rejeté de tous, méprisé et pointé du doigt?

Nous sommes tout de même quelques-uns, à n’avoir pas peur de leur ressembler, à ces gens que nous aimons, bien au contraire, ni de nous dire qu’un jour, si la misère nous tombait dessus, que nous devions vivre dans un bidonville sans eau et sans électricité, etc., nous ne serions guère différents d'eux. Ou alors oui, nous le serions, par notre pitoyable manque de ressources et de débrouillardise devant cette expérience pour nous inédite, celle de la pauvreté.

Mais nous nous distinguerions de ceux qui ne veulent rien savoir de se préoccuper des miséreux, au moins par une chose : en les fréquentant, ces personnes venues d’ailleurs qu’on appelle les « Roms », nous avons beaucoup appris. Et même si nous serions sous le choc, malheureux, dévastés, en nous retrouvant un jour dans la misère, grâce à eux nous aurions au moins, pour l’affronter, quelques-uns des trucs et astuces de survie qu’ils nous ont montrés au fil des semaines, des mois, des années. Ces trucs et astuces qu’ils nous ont fait partager un jour en buvant le café avec nous dans leur cabane, par exemple, nous regardant avec un sourire taquin et fier, lorsque, béats, nous leur exprimions notre admiration et notre ébahissement, avec force exclamations et louanges. Captivés comme des enfants par ce qu'ils savent faire et dont nous nous savons parfaitement incapables.

Et surtout nous savons déjà, et ce n'est pas rien, que si un jour à notre tour nous traversons des difficultés graves, nous pourrons sans hésiter, mais vraiment sans hésiter, nous rendre chez eux, frapper à leur porte, entrer, nous asseoir sur leur lit, pleurer devant eux, puis manger à leur table, rire avec eux, boire leur café. Nous réchauffer auprès d'eux.






billet également disponible sur Mediapart, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/100215/eux-et-nous-histoires-de-roms-31



lundi 26 janvier 2015

S'unir (Histoires de Roms 30)

Autoportrait d'un oeil, R., 6 ans

"Ainsi, en parlant, je dévoile la situation par mon projet même de la changer ; je la dévoile à moi-même et aux autres pour la changer ; je l'atteins en plein coeur, je la transperce et je la fixe sous les regards ; à présent, j'en dispose, à chaque mot que je dis, je m'engage un peu plus dans le monde, et du même coup, j'en émerge un peu davantage puisque je le dépasse vers l'avenir." Jean-Paul Sartre, Qu'est-ce que la littérature ?

*

Je n'ai trouvé son message que le lendemain, le samedi après-midi. 

Il m'avait téléphoné la veille, le vendredi soir, vers 19 heures, ce qui n'est pas dans ses habitudes. Plutôt que de faire sonner puis de raccrocher en se disant que si j'apercevais son numéro sur l'afficheur, je le rappellerais aussitôt que je serais disponible, il a utilisé une partie du crédit de temps d'antenne de son propre téléphone pour me laisser un message. Ce qui n'est pas non plus dans ses habitudes. Ses conditions de vie ne lui permettent pas de s'acheter, comme ça, régulièrement et sans compter, les précieuses cartes de temps d'antenne Lycamobile qui lui permettent de passer des appels.

Peut-être mon portable était-il éteint pour la soirée au moment où il a téléphoné, ou à l'autre bout de l'appartement pendant que je préparais à dîner? Je ne sais plus. Quoi qu'il en soit, ce n'est que le lendemain, en début d'après-midi, que j'ai remarqué que j'avais un message de lui, le compagnon de Cendrillon.

"Mélikah, c'est moi, H., est-ce que tu peux rappeler mon téléphone s'il-te-plaît?"

Sur le coup, à part être surprise d'entendre sa voix sur mon répondeur, je ne me suis pas spécialement inquiétée. Il était prévu que je passe les voir, Cendrillon, les enfants et lui, ce week-end. C'est une période difficile. Cendrillon a du mal à tenir le coup. On dirait qu'elle décline, qu'elle est déprimée - on le serait à moins! avec un ex-conjoint en rétention préventive depuis des mois, six enfants à qui leur père manque évidemment, leur angoisse et à gérer, la misère jusqu'au cou et une cabane de bidonville pour seul toit! Elle peine à emmener les enfants à l'école tous les jours, à les garder propres comme il le faudrait malgré le froid, l'absence d'eau courante, les jours de pluie glaciale qui ont transformé les allées du bidonville en gadoue qui n'a jamais le temps de sécher... Elle nous inquiète un peu, on la sent qui est à deux doigts de baisser les bras. Et lui, l'actuel compagnon, aimant et aidant selon les propres mots de Cendrillon, fait ce qu'il peut pour la soutenir... mais c'est dur.

Je le rappelle donc le lendemain du soir où il m'a laissé son message, convaincue qu'il s'agit de se dire à quel moment il est préférable que je passe ce week-end, habituée maintenant à ce que ce soit lui qui téléphone pour prendre nos rendez-vous, planifier nos rencontres, régler les questions administratives et faire les démarches qu'elle n'arrive plus à effectuer seule. 

"H., c'est moi, Mélikah! Comment tu vas?"

Il ne va pas bien. Ou plutôt, elle, Cendrillon, ne va pas bien. Elle est à l'hôpital. Et évidemment, comme je ne parle pas roumain, que son français à lui est très bon pour les choses de la vie courante mais qu'il n'est pas médecin, il n'arrive pas à me dire pourquoi elle y est. Je comprends que quoi qu'il en soit, il est possible qu'elle sorte ce soir. Il me demande si je pourrais passer les voir. "Parce que Cendrillon, pas ça va."

*

C'est samedi après-midi. Nous recevons six personnes à la maison le soir. Anaïs, débordée par son nouveau boulot, prépare également une soirée chez elle. C'est le week-end et Roxanna, dont le boulot est de travailler d'arrache-pied et avec un dévouement inégalé en tant que médiatrice auprès des gens que nous aidons (pour les admirables Médecins du Monde), en a bien besoin. Oser les déranger? Une hospitalisation et moi qui n'arrive pas à en savoir les raisons, ça justifie que je les embête un samedi après-midi, ou pas? (Surtout que Roxanna, elle, parle le roumain.) 

Je me dis que oui. Que peut-être même elles seraient heurtées que je ne les dérange pas. Je laisse des messages. J'attends. J'ai un autre rendez-vous téléphonique avec H. à 18 heures. Je n'arrive à me concentrer sur rien

*

Je n'ai pas eu à me morfondre longtemps. Très vite, un texto d'Anaïs. Tiens-moi au courant. N'hésite pas à me téléphoner. Elle est disponible le lendemain matin, que ce soit pour aller chez Cendrillon ou à l'hôpital.

Peu après, un appel de Roxanna, qui n'a pas hésité un instant, même si c'est le week-end, à téléphoner à H. pour mieux comprendre ce qui arrive à notre Cendrillon.

Les nouvelles sont à la fois bonnes et mauvaises. Elle va en effet rentrer chez elle ce soir. Elle n'est pas en danger, mais elle l'est. Elle a cédé à l'épuisement, physique et moral, à l'angoisse et au fait qu'elle n'arrive pas à manger à cause du stress depuis des semaines et des mois, qu'elle boit des quantités industrielles de café pour tenir. Elle est tombée dans les pommes. H. et un cousin l'ont emmenée à l'hôpital. On l'y a gardée car sa situation est inquiétante. Elle a été plusieurs jours sous perfusion. Elle a craqué.

Lorsque je reparle à H. à 18 heures, et quelques secondes après à ma belle Cendrillon avec sa petite, toute petite voix, un plan de secours a été élaboré: Anaïs et moi irons dès demain matin chez elle, nous verrons ce qu'il faut faire pour pouvoir remettre un peu les choses sur les rails, pour que les enfants puissent aller à l'école avec des vêtements propres, que Cendrillon soit accompagnée par Roxanna dans un parcours pour lui refaire une santé et lui redonner des forces, pour savoir comment nous pouvons aider H. à l'aider... et pour leur dire que nous sommes là.

Au téléphone, émue, la voix faible, elle rit tout doucement, me dit que ça ira, que H. est gentil et qu'il s'occupe bien d'elle, qu'elle l'aime beaucoup, qu'elle a hâte de me voir, et lui à côté d'elle me dit qu'il est heureux que Roxanna, Anaïs et moi nous préoccupions d'eux, et moi je lui dis carrément à lui, tant pis pour les convenances, "Merci! Merci tu es super. Et nous t'aimons beaucoup, nous aussi!"

Il rit de bon coeur. Moi également, malgré mon coeur serré. A demain, à demain, sans faute.  Et gros bisous.

*

Comment, d'une situation de cette gravité, tant de bonheur et de chaleur peuvent-ils naître?

Anaïs et moi arrivons le lendemain dans la cabane. Cendrillon est là, amaigrie, pâle, son sourire timide, à côté du poêle. Les enfants poussent des cris de joie en nous voyant. H. m'embrasse comme du bon pain. Anaïs et moi nous précipitons littéralement vers Cendrillon et nous l'entourons de nos bras. Quatre bras qui lui caressent l'épaule, la serrent, lui prennent la taille, lui touchent la joue, lui écartent une mèche de cheveux qui tombait devant les yeux. Joues collées, un nez dans le cou, baisers sur les joues, et rires pour ne pas pleurer.

Anaïs s'assied auprès de H. et de S., l'aîné de Cendrillon, tout content parce que nous lui avons dégoté aux soldes des baskets neuves. Celles des autres enfants ont été offertes par la directrice et les maîtresses de l'école primaire que fréquentent les trois filles cadettes. Deux d'entre elles, selon une tradition bien à nous, m'empruntent mon portable pour jouer les photographes.

Cendrillon me propose un café. Elle s'en sert elle-même un tout petit fond de tasse, obéissant aux consignes données par Roxanna. Je crois que ce doit être l'un des meilleurs cafés que j'aie jamais bus. Fort, sucré, comme dense, et incroyablement savoureux. Je le lui dis.
- C'est le café roumain, Mélikah. C'est très bon. C'est pour ça que tu aimes. (Et, avec un sourire espiègle:) C'est pas comme ton café français pas bon!

Le reste de cette matinée, qui demeurera gravée dans ma mémoire, et qu'il fallait que j'écrive ici, pour que ceux qui me liront voient, soient témoins, mesurent, s'est passé entre les câlins de ces enfants que j'aime avec fureur (et dont les progrès en français sont tout simplement spectaculaires), Anaïs discutant paisiblement avec l'aîné qui lui raconte qu'il a gardé un contact régulier avec son père mais qu'il a une belle relation avec le compagnon, Roxanna qui est au téléphone pour prendre des nouvelles et donner conseils, chaleur, soutien, H. et moi qui faisons le planning de la semaine, rendez-vous, lessives à faire, et ainsi de suite.

A un moment, R., 6 ans, surexcitée, qui épuise sa mère, qui l'énerve, refuse de l'écouter, de se calmer... La tension monte. Je m'accroupis pour pouvoir lui parler face à face, à sa hauteur, et je lui dis: "écoute, poulette. Je sais que tu comprends bien ce que je dis parce que tu parles très bien le français maintenant, et que tu es grande. Ta maman est vraiment très fatiguée. Elle a besoin que tu sois grande. Que tu te calmes, que tu sois toute douce avec elle. Que tu lui fasses des bisous. Ok? Tu m'entends?"

Je la serre contre moi, je la sens qui se calme un peu... "D'accord, Mélikah", me dit sa petite voix rauque. Un autre bras que les siens m'enserre pendant qu'une main caresse vigoureusement mes cheveux. C'est Cendrillon. Elle s'est accroupie aussi. Elle m'embrasse dans le cou. 

Pendant le reste de notre visite, l'humeur reste celle-là. Affection rieuse ou émue, joie, espoir.

On dirait qu'une nouvelle étape vient d'être franchie entre nous tous. Celle où nous mesurons à quel point quoi qu'il arrive dans cette lutte, nous sommes ensemble

Et je me dis que cela, avec toute sa rudesse et sa beauté, cela qui est à la fois un scandale et un miracle, il faut que je le dise. Que je l'écrive. Dont acte.




* billet également disponible sur Mediapart, Le Club, ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/melikah-abdelmoumen/260115/sunir-histoires-de-roms-30

lundi 22 décembre 2014

Le Noël d'un bidonville (Histoires de Roms 29)

Rendre la vie invivable est sans doute la manière la plus économique de faire partir « ces gens-là » ; c’est aussi la plus coûteuse pour eux – par définition. Reste à apprécier le prix, pour notre humanité, de l’inhumanité qu’il nous faut mettre en œuvre pour les exclure. 
Eric Fassin, Roms et riverains, éditions La Fabrique, (avec Carine Fouteau, Aurélie Windels, Serge Guichard), 2014.


*


Nous y allions en espérant répandre un peu de joie et d'amour. Mais leur rendre visite "chez eux" en pleine période de Noël, ce n'est pas si simple. Parce que si c'est bien cela, offrir et recevoir un peu de chaleur, de réconfort, une bonne dose de fraternité entre humains... c'est aussi s'exposer, encore plus que d'habitude, à ce qu'il est difficile, voire insupportable, de regarder en face.

Nous y allions en espérant répandre un peu de joie et d'amour, Anaïs et moi, avec notre petit sapin et nos guirlandes et décorations de Noël, nos sacs de vêtements lavés ou à donner, nos petits cadeaux tout modestes, notre sollicitude... Et c'est bien et bien ce qui s'est passé, mais dire que nous en sommes revenues heureuses et comblées, les gens que nous aidons souriants et repus de notre visite, serait mentir.

Parce que rendre visite chez elles aux familles roms que nous aidons (et qui depuis deux ans vont de bidonville en squat en bretelle de périph en bidonville), pendant cette période où tout nous encourage, tous, à fermer les yeux sur ce qu'ils vivent et ce qu'ils sont, est sans doute encore plus rude que d'habitude.

Rendre visite, à Noël, à Cendrillon et aux enfants, à Clara et Fabian, à Maria et à sa tribu, et à ces autres personnes qui vivent là et que nous ne connaissons pas autant mais que nous respectons, demande, on dirait, encore plus de courage que d'habitude. 

Cela demande de garder les yeux ouverts sur l'indignité de leur situation, de faire face à leurs doléances et à leurs questions. "C'est Noël, vous avez pensé à nous, vous ne nous oubliez pas, merci pour les guirlandes, le sapin, les vêtements, etc... Vous êtes gentilles. Mais il y a tout de même un problème, il y a un terrible problème: nous vivons l'enfer. Pourquoi? Pourquoi nous laisse-t-on vivre ainsi? Pourquoi rien ne peut-il changer, jamais?"

*

Ce samedi d'avant-Noël où nous y passons avec notre petit sapin, nos guirlandes, nos babioles, nos sacs de vêtements et nos sourires plein d'amour, nous nous croyons fortes et aguerries, Anaïs et moi - et je suppose que dans une certaine mesure, nous le sommes. Nous sortons de sa voiture et nous dirigeons vers le bidonville avec détermination et enthousiasme, impatientes de retrouver ces gens à qui nous sommes attachées... confiantes, en quelque sorte. C'est pour cela que ce que nous verrons et que pourtant nous connaissons par coeur nous fera l'effet d'un formidable coup de poing au ventre, d'un uppercut spectaculaire... Pourquoi y a-t-il des jours où c'est plus difficile que d'autres d'avoir sous les yeux ce que nous savons pourtant toujours? 

Parce que c'est Noël, peut-être. Et que l'ironie est trop cruelle.

Parce qu'éviter de faire semblant, se forcer à regarder en face la part sombre de la vie au bidonville - alors qu'on préférerait, sans doute égoïstement, se dire qu'on passera quelques moments de joie et de chaleur avec eux à l'occasion de Noël - est sans doute la chose la plus difficile que je connaisse.

Faire face à leurs questions, à leur colère, au récit de ce que cela leur fait de vivre dans la misère, les écouter sans fuir, leur répondre sans faire semblant d'avoir des moyens et des ressources que nous n'avons pas, assumer devant eux notre propre impuissance et reconnaître que nous ne suffisons pas, que nous ne suffirons jamais. Attendre que la colère retombe et que l'on puisse revenir à la chaleur, parfois même à la joie, comme à ce moment magique où Cendrillon éclate d'un grand rire affectueux quand je lui montre que je sais maintenant dire "janvier", ianuarie (date où la modeste bourse d'études du collège arrivera enfin pour ses deux aînés), "carotte", morcov (à trouver pour le repas du réveillon) et "étendre", întinde (le linge que j'ai lavé mais qui n'est pas encore tout à fait sec, uscat)... Un grand rire franc et beau après nous avoir fait, écoeurée, la liste de tout ce que ses enfants n'auront pas pour Noël : des chaussures fermées, des manteaux, des chaussettes, des couches, de l'eau pour se laver, de quoi manger un vrai repas de Noël, de quoi manger un vrai repas tout court, l'envie de continuer à vivre ainsi...

Apprendre que S., 14 ans, a exposé à Anaïs, les larmes aux yeux, les raisons pour lesquelles elle ne veut pas retourner au collège à la rentrée: "je ne veux plus y aller, tout le monde se moque de moi, parce que je n'ai pas d'habits propres, pas de baskets pour le sport, pas les 80 euros de la bourse que tous les autres ont eu avant les vacances parce que mes parents n'ont pas de compte à la banque... ils ne peuvent pas ouvrir de compte parce que sur la carte d'identité roumaine il n'y a pas la signature... tout est bloqué! Pourquoi c'est comme ça?"

Entendre sa mère me dire, en tremblant de rage, qu'elle n'en peut plus, que si ça continue ils vont tous laisser tomber, qu'elle a fait tout ce qu'on lui a demandé: inscrire les enfants à l'école, les accompagner, rencontrer la maîtresse, s'assurer qu'ils aient tous les matins des vêtements propres sur une personne propre malgré l'absence d'eau courante, le manque de moyens pour acheter du savon et du shampooing... Tout ça pour quoi? Rien. Rien, et c'est bientôt Noël.

Entendre la voix étranglée du musicien D., qui nous supplie de lui trouver des chaussures ou de l'argent pour en acheter, et nous demande avec un sourire timide si nous pouvons lui trouver un sapin, à lui aussi... et lui répondre que c'est compliqué, non, impossible (il faut dire le mot, la vérité, même si on sait que ça lui fera mal), à nous deux, toutes seules, de trouver des chaussures pour tous ceux qui en ont besoin, ou des sapins, ou des boules de Noël... Dire à une voisine de Cendrillon que c'est difficile de trouver des vêtements pour tous les enfants du bidonville, qu'il ne nous en reste plus de la taille du sien, que nous sommes désolées... Lui proposer à elle, mais aussi à Maria et au violoniste, faute de mieux, d'au moins emporter pour eux des vêtements à laver. Rougir jusqu'aux oreilles quand ils arrivent avec les boîtes de savon à lessive qu'ils ont achetées et qu'ils nous forcent à prendre, pour ne pas abuser, parce que ça suffit, que nous dépensons trop de savon déjà, qu'ils y tiennent. Accepter parce que nous comprenons que c'est pour eux une question de dignité, presque d'honneur. 

Constater nous-mêmes, en nous rendant de cabane en cabane, combien en ce jour de décembre froid qui suit plusieurs jours de pluie, évoluer dans les allées du bidonville est devenu impossible. Un calvaire. L'allée centrale est tellement boueuse que les pieds s'y enfoncent jusqu'à la cheville, qu'on ne cesse de se les tordre, justement, les chevilles, qu'on rentrera chez soi maculées de boue jusqu'aux genoux et qu'il faudra se changer, laver les vêtements et nettoyer ses chaussures mais que ce sera fini alors que pour eux, c'est ainsi tout le jours, à tous les déplacements, qu'il n'y a pas d'eau pour laver les chaussures et le pantalon, pas de douche chaude en rentrant après, et le plus souvent, même chez les enfants, pas de chaussures dignes de ce nom, pas de chaussettes. Qu'on marche en babouches ou en sandales ou carrément pieds nus, à quelques degrés au-dessus de zéro, dans cette fange glaciale.

Tenter de rester fortes, pour eux qui vivent tout ça, parce que ce n'est quand même pas nous qui sommes à consoler. Résister à la tentation de nous en vouloir de ne pas faire davantage alors que nous ne pouvons pas faire davantage, et que bordel, il n'est pas normal que nous soyions si peu nombreux à faire ce que nous faisons.

Repartir le ventre noué. Se regarder, dans la voiture, après un long silence. Se dire toute notre indignation, notre colère et notre peine, en un regard ou presque. "C'est dur!" ... "Tu m'étonnes! J'ai mal au ventre!"... "Moi aussi." (Depuis deux ans que nous nous accompagnons dans cette lutte, Anaïs et moi avons besoin de peu de mots pour nous comprendre.)

*

Nous avons poursuivi notre journée et notre week-end, avec la promesse d'y retourner bientôt et de continuer à faire face. De ne pas baisser les bras. De tenir bon. Pour eux. 

Mais nous n'avons qu'une envie: leur demander pardon, pardon au nom des nôtres, de ces gens de notre monde qui vous laissent pourrir dans le vôtre, qui vous laissent dans cet état, sans ciller, sans bouger, sans se troubler, sans s'émouvoir. 

Pardon, amis. Nous sommes minuscules devant votre sort si injuste, nous sommes impuissantes devant vos épreuves, mais nous les reconnaissons. Nous vous reconnaissons, nous vous voyons, nous vous aimons.