mardi 30 avril 2013

Rituels (Histoires de Roms - 5)

On dirait qu'un schéma commence à se dessiner lors de mes "tête-à-tête médicaux" avec Clara. Comme c'est souvent le cas dans les amitiés qui commencent, je suppose. Ces débuts d'amitiés intenses dont on ne sait pas encore où ils mèneront, fasciné qu'on est par le fait de découvrir qu'apprendre à s'aimer, c'est aussi apprendre à voir et à entendre l'altérité de l'autre.

Aujourd'hui nous avions rendez-vous devant le merveilleux service d'odontologie de l'Université de Lyon 2 (ce n'est pas ironique, ces gens sont, vraiment, merveilleux) pour une chirurgie dentaire, et pour le troisième de ce qui sera sans doute une litanie de rendez-vous, étalés sur les prochaines semaines, voire les prochains mois.

Il y a eu les fois où, comme nous communiquions d'abord par téléphone, et puisque deux personnes qui ne parlent pas tout à fait la même langue se comprennent toujours moins bien quand elles ne sont pas face à face, nous avons galéré pour nous retrouver, chacune comprenant un lieu de rendez-vous différent: le métro, l'université elle-même, telle place. Mais c'est bon maintenant. Pour nous donner rendez-vous, même au téléphone, nous savons parfaitement nous faire comprendre l'une de l'autre.

J'arrive donc en général devant l'Université et je la vois descendre du tram, ou alors c'est elle qui m'attend assise à l'arrêt du tram et moi qui marche vers elle. Au début, avant de me voir, il y a son petit air grognon, préoccupé. Puis, lorsqu'elle me voit, d'habitude, s'ajoutent les yeux qui tremblent et sa phrase pendant que nous nous faisons la bise, et qu'elle retient ses larmes: "Oh, Mélikah, beaucoup de problèmes, trop, trop de problèmes." Et alors que nous marchons vers le rendez-vous, le rituel se poursuit: j'essaie de lui remonter le moral en lui disant que nous allons en régler un dès maintenant, de problème, que c'est déjà ça, j'essaie de m'informer des autres soucis, j'essaie de lui dire lesquels je peux prétendre régler aujourd'hui, à court, à moyen ou à long terme, parmi cette liste qui me donne toujours envie de m'asseoir à même le pavé pour pleurer (réaction que je me garde bien de laisser paraître), tant elle semble toujours s'allonger, jamais se réduire. J'essaie de garder mon sang froid et de ne pas lui montrer le gouffre que je vois s'ouvrir devant moi chaque fois que je prends de nouveau conscience du fait que je me tiens avec ma petite cuiller devant l'océan, que je suis assez folle pour penser que je vais réussir à en entamer la désespérante étendue, ne serait-ce que modestement, microscopiquement. 

J'essaie de ne pas montrer à Clara le sentiment de panique qui m'étreint en me rendant compte que même en consacrant plusieurs heures par semaine à nos rendez-vous médicaux, même en continuant à leur rendre visite au squat, à elle et Fabian, aussi régulièrement que possible, même en étant toujours joignable ou presque, toujours sur le qui vive, je n'arrive pas à la cheville de ce monstre polymorphe: ses soucis de santé, sa misère, la cruauté de sa vie ici, au soi-disant pays des droits de  l'Homme. Et que comme s'il n'était pas suffisant de me rendre compte de ma propre insuffisance devant la quantité de ses épreuves, à elle, elle que j'ai juré d'aider à se soigner jusqu'au bout, cette première insuffisance me renvoie à l'autre: celle que j'éprouve, encore plus vertigineuse, devant ses collègues dans le malheur, les autres habitants du squat, ces deux-cents personnes, dont cent enfants (certains scolarisés depuis plusieurs années) qui risquent d'être jetés à la rue dans 48 heures... Philippe et Anaïs essaient d'organiser des séances de lecture avec eux, pour les sortir, au moins par le coeur et la tête, ne serait-ce qu'une heure, de la misère...Misère qui n'empêche pas pour autant leurs parents d'entretenir avec tant de soin ces petits espaces de vie irréprochables où ils aiment nous recevoir, qu'ils aiment nous montrer comme pour dire: "Regardez, nous sommes Roms mais nous ne sommes pas ce que l'on dit de nous. Même dans la misère la plus noire, notre intérieur est impeccablement tenu, et nous y tenons."

Mais je bifurque. Symptôme classique de la warrior don quichottesque à la petite cuiller.

Clara et moi nous retrouvons donc pour un de nos rendez-vous médicaux et au début elle grogne, elle a l'humeur noire, elle s'en confie à moi et cela lui donne envie de pleurer. Ou alors la tristesse prend le pas sur une mauvaise humeur qu'elle craint être de mauvais goût? Je ne sais pas mais plus nous nous connaissons, moins elle cache son exaspération. C'est bien ainsi. Aujourd'hui, 30 avril, elle me montre combien ces deux sentiments vont de pair. Elle me dresse la liste, impressionnante, de ce qui ne va pas, je lui dis franchement sur quoi je suis en mesure de l'aider. Et à mon tour je n'essaie plus de lui cacher mes propres limites, les limites de mes propres moyens, qui ne sont évidemment pas à la hauteur, mais qui n'en sont pas moins à sa disposition. On s'entend sur tout ça. Et alors on passe comme à une deuxième phrase de notre petit rituel: je tente de la faire rire, d'aller chercher la part ricaneuse en elle, la part espiègle.

En général, une fois que le médecin vient la chercher, je n'ai pas encore tout à fait réussi à la dérider. Elle essaie de sourire, mais ce n'est pas encore ça. Vient la suite: elle est prise en charge et moi, je dois retenir mes larmes, je dois éviter que le merveilleux personnel du service d'odontologie de l'Université de Lyon 2 me prenne pour une sorte de drama queen. Je n'y arrive jamais tout à fait. Je dois toujours aller me cacher un peu aux toilettes. J'étouffe. Je mesure combien ma petite cuiller de don quichotte-zozotte est ridicule. 

Lorsque je vois Carla réapparaître, flanquée d'un étudiant en odontologie attentionné, dévoué, rassurant, que je la vois sourire au moment où il nous explique la suite des opérations, je me dis voilà, c'est elle maintenant qui va m'aider à tenir. 

Aujourd'hui, il nous explique qu'à cause des suites de la chirurgie et des antibiotiques qu'elle prend il faut qu'elle s'abstienne de boire de l'alcool, ce qui la fait bien rire car elle ne boit pas. "Moi, jamais l'alcool. Mais Fabian! Oh! Hoy! Peut-être donne-lui aussi des antibiotiques? Hihihi!" (Elle rigole, bien sûr... Fabian ne boit pas plus qu'un autre.)

Je n'en reviens pas. Je serre sa main dans la mienne. Et puis, on nous explique qu'elle doit absolument s'abstenir de fumer pendant au moins 48 heures. Là, elle explose, mi-clown mi-sérieuse, disant que ce n'est tout de même pas possible, qu'il y a des limites, que c'est hors de question! J'insiste avec le médecin, qui lui explique que le problème, si elle triche, c'est que cela causera une douleur bien pire que ce qu'elle connaît maintenant.

Quand nous sortons et qu'avec un air de défi elle m'annonce qu'elle va s'allumer une clope, là, maintenant, et qu'elle en a vu d'autres, que c'est bon, il me faut tout pour l'en empêcher. Elle me dit "D'accord, je le ferai après, à la maison, quand tu n'es pas là." Et elle rit. Elle me regarde et dans ce regard je reconnais mon propre caractère rebelle, mon propre entêtement. Je me dis qu'avec ce besoin de parfois opposer l'humour au malheur, nous sommes faites pour nous entendre. 

Au moment d'aller à la pharmacie chercher ses médicaments (chez ce merveilleux pharmacien de la Guillotière qui s'occupe d'elle comme d'une reine depuis plusieurs semaines, juste à côté du bar "De l'autre côté du pont"), elle me dit qu'elle a mal à la jambe, qu'elle va s'asseoir et m'attendre. Que le pharmacien nous connaît bien maintenant, qu'il me remettra les médicaments, que ça ira.

Ce n'est qu'une fois en train de discuter avec lui (qui me demande des nouvelles d'elle et qui me donne quelques conseils pour la suite), que je me rends compte qu'elle m'a sans doute envoyée ici pour pouvoir fumer une clope tranquille. 

Je ne pense même pas un instant à la gronder ou à lui en vouloir. Le sentiment qui domine est surtout l'inquiétude. C'est vrai qu'en sortant de la pharmacie, je me précipite un peu vers la place où je sais qu'elle m'attend.

Je l'aperçois. Elle se tient la joue (normal, après l'extraction de dent). Elle marche en rond. Elle est toujours debout. C'est déjà ça.

Je sais une chose: je n'ai aucune leçon à lui donner, et elle ne voudrait certainement pas m'entendre si ce genre de lubie me prenait. Aussi, lorsque je la retrouve avec mon petit sachet de Doliprane et que je vois sa tête, je ne lui demande pas si elle a fumé, ni pourquoi elle semble avoir si mal. Je le comprends tout de suite. Et elle comprend que je comprends. Elle souffre le martyre. Elle n'a probablement pas même pu prendre davantage qu'une bouffée, ça n'a même pas dû la satisfaire. Mais elle se tient droite et elle affronte la douleur l'air de dire, "Si tu crois que ça suffit pour m'abattre". Elle me fait penser à moi.

Je l'accompagne à l'arrêt de bus, je la serre dans mes bras comme d'habitude, je lui dis qu'on s'appelle demain, elle m'embrasse en retour, elle ne fait pas semblant de ne pas avoir retrouvé avec la douleur son humeur noire. Lorsque je lui dis de bien dire à Fabian que pendant deux jours c'est lui qui fait le ménage, la vaisselle, la cuisine, et que si j'entends dire qu'il n'obéit pas au doigt et à l'oeil à sa femme je vais venir personnellement lui chauffer les oreilles, elle y va d'un rire grognon . Elle me traite en amie. Elle ne joue pas la comédie.  Les salamalecs de dame patronnesse et de mendiante style comtesse de Ségur, ça n'est pas notre truc. 

Je la quitte et je rentre chez moi, le coeur gros, une main crispée sur mon ventre et l'autre serrant ma petite cuiller. "L'océan n'a qu'à bien se tenir", me dis-je entre deux soupirs de découragement et en essuyant mes larmes, "Je vais lui refaire le portrait, moi, une goutte à la fois!"







jeudi 25 avril 2013

Désirs d'avenir (Histoires de Roms - 4)


Five hundred twenty-five thousand six hundred minutes,
Five hundred twenty-five thousand moments so dear,
Five hundred twenty-five thousand six hundred minutes,
How do you measure a year ?
In daylights? In sunsets? In midnites? In cups of coffee?
In inches? In miles ? In laughter? In strife?
Five hundred twenty-five thousand six hundred minutes,
How do you measure a year in the life?
How about love? Measure in love. Seasons of love.
Donny Osmond, "Seasons of Love"









Je suis dans la salle d'attente de la clinique de l'école d'odontologie de l'université Lyon 2, à me demander ce qui me prend de pleurer comme une fontaine, de hoqueter et de sangloter alors que j'attends d'en savoir plus sur les problèmes de mon amie C., que j'accompagne ici pour la seconde fois.



Oh, et puis ras-le-bol de l'appeler par une initiale. Je ne peux évidemment pas dire son véritable prénom, alors je lui en invente un. Appelons-la Clara. Et son mari, F., appelons-le Fabian. Voilà.



Il y a trois semaines, ils ont découvert à Clara un abcès qui menaçait de se répandre jusque dans sa gorge et de l'étouffer, de la tuer. Ils lui ont donné des antibiotiques et nous ont demandé de revenir pour poursuivre le traitement (dévitalisation d'une dent, extraction d'une autre, puis encore plein d'autres trucs, nous en avons pour des mois). Ils découvrent aujourd'hui que la disparition de l'abcès (mais pas de l'infection) a révélé d'autres problèmes. Il faudra revenir encore bien des fois. Ils ont été adorables et se sont démenés pour nous trouver en urgence deux autres rendez-vous, dans pas trop longtemps, même si tout était censé être bloqué jusqu'en juin. Ils ont traité Clara comme une personne très fragile et très spéciale (ce qu'elle est), même si Clara est une Rom.

Je suis donc dans cette salle d'attente, entourée de tant de gentillesse, et de véritable engagement par ces étudiants dans leur métier, ce qu'il signifie. Et c'est beau. Mais ce n'est pas pour ça que je pleure. Je pleure comme si j'avais peur de perdre une soeur. J'ai peur qu'entre ces problèmes dentaires graves et ses problèmes abdominaux sévères (éventration abdominale inopérable en raison apparemment de chirurgies excessives en Roumanie), Clara ne vive pas longtemps. Et j'essaie de comprendre quand tout a basculé. Quand Clara et Fabian me sont devenus irremplaçables à ce point et de cette manière-là. 

Depuis que les Roms sont entrés dans ma vie, beaucoup de choses ont changé. On sait bien, quand on décide d'entreprendre ce type d'engagement, que notre vie va basculer. Comment dire? Qu'il faudra lui insuffler une certaine discipline, tisser ensemble la vie que nous avions toujours connue et le temps que nous comptons désormais consacrer à aider concrètement, les mains dans le cambouis et tout le reste, des concitoyens démunis, victimes d'injustice et de discrimination. Des parias. On sait qu'il faudra à tout prix éviter, si on veut continuer de pouvoir se regarder dans la glace, de stopper brutalement, de les laisser tomber, de revenir à sa vie d'avant. Et on se doute bien, quand on commence, que si le rythme se prend si naturellement, si ça fait quand même du bien d'affronter sans peur ce sentiment dont on savait se débarrasser à bon compte en donnant une petite pièce de temps en temps, même s'il est bon d'enfin le vivre sans le fuir, on n'a vu que la pointe de l'iceberg. Qu'on n'a pas fini de s'indigner, de se révolter, de se démener, de s'inquiéter, de se désoler.

Il y a eu ça bien sûr avec Clara et Fabian, comme avec leurs voisins et les autres Roms que Philippe et moi, avec notre pote Anaïs et son mari, continuons d'aider, chacun dans la mesure de ses moyens et capacités.

Mais les larmes que je verse, maintenant, dans cette salle d'attente, ces sanglots que je dois aller cacher aux toilettes, ce sentiment dévastateur que je devrai cacher à Clara quand elle sortira de consultation, procèdent d'autre chose. Et soudain je vois exactement le moment où tout a basculé.

C'était il y a une semaine. On avait appris qu'étaient comptés les jours de Clara et Fabian dans le squat qu'ils venaient tout juste d'intégrer après la destruction au bulldozer de leur précédent lieu de vie. Que la ville avait coupé la source d'électricité de l'entrepôt désaffecté où eux-mêmes et quelque 200 autres personnes vivent - certains depuis des mois. Electricité dont ils savaient bien qu'ils n'étaient pas censés se servir, mais le moyen de recharger les téléphones portables qui sont leur seul lien avec le monde extérieur, ou d'avoir un peu de lumière le soir sans cette petite tricherie? 

Bref, plus de courant, éviction imminente et un jour où je téléphone pour avoir des nouvelles et demander ce dont ils ont besoin, pas moyen de les joindre. Pendant vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures où je n'ai cessé de penser à tous ces moments passés dans l'une ou l'autre des cabanes que Fabian a construit de ses mains, à boire le café, à discuter, à rire, à chercher des solutions et même, une fois, à déguster des spécialités roumaines cuisinées toute la matinée par Clara avec les victuailles qu'on lui avait données pour la semaine au secours populaire.

Vingt-quatre heures où j'ai pensé à comment j'avais finalement, il y a peu, décidé que oui, une fois par semaine s'il le faut, pendant des mois s'il le faut, j'allais accompagner Clara dans tous les rendez-vous médicaux nécessaires pour la remettre sur pied. Comment, en réalité, contrairement à ce que je me serais imaginé, une fois la décision prise, c'est devenu la chose la plus simple, la plus naturelle, la plus facile à intégrer au tissu de ma vie.

Vingt-quatre heures où j'ai pris la mesure de combien je tiens à ces rêves que nous avons échafaudés ensemble une fois, chez eux, en rigolant et en buvant du Coca. Leur dossier de la Caisse d'Allocation Familiale, enfin traité après presque deux ans d'attente, qui permettra à Clara d'avoir une sorte de pension d'invalidité (une somme dérisoire pour vous et moi, une révolution pour Fabian et elle), un numéro de sécurité sociale, une carte vitale, tout ça en attendant janvier 2014, date bénie où Fabian aura le droit de travailler. Fabian qui parle un français tout à fait respectable et qui est un ouvrier du bâtiment pas seulement méticuleux et professionnel, mais même talentueux. Et alors nous nous imaginions tous ensemble, avec Anaïs, nos hommes en nos enfants, invités dans leur premier studio, qui serait retapé miraculeusement par Fabian et décoré avec amour par Clara. Je voyais déjà la première fois où je les présenterais à mes amis. Les photos de nous tous dans leur premier appartement français, que j'enverrais à mon père...

Je voyais des projets avec Clara et Fabian. 

Dans cette salle d'attente je vois maintenant que l'avenir dont ils n'osaient plus rêver et celui que je suis déterminée à les aider à faire advenir se sont, comme nous, rencontrés.

Et lorsque Clara sort de chez le dentiste, que nous allons à la pharmacie acheter ses antibiotiques, qu'elle me pointe  du doigt une vitrine de boutique féminine et qu'elle me promet qu'un jour, nous irons ensemble nous acheter des robes d'été, qu'ensuite nous marcherons en faisant voler nos longues jupes ensoleillées en nous tenant par le bras dans la rue, et qu'elle le fait, qu'elle me prend par le bras, et qu'elle m'embrasse sur la joue, et que nous rions comme des gamines, et qu'elle me raconte, des étoiles dans les yeux, la fête que nous ferons lorsqu'un jour Fabian et elle auront un véritable chez-eux, je nous y vois. 



*
Des nouvelles de P., le violoniste qui avait vu son instrument écrasé par les bulldozers? Il y a quelques jours, une dame charmante rencontrée via ce blog a pris sa voiture et roulé une heure dans les bouchons pour nous apporter un violon ayant appartenu à son mari. Il nous faut maintenant en charger les cordes et réparer l'archet. Nous avons plusieurs pistes. Par le plus fou des hasards j'ai croisé P. aujourd'hui lorsqu'avec Clara nous sortions de Lyon 2. Je lui ai raconté ça, et la générosité de tous ceux qui se sont et continuent de se mobiliser pour remplacer son instrument. Il était sans voix. Je vous tiendrai au courant, bien sûr, pour la suite.


vendredi 5 avril 2013

Histoires de Roms – 3 : L’océan à la petite cuiller (lettre à Anaïs)




Chère Anaïs,

Nous nous voyons ce soir. Te voilà enfin rentrée, toi qui m’as fait connaître nos amis Roms de Villeurbanne et qui, par un hasard un peu cruel, te trouvais, pour la première fois depuis le début de cette aventure, à l’extérieur du pays  pile au moment où leur camp a été détruit et eux laissés là, à pourrir sur un trottoir, avant d'heureusement être accueillis par un prêtre de Gerland. 

Depuis que je t’accompagne dans ce combat début décembre nous nous amusons à dire que nous allons en mission ensemble, que tu es ma Batwoman et que je suis ta Robinette. Je t’écris ceci parce que je ne sais pas, dans l’excitation de nos retrouvailles, si je saurai bien comment te dire tout ce que je vais dire ici. Je te l’écris et je l’écris à ces nouveaux complices que sont les lecteurs de cette chronique qui s'est doucement imposée à moi. C’est l'un d'entre eux qui a mis les mots les plus justes sur ce que je veux tenter de faire ici : raconter  "quelque chose de simple et d'essentiel sur la fraternité, la solidarité qui ne sont pas des grands mots creux mais des pratiques" (merci encore, Tieri).

J’espère que tu seras fière de ta Robinette qui, en cette semaine fatidique de la destruction du camp où vivaient nos amis, a dû apprendre très très vite à se débrouiller sans toi, à ne plus s’appuyer sur toi pour pratiquer la solidarité, la fraternité et l’engagement social dans ce pays qui commence à être chez elle mais qui reste encore, après presque huit ans à le pratiquer, rempli de mystères. Je me dis qu’après m’être ainsi jetée à l’eau plutôt que d’attendre frileusement ton retour pour lever le petit doigt (à un moment j’ai eu cette tentation : attendre que tu reviennes et m’appuyer sur toi, je sais maintenant que ç’aurait pu être fatal à au moins une personne), je suis devenue plus forte, et que notre duo pourra faire deux fois plus que lorsque je me contentais d’être ton appendice. Et en plus il y a Philippe, maintenant, qui a vu, qui était là tous les jours avec moi en cette semaine de crise et dans mes démarches pour chercher de l’aide, et tous ces gens que j’ai rencontrés par ce blog. Nous sommes de moins en moins seules - nous ne l'avons jamais été, peut-être*.

Anaïs, tu te souviens, quand tu me parlais de ce camp de Roms auquel tu rendais régulièrement visite, juste après que j’ai décidé de venir avec toi et juste avant que nous le fassions effectivement, tu m’as parlé de ce jugement que l’on portait souvent sur ce type d’engagement : "C’est comme essayer de vider l’océan à la petite cuiller"...

Je me souviens bien m’être interrogée sur la validité de cette affirmation, et sur toutes ses ramifications. Je me souviens m’être torturée et creusé la tête. Je me souviens avoir douté. Et puis je me souviens, lors de notre première visite ensemble au camp, du grand silence qui s’est fait en moi. Toutes les questions ont disparu. Nous étions là, avec eux, à échanger, à donner et à recevoir, à se reconnaître mutuellement comme êtres humains dont la dignité, de part comme d’autre, n’avait pas à être remise en cause, et j’ai su. J’ai su que ces questions d’océan et de petite cuiller peuvent vite devenir des parades pour se justifier de ne pas agir. Et qu’elles se trompaient d’objet. Je n’aide pas ces quelques personnes parce que je veux sauver les Roms avec un grand R et réformer le Système avec un grand S (quoique, si vous me donniez une baguette magique, là, maintenant…). J’aide ces quelques personnes parce que puisque je les considère, chacune, comme une personne, chacune de ces personnes que j’aide en vaut la peine. Point. Je n’ai pas besoin que leur nombre se multiplie pour trouver que cette aide existe et a un effet. Et pour tout dire ça commence sérieusement à m’énerver quand on me dit que ces gestes d’aide ne sont que « ponctuels ». Ah oui ? Le fait, par exemple, que deux enfants qui couraient pieds nus dans le froid aient des bottes aujourd’hui, parce que ça ne réforme pas tout le Système, c’est anodin, c’est ponctuel, vous trouvez ? Le fait qu’une mère ait des couches pour son bébé pendant les trois prochains jours ? Le fait que mon amie C., qui a été expulsée de ce camp et s’est retrouvée à la rue malgré ses problèmes de santé, se soit fait soigner et qu’on ait découvert juste à temps un abcès dans la joue qui aurait pu la tuer s'il s'était étendu jusque dans sa gorge? Vous trouvez ça ponctuel, vous ? Eh bien, c’est sans doute parce que ce n’est pas à vous que ça arrive.

Moi, j’ai la chance que ça ne m’arrive pas non plus, mais la malchance de ne plus être capable de fermer les yeux. Et c’est grâce à toi, Anaïs. Grâce à cette question dont nous avons discuté (peut-être que tu m’en parlais pour me « préparer » à ce que j’allais voir, et dont on ne peut pas revenir indemne), et dont j’ai pu constater l’invalidité devant la misère totalement injuste, et injustifiée, de ces voisins à nous. 

Oui, je suis devant l’océan avec une petite cuiller. Et je m’en moque. Je n’attendrai pas que le Réel change et s’accorde à mes désirs pour faire quelque chose. Si j’attends cela, des gens en crèveront, carrément. La mésaventure de C., dont j’ai appris hier en l’emmenant se faire soigner qu’elle a failli y passer, me le rappellera toujours. Et toi, Anaïs, tu m’as appris une chose : ce n’est pas tant que nous tentons de vider l’océan à la petite cuiller, en réalité. C’est que face à la grande sécheresse de notre société devant la misère bien réelle de certains êtres humains, les gens comme nous sont autant de gouttelettes éparses qui, à force de se trouver, de se fondre, finiront par former un torrent.

Ce soir, mais aussi dans les prochains chapitres de cette chronique, je te raconterai le bonheur de F. et C. lorsqu’ils ont eu construit cette nouvelle cabane qui est une preuve de plus du talent, de la méticulosité, de l’application, voire du génie qu’ils pourraient mettre à profit ici, en France, pour gagner leur vie correctement et s’installer comme ils le méritent.  Elle sera détruite aussi, bien sûr. Et ils le savent. Mais ils avaient besoin de ça: un toit à eux, des murs bien faits, un espace propre et sain, ordonné, qu'ils ont même pris la peine de décorer, d'agrémenter de rideaux. Puis nous parleront de nos amis en instance d’être relogés. De C. en voie de guérison, bientôt sortie d’affaire. De mon fils qui s’est tellement attaché à elle qu’elle est la seule à convaincre de bien fermer son manteau quand il fait froid. Et de la bouteille de liqueur fine qu’elle et F. nous ont offerte pour nous remercier de notre aide, à Philippe et moi, mais surtout, je pense, un peu pour officialiser cette amitié qui commence.

Et pour cette histoire d’océans et de petites cuillers, tu es toujours partante, n’est-ce pas ?

On continue ?

À ce soir, Anaïs, et merci d’avoir fait entrer dans ma vie la fraternité qui est une pratique et pas un mot creux.

Mélikah


*Je ne pourrai pas tout raconter ici. La romancière en moi le sait. Il faudra choisir. C'est le propre de tout récit. Ainsi je laisserai tous les lecteurs de cette chronique aller consulter l'internet pour connaître les dernières nouvelles. 
** également, pour cette histoire de violon : comme l’ami « P. » ne fait pas partie des familles que la préfecture doit reloger (il n’a pas d’enfants ici avec lui), je ne sais pas encore où il se retrouvera, quand, comment. J’attends donc de m’assurer que nous pourrons bien le suivre pour lui remettre ledit violon et vous reviens…


dimanche 31 mars 2013

Pâques, Blaise Cendrars et les Roms

(Histoires de Roms - 2)


Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.
D'immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.
Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, de Persans, des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.
C'est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.

Blaise Cendrars, "Les Pâques à New York".

*
Samedi 30 mars.

Ils sont là. J’ai du mal à le croire, spectatrice de leur vie qui malgré tout se poursuit dans cette salle paroissiale où le Père Matthieu Thouvenot a bien voulu les accueillir. Le prêtre qui a décidé qu’il était hors de question que ces personnes soient jetées à la rue.

Ils sont là et ils ne nous ont pas encore vus. Je suis avec Philippe et le petit, nous apportons une dizaine de gâteaux marbrés bon marché de chez Carrefour en attendant d’en savoir davantage sur leurs besoins - dont je sais d’avance qu’il faudra une sacrée mobilisation des potes et connaissances pour les combler. Dans la destruction du bidonville qui était devenu chez eux, dans la grande casse de leurs cabanes, au moment de leur expulsion, ils n’auront sans doute pas pu emporter grand-chose.

Ils sont là, j’en vois quatre ou cinq qui sont venus prendre l’air dans la cour derrière l’église qui jouxte cette salle des fêtes où ils se sont réfugiés, les autres sont à l’intérieur. Ils seraient une cinquantaine en tout. Nous nous avançons et ils ne m’ont pas encore vue. Me reconnaîtront-ils ? Replaceront-ils mon visage, comme ça, hors contexte, hors leur drôle de village où Anaïs et moi venions toutes les semaines ou presque (et même plus souvent pour Anaïs) passer un moment chez eux ?

Nous continuons d’avancer et je vois l'une d'entre elles. Je lui souris. Elle me reconnaît tout de suite. Son visage s’illumine, espoir et surprise à la fois (« elle continue de venir nous voir ? mais… elle nous a trouvés ? ») Sa grossesse a bien avancé, elle tient son autre bébé sur la hanche. Elle est toujours aussi belle. Je me rends compte que nous ne savons pas le prénom l’une de l’autre et qu’on s’en fiche. Nous savons l’humanité et la fragilité l’une de l’autre, c’est bien suffisant. Je sens mon visage qui change aussi. Mes joues qui se tirent sous l’effet d’un immense sourire qui est venu tout seul. Je cours vers elle et je lui fais la bise, je lui tiens la main. Je lui présente Philippe et notre fils. Tous deux sont encore discrets. Philippe, surtout, à qui je parle d’eux, de leur bonté et de leur misère depuis un moment, mais qui n’en a pas encore été témoin puisqu’il s’occupait de garder le petit pendant que je partais en virée avec Anaïs chez nos amis les Roms.

La belle femme enceinte nous entraîne à l’intérieur de la grande salle. Je ne sais pas s’ils sont vraiment cinquante. Ils sont éparpillés, assis à terre sur des couvertures. Les enfants jouent et courent et rigolent. Voici la belle A. mélancolique avec son bébé au sein et son mari. Et la bonne maman rondouillette et si souriante, avec ses joues qu’on croquerait et ses seins énormes, et J. la silencieuse, et le vieil homme que tout le monde appelle « le papa », qui porte l’un des anciens pantalons de mon mari… Soudain deux ou trois d’entre eux me voient. Nous nous tombons dans les bras. Ils sont tout sourires et moi, je dois retenir mes larmes. Puis ça fait un effet domino, chacun me reconnaît,  vient vers moi, et que ce soit en français ou pas, ils me disent tous la même chose : « tu nous a suivis ?! »

Et puis vient ce moment où les gamines me voient et se jettent dans mes bras, elles s’accrochent à moi en grappes, une des grandes de dix ans me saute cou et entoure ma taille de ses jambes. Mon fils sourit, étonné mais capable de lire le bonheur sur le visage de sa mère. Je le présente à tout le monde. Les enfants et lui s’entendront si bien qu’il faudra tout pour le convaincre de partir tout à l’heure.

Philippe est allé parler avec les deux bénévoles qui se chargent de leur distribuer les dons et de leur préparer des repas. Il me laisse à mes retrouvailles. Je vois bien qu’il est troublé.

Je n’ose pas leur poser de questions sur l’expulsion de jeudi. C’est une des grandes de 12 ans, celle qui posait toujours des millions de questions sur l’évolution de son propre corps, qui me demande, tout de go : « T’as vu, là bas, ce qu’ils ont fait ? Tu y es retournée? » Je dis non. Je dis que j’ai appris aux infos et que je voulais juste les retrouver. Je dis que nous reviendrons demain. Je dis que je fais des démarches. Qu’Anaïs et moi ne les oublions pas. Qu’Anaïs rentre dans quatre jours et que je sais déjà qu’elle se précipitera pour les voir. Ils sourient. Anaïs est celle qui me les a fait connaître. Ils l’adorent et c’est réciproque.

Il manque deux personnes dans cette salle et j’essaie de m’informer de leur sort. Mes amis F. et C.. J’ai eu F au téléphone le jour de l’expulsion, il me disait que sa femme et lui allaient bien, de ne pas m’inquiéter, qu’on s’appellerait, qu’on se verrait bientôt… Personne ne sait trop où ils sont.

Dès que nous avons fait nos adieux et que nous sommes dans la voiture, je les appelle. Et là, le choc. Pour la première fois depuis que je le connais, F. me dit : « Oh, Mélikah, ça va pas, ça va pas du tout, on n’a plus de maison, plus rien, et la C. est très malade. »

Ni une ni deux. Rendez-vous au métro le plus près. Pour comprendre. Pour chercher des solutions.

Nous les attendons et tout à coup je les vois. Et c’est étrange : je me vois devancer Philippe et mon fils pour courir vers eux comme dans un film, je ressens la fierté d’enfin les présenter, la peur de savoir ce qui leur arrive, la peine de voir dans quel état ils sont, et le déchirement devant cette détresse qui se sent jusque dans la démarche, autrefois si fière, de F.

Je me jette dans ses bras et pendant qu’il serre la main de mes deux chéris, je prends C. contre moi. Elle pleure. Elle est pâle comme la mort. Elle a une grippe, une rage de dents et manifestement un truc qui s’apparente à une descente d’organes. Elle souffre le martyre, elle a une ordonnance qu’aucune pharmacie  n’a voulu honorer, et plus un rond en poche.

-         -  Mais F. pourquoi tu ne m’as pas appelée ?
-          - Plus de forfait sur le mobile.

Ils me racontent tout. Le jour de l’expulsion, ils étaient partis à l’aube, tous les deux. Ils sont revenus pour trouver tout le camp détruit par les bulldozers, et tous leurs voisins partis Dieu sait où. Ils n’ont même pas pu récupérer les photos de leurs enfants et petits-enfants, pas même quelques vêtements. Même pas le billet de 50 euros que F. conservait amoureusement pour l’envoyer à sa fille, en Roumanie. Ils se sont retrouvés dans un endroit qui donne l’impression que leur bidonville était un village vacances de luxe. Une sorte d’agglomération d’entrepôts désaffectés, cachés derrière un immeuble abandonné, où d’autres Roms les ont accueillis mais qui, leur a-t-on annoncé, subira le même sort que leur ancien bidonville mardi matin au plus tard. J’ai mal au cœur lorsqu’ils me le font visiter. Je pense : « je dois les convaincre d’aller rejoindre leurs potes à l’église. Ensuite Anaïs, ses collègues des assos et moi devons vite trouver une solution. Une vraie. Laquelle ?! Laquelle ?! »

Mais l’urgence, c’est C., en larmes, qui se consume de douleur devant nous.

Je n’ai même pas besoin de consulter Philippe pour savoir que ça y est, il est embarqué, il a vu, il sait de première main, pas possible de revenir en arrière. Non seulement il me soutiendra dans cette lutte mais il la mènera à mes côtés, les mains dans le cambouis.

Nous donnons à F. de quoi renouveler son forfait téléphonique et nous emmenons C. chez un pharmacien. Et là, nous assistons à une sorte de petit miracle pascal : un pharmacien de la Guillotière qui accepte de nous ouvrir les portes de sa pharmacie fermée (nous sommes un samedi entre midi et deux). Son collègue et lui nous reçoivent avec une délicatesse, une gentillesse, un respect et une bonté rares. C. en pleurera au retour, dans la voiture. Nous avons rendez-vous mardi chez lui pour finir d’honorer son ordonnance (une ceinture lombaire qui demande qu’un ostéo prenne des mesures compliquées, séance que le pharmacien s’est engagé à nous organiser), et pour trouver un dentiste digne de ce nom.

Nous allons la déposer là où F. l’attend, dans leur nouveau « chez-eux ». Nous nous embrassons et nous promettons de nous téléphoner le lendemain. Mon fils adore déjà C. Dans son petit siège de voiture pour enfant, il crie plusieurs fois son nom en disant « Au revoir ! à bientôt ! à bientôt ! »

Sur le chemin du retour, nous parlons peu, mon amour et moi. Je vois le visage de Philippe, au volant, qui a du mal à se concentrer sur la route. Ses mâchoires serrées. Cette colère sourde. Son impatience lorsqu’il éteint la radio où l’on parle salaires des sportifs, élections au MEDEF, drame du changement d’heure dans la nuit de samedi à dimanche, et autres sujets du genre.

Il me somme d’écrire cette histoire à mesure qu’elle avancera. De faire vivre mes amis Roms sous vos yeux. De vous les faire connaître et, qui sait, comprendre.

Il me dit qu’il est sous le choc. Que lorsqu’on pense se douter de ce que c’est, même quand votre femme vous le raconte à son retour, on ne mesure pas vraiment. On ne mesure foutre rien.

Et je ne sais pas si je dois me réjouir de savoir qu’après m’avoir soutenue sans hésiter, il vient de décider de carrément me suivre, ou si je dois écouter mon cœur qui se serre quand je vois son visage. Et je me dis voilà. 

Lui non plus ne sera plus jamais le même. 

P.S. J’ai eu le bonheur de revoir le jour de violon aussi, à l’église, et de le serrer dans mes bras. Son instrument a été écrasé par un bulldozer. Son gagne pain. Je lui ai promis de vous mettre un message : si vous êtes dans les parages lyonnais, que vous savez où et comment je pourrais lui en trouver un autre, si vous connaissez quelqu’un qui voudrait lui faire ce don, je vous en prie, faites-moi signe. Je le lui remettrai et lui demanderai de me jouer ce morceau qu’il m’a joué la première fois que nous nous sommes rencontrés, pour me remercier de lui avoir offert des chocolats.



                                                                                                                                    

jeudi 28 mars 2013

Animale France


(Histoires de Roms - 1)

All animals are equalbut some animals are more equal than others. 

George Orwell, "Animal Farm"



 *

« Villeurbanne : une cinquantaine de Roms évacuée jeudi matin »

« Cette évacuation fait suite à une décision de justice selon la préfecture. Elle a eu lieu rue Léon Blum. Selon l'association CLASSES, une cinquantaine de personnes a été expulsée de ce campement. L'association précise qu'il y avait de nombreux bébés et des femmes enceintes. Pour le moment aucune solution de relogement n'a été proposée par les autorités. Les associations se réunissent justement afin d'en trouver une. »
-        


  *
           - Allô, F. ? C’est moi, c’est Mélikah…
-          - Mélikah, bonjour, bonjour, ça va ?
-          - F., je viens d’entendre les infos à la radio. J’ai compris que ce matin, ils vous ont évacués ! On nous avait dit que la trève hivernale prenait fin le 31 mars, je ne comprends pas !
-          - C’est trop tard. Ils ont tout cassé dans la place. C’est fait déjà.
     - F., t'es où ? C. et toi, vous avez trouvé un endroit où aller ?
     - Je suis à G., pour le moment ça va.
     - F., j’ai écrit à des gens qui font partie d’associations, j’essaie de voir ce qu’on peut faire pour vous, je t’appelle demain pour te donner des nouvelles et toi, tu peux m’appeler n’importe quand, d’accord ?
     - Demain, la semaine prochaine, quand tu peux, Mélikah.
     - Demain, F. Sans faute. Et toi, tu gardes bien ce portable, et tu m’appelles n’importe quand, n’importe quand, tu entends ?
    - D’accord.

«  Ils ont tout cassé dans la place. » 
Ce que cela signifie vraiment.



"Ils ont tout cassé dans la place." Ce que ça veut dire, en vrai.

Ils ont cassé (pour la deuxième fois) la maison de la douce W., où elle vivait avec son mari et ses enfants, dont trois étaient sur le point de commencer l’école en France ; ils ont cassé celle du joueur de violon qui aimait tant me pincer la joue ; ils ont cassé celle d’A., la beauté silencieuse et nostalgique, bébé au sein, visage parfait, qui me serrait la main chaque fois que je venais, avec un sourire triste. Ils ont cassé les cabanes que je visitais une par une avec mon amie Anaïs, distribuant couches, bougies, chaussures pour les enfants, vétilles qui pour eux étaient nécessités vitales. Ils ont viré comme des malpropres toutes ces gamines qui s’accrochaient à nos mains par grappes et nous accompagnaient de maison en maison, qui parlaient le français et pouvaient nous traduire ce que nous confiaient leurs parents et grands-parents. Et ça finissait toujours chez F et sa femme C. Ils avaient une cabane que F. avait construite de ses mains, et que C. avait décorée au fil des semaines. Tapis au sol, meubles de fortune, chaises et fauteuils et canapés-matelas où nous étions invitées à nous asseoir (F. et C. nous réservaient toujours les plus beaux sièges mais nous refusions, et ils insistaient, et nous nous faisons des tas de salamalecs, et nous finissions par rigoler, et c’était vraiment exactement comme être reçu chez des amis  "normaux"), murs tapissés, guirlandes, cadres avec les photos des enfants et petits-enfants restés là-bas, en Roumanie… Le goût de la bûche de Noël partagée un dimanche après-midi de janvier, celui des cigarettes de F. fumées tantôt dans l’hilarité et le bonheur d’être ensemble, tantôt dans la tristesse et l’inquiétude, comme ces dernières semaines, devant l’éventualité de l’expulsion qui approchait. Le goût du verre d’eau offert par C., du Coca, du café… Le goût des amitiés improbables mais bien réelles.

"Ils ont tout cassé dans la place." 

Cet endroit où j'allais rendre visite à mes voisins n’existe plus. Ses habitants (un peu plus de quarante, femmes enceintes, bébés, enfants, personnes âgées, personnes malades, dont la grande majorité souhaitait bel et bien se faire une vie ici, s’intégrer, comme on dit, inscrire leurs enfants à l’école) dispersés partout dans la ville, certains impossibles pour moi à retracer. Et W. qui du jour au lendemain, il y a quelques deux semaines, fatiguée d’avoir peur, a pris la poudre d’escampette avant qu’on vienne détruire encore une fois la maison familiale, avec ses enfants qui devaient commencer l’école en France deux jours plus tard. Plus de trace. Je ne pourrai jamais leur dire au revoir. Je ne sais dans quelle mesure je les ai aidés. Je ne sais que ceci: quand Anaïs et moi venions les voir avec nos humbles provisions, il y avait cette chose que rien, jamais, ne pourra effacer, entamer. Aucun discours généralisant débile sur les Roms ou les étrangers que savent si bien tenir certains Français (beaucoup trop nombreux) ne ternira jamais ces moments, entre Noël 2012 et ce fatidique 28 mars 2013... Arriver dans la voiture d'Anaïs. Sortir nos sacs. Pousser la grille. Entrer dans le camp. Dire bonjour, serrer la main, sourire et la fois suivante faire la bise, venir s’asseoir un moment pour discuter ou boire un truc et la fois suivante, se serrer dans les bras, main dans la main doigts noués, cœur serré, cœurs amis même si peu de mots à partager… Communiquer par quelques mots et beaucoup de gestes et de regards. Gestes et regards des êtres humains qui se reconnaissent entre eux et comme tels, faisant fi du reste, n’écoutant que cette injonction du respect qui est dû à son semblable.

"Ils ont tout cassé dans la place." 

La maison de F. dont j’ai peur d’écrire le prénom parce que je ne voudrais pas lui causer d'ennuis, F. dont le prénom est si mélodieux... Cette maison où j’ai passé des moments inoubliables à partager des victuailles, les miennes comme les leurs, où j'ai été invitée et reçue comme une amie, cette maison où j'ai passé tant de minutes précieuses avec F.  et C. et Anaïs à m’indigner, à chercher des solutions… que je n’ai pas trouvées.

"Ils ont tout cassé dans la place."

J’ai d’abord eu une furieuse envie de rentrer chez moi et de quitter ce vieux pays parfois si difficile à aimer, si compliqué. La violence d'une part de ce vieux pays qui tend à faire oublier l’humanité et la profonde bonté de l’autre. Puis j'ai décidé d'envoyer des bouteilles à la mer et d'attendre. J’attends des réponses et des messages de gens que cette aventure m’a fait connaître et qui ont pu me confirmer que oui, le respect des Droits de l’Homme peut encore vouloir dire quelque chose au pays des Droits de l’Homme. Je vais continuer, moi la petite Québécoise idéaliste. Je vais continuer.

Je vais téléphoner à F. demain, comme promis. Je vais aller lui rendre visite avec Anaïs, et avec ma famille qui veut le connaître, dès que possible et dès que je saurai où il se trouve. Je vais continuer les démarches administratives que nous avions entreprises, F., C., Anaïs et moi, pour tenter de les aider à réaliser leur rêve de vivre ici une vie normale, d’y travailler, d’y construire une vraie maison avec de l’eau courante, de l’électricité, un parquet, un téléphone fixe, que sais-je.

Je dis "une vraie maison"... Mais quand ils ont "tout cassé dans la place", ce matin, c’est bien une maison qu’ils ont jetée à terre. Une cabane construite avec amour et minutie, des palettes de bois et des bâches sur lesquelles bien des gens cracheraient, mais un endroit où il faisait  néanmoins et étrangement bon être blotties, avec la pote Anaïs, à la chaleur du poêle à bois de fortune pour déguster la bûche de Noël, boire le thé, fumer des cigarettes et procéder à l’échafaudage de projets fous.

Home is where the heart is, dit-on. Et je parie que ce matin, à l’aube, quand on les a sommés de sortir et qu’on a entrepris de détruire le camp, F. et C. ont regardé leur cabane se défaire sous leurs yeux avec le même serrement de cœur que vous, si on vous avait détruit sous le nez l’endroit que vous appelez "chez moi".







dimanche 9 décembre 2012

Anaïs







(Histoires de Roms - prologue)

Nous rentrons, en voiture, d'acheter un sapin de Noël. Moi qui, c'est connu, suis loin d'être une fan de cette fête, j'essaie quand même de parler à mon fils des valeurs qu'elle est censée représenter... Je me dis que j'y crois à ce "détail" près qu'elles ne devraient ni être réservées à cette seule période de l'année, ni se limiter à être répétées machinalement, sans conviction, ou inscrites sur des cartes de voeux moches que personne ne lit.

Le petit sapin attaché dans le siège du passager à côté de notre fils, nous passons à côté d'un bidonville. Pas d'autre mot. Un bidonville, à côté de chez moi. En France.

Sur un trottoir, à côté des dix mille voitures qui passent à toute vitesse avec leur coffre plein de guirlandes et de zigouigouis colorés et kitsch et sans ménagements pour celles qu'elles frôlent de trop près, une petite fille en sweat-shirt rose, gelée, aide une femme à sortir des sacs du coffre de sa voiture. La femme lui tient la main avec affection, protectrice.

La femme, je la reconnais, c'est Anais, une amie que j'estime beaucoup.

Anaïs nous présente la petite fille. Je lui dis que je suis enchantée de la connaître, et je lui présente à mon tour mon mari et mon fils. Ses yeux s'illuminent devant cette simple politesse. Evidemment, on ne doit pas souvent la traiter comme un être humain, même au Pays des droits de l'homme. Anaïs nous dit, avec son sourire d'ange: "C'est là, derrière cette clôture, qu'atterrissent toutes les fringues que tu me donnes." La petite fille a froid. "Rentre", lui dit Anaïs, j'arrive.

Rentre, ça veut dire dans une maison de fortune construite avec quatre planches recyclées, sans eau et sans électricité.

Alors fuck Noël. FUCK NOËL.  Si vous ne pleurez plus en voyant des choses comme celles-là pile le jour où vous avez côtoyé l’hystérie des achats de sapins et de cadeaux. Fuck Noël si de voir de telles choses précisément le jour où vous avez acheté un sapin au milieu d'une foule agressive et harassée (ou n'importe quel autre jour d'ailleurs) ne vous donne pas envie de dire : "Anaïs, emmène-moi avec toi la prochaine fois! Je veux faire plus que de donner des vieilles fringues!"

(Et, à Anaïs, merci.)